SONY DSCPorte close

« Qu’est-ce qui vous fait croire que vous réussirez là où tant d’autres avant vous ont échoué et perdu la vie ? »

Le jeune homme sourit, et éluda la question.

« Disons que j’ai bien réfléchi et que je pense avoir des chances sérieuses. Si je me trompe, ça ne changera rien pour vous. Mais si je parviens à entrer… vous savez sans doute mieux que moi ce que vous gagnerez, Mlle Ferreirot.

— Et vous, que gagnerez-vous en cas de succès ?

— Un quart de la cagnotte.

— Un quart ? Je refuse. C’est beaucoup trop.

— Dans ce cas, je n’ai plus rien à faire ici. Bonne journée, Mlle Ferreirot. »

Il se leva et se dirigea vers la sortie.

« Un instant. Rasseyez-vous, s’il vous plait, monsieur… ?

— Appelez-moi Florent, comme le font mes amis. »

Il espérait qu’elle lui dise comment on l’appelait, elle, lorsqu’on était de ses amis, mais elle reprit :

« L’objet qui se trouve là-bas n’a pas vraiment de valeur, tant il est inestimable. Comment pourrais-je vous en donner un quart ?

— Disons que vous me devrez 25 % de tout ce qu’il vous rapportera grâce à mon intervention, durant un quart de siècle. »

Elle le regarda bouche bée. Elle était une femme d’affaires habituée à négocier, mais là, devant cette proposition, elle restait sans voix pour la première fois de sa carrière.

« Résumons-nous, reprit Florent pour rompre le silence. Depuis qu’un de vos ancêtres l’a créée au début du vingt-et-unième siècle après la découverte d’une mine d’émeraudes en Colombie, votre société est restée dans le giron familial et elle n’a cessé de prendre de la valeur. C’est bien ça ?

— Tout à fait.

— Il y a une trentaine d’années, une de vos tantes est décédée de façon prématurée, et tous ses biens, mal protégés par un contrat de mariage boiteux, sont allés à son veuf, qui s’est empressé de se remarier et de s’éloigner du reste de la famille avec son héritage. De plus, depuis des années, il lance des opérations boursières qui ont pour but de racheter votre entreprise, ou au moins une partie significative. »

Elle approuva d’un hochement de tête et enchaîna…

« Nous avons pu éviter le pire en investissant toutes nos réserves dans une forte augmentation de capital. Nous avons réussi, mais hélas, tous nos actifs y sont passés. Nous nous retrouvons sur la paille. »

Florent regarda le bureau où il se trouvait. Mobilier de style, tentures, tableaux aux murs, cheminée en marbre… Sur la paille ? La famille Ferreirot avait encore quelques ressources, mais il n’était pas venu pour discuter de ce point. Il reprit :

« Heureusement, votre aïeul était prévoyant, et il a mis de côté une valeur de réserve. Malheureusement, il avait aussi l’esprit un peu biscornu, et il a protégé ce bien d’une manière assez particulière.

— Oui. Il a placé cette chose dans un bunker quasi indestructible, gardé par un robot, un des premiers de l’Histoire. Cette machine ne laissera entrer que celui ou celle qui sera capable de résoudre une énigme. Bien sûr, on l’a surnommé le Sphinx. Mon ancêtre était apparemment certain qu’un Ferreirot parviendrait à piger la clé. Mais il s’est trompé.

— Et il n’est évidemment pas possible d’anéantir le robot. Si cela arrivait, sa disparition déclencherait l’explosion d’une charge à l’intérieur du bunker.

— Et plus de cagnotte. »

Mlle Ferreirot soupira.

« Et personne n’a jamais réussi. Pourtant, beaucoup ont essayé !

— Et tous ont été abattus par le Sphinx.

— Tous. Nous avons pu, dans certains cas, écouter à distance la question posée par cette maudite machine. C’est très compliqué, aucun des joueurs, si l’on peut les nommer ainsi, n’a jamais trouvé la bonne réponse. En plus, ce n’est jamais la même énigme. Elle doit en avoir des milliers en stock.

— Je sais. J’ai écouté certains de ces enregistrements.

— Et vous voulez quand même y aller ?

— Je pense… Non, je suis certain d’y arriver.

— Vous êtes fou, Florent. »

Il sourit en contemplant les magnifiques yeux bleus qu’elle braquait sur lui. Elle ajouta :

« Mes amis m’appellent Estelle. »

.oOo.

Elle accompagna Florent au bunker quelques jours plus tard. Il se trouvait à plusieurs dizaines de kilomètres de la plus proche habitation, au milieu du désert de la Tatacoa, en Colombie. La construction était basse et massive, entourée d’une double enceinte de cinq mètres de hauteur. Elle était surveillée jour et nuit par des vigiles, ce qui fit sourire Florent. La chose se gardait très bien elle-même, et le premier ordre que les gardes recevaient était de toujours rester à distance du robot.

Il n’était pas très beau, ce Sphinx. Il se déplaçait sur des chenilles, et avait la forme d’un petit tank équipé de panneaux solaires, sans aucune apparence humanoïde, comme on s’y serait attendu.

Florent et Estelle avaient signé le contrat qui validait leur arrangement. Il serait très difficile d’évaluer quels seraient les bénéfices entraînés par l’objet caché dans le bunker, mais ils étaient parvenus à un accord, qui assurerait un avenir radieux à Florent et ses descendants. Bien sûr, cela n’avait de sens qu’en cas de réussite. Car s’il échouait, il ne resterait de lui plus assez de matière pour faire des obsèques.

Estelle, les personnes qui étaient venues et les gardes reculèrent à une distance raisonnable. Florent fit un petit geste crâneur en direction de la jeune femme et se dirigea vers l’entrée de la première enceinte. Il franchit le seuil de la seconde muraille et fit un pas vers la porte du bunker.

Aussitôt, le Sphinx, avec une rapidité surprenante, se plaça devant lui.

Malgré son sang-froid et sa confiance, Florent eut un recul. Sans préambule, une voix métallique sortit de l’appareil.

« Je ne te laisserai entrer que si tu réponds à ma question. Peux-tu me dire combien de fois, en une journée, les aiguilles d’une montre se trouvent à angle droit ? »

Florent sourit malgré lui. Il n’en avait pas la moindre idée.

« Non. », prononça-t-il distinctement.

Le Sphinx s’écarta, le laissant passer.

Le jeune homme avait étudié tous les enregistrements disponibles, et il avait remarqué la manière particulière avec laquelle le robot posait l’énigme. Il parlait toujours de répondre à sa question, et il enchaînait par « Peux-tu me dire… » Bien sûr, la réponse était « Non. » D’une simplicité enfantine !

Fou de joie et de fierté méritée, il entra dans le bunker. Au centre, sur un socle, se trouvait un coffret en bois cubique d’une trentaine de centimètres de côté. Il ne chercha pas à savoir ce qu’il contenait. Selon la rumeur, il s’agissait de la plus grosse émeraude jamais découverte. Il le saisit à deux mains et ressortit en portant précautionneusement le trésor, car c’en était bien un.

Alors qu’il s’apprêtait à repartir, le Sphinx se plaça à nouveau devant lui et reprit la parole.

« Pour quitter ce lieu, tu dois prouver que tu es bien un Ferreirot. »

Florent laissa échapper un petit gémissement…


Commentaire

Porte close — 6 commentaires

  1. La preuve par l’œuf.

    Texte très sympathique, très agréable à lire et suspens à la clé. J’ai bien aimé.

    Merci Claude Nuthéllat

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *