015-PompesFunèbresPompes funèbres

Lorsque le client entra dans le magasin, Sébastien était dans l’arrière-boutique, en train de papoter au téléphone avec son frère. Il riait à gorge déployée à une boutade stupide, mais heureusement, nulle plaisanterie n’a besoin d’être intelligente pour provoquer l’hilarité. Sébastien raccrocha et s’avança vers le visiteur, arborant sur son visage, grâce à une longue habitude, la tête d’enterrement que sa profession exigeait. Il n’est pas toujours facile d’être croque-mort, quand on est un bon vivant.

L’homme était petit, maigrichon, pâlichon, et âgé d’une nonantaine d’années. Il ne souriait pas, mais ceux qui poussaient cette porte le faisaient rarement.

« Bonjour, monsieur. Que puis-je pour vous ?

— Je viens pour un enterrement.

— Vous venez de perdre un proche ?

— Non, c’est pour moi-même que je viens.

— Vous souhaitez sans doute organiser vos obsèques à l’avance pour éviter des difficultés à vos enfants ?

— Oh non, je ne suis pas en avance ! Il y a même urgence. »

Sébastien trouvait ce client un peu bizarre, mais il en avait vu d’autres, en quinze ans de métier : des veuves joyeuses, des orphelins hilares, des héritiers frustrés, des deuils festifs, des bagarres pendant les cérémonies… Celui-ci devrait avoir beaucoup d’imagination pour le surprendre.

« Combien de temps estimez-vous qu’il reste jusqu’à votre trépas ?

— Je suis mort avant-hier. »

Sébastien fut bien obligé de reconnaître que celle-là, on ne la lui avait pas encore faite. De ce fait, il n’avait pas de réponse préfabriquée, comme d’habitude. Il improvisa.

« Bien sûr. Mais tout de même, il y a une chose anormale, cher monsieur.

— Laquelle ?

— C’est que vous avez l’air bien vivant.

— C’est là que vous faites erreur. Je suis bel et bien mort. Sentez. »

L’homme colla sa main sous le nez de Sébastien qui huma. Une odeur de charogne qu’il connaissait trop bien et à laquelle il ne s’habituait pas attaqua ses narines et lui fit froncer les sourcils.

« Alors, qu’est-ce que je vous disais ? »

Triomphant, le client souriait. Sébastien reprit, en essayant de garder son assurance :

« Certes, voilà un signe qui tend à prouver que vous êtes passé de vie à trépas. Toutefois, vous devez admettre que les personnes décédées se présentent rarement d’elles-mêmes dans un établissement comme celui-ci. Lorsqu’elles nous arrivent, elles sont réduites à l’état de cadavre immobile, silencieux et totalement dépendant d’autrui pour s’enterrer. Ce qui n’est à l’évidence pas votre cas, d’où mon doute. »

Sébastien était satisfait de sa démonstration. Où irait le métier si les gens venaient se faire inhumer eux-mêmes sans respecter les conventions ? Le prétendu mort reprit la parole.

« Donnez-moi votre main. »

Sébastien obéit, et fut saisi de stupeur lorsque l’homme le toucha. Sa peau était froide, rêche et dure comme du carton, comme la peau d’un mort.

Et il s’y connaissait en peau de mort, Sébastien.

De sa main restée libre, le type déboutonna sa chemise et plaqua la paume du croque-mort contre sa poitrine, à gauche. Il souriait calmement.

Rien. Pas un battement, pas une pulsation, même timide, même moribonde. Pas un mouvement de poumon, de sang ou de quoi que ce soit de vif.

« Voilà : je suis mort. Ou bien voulez-vous aussi me faire un électroencéphalogramme pour vérifier l’absence d’activité cérébrale ?

— Non, non… Je ne sais que penser. C’est inhabituel… »

Sébastien était vraiment déstabilisé. Conforté, le client poursuivit :

« À présent que mon trépas est reconnu, reprenons les choses où nous les avions laissées. Vous comprendrez aisément que je ne peux pas rester comme ça. À cause de l’odeur, mais aussi parce que ça fait désordre de laisser un mort se promener tout seul sous prétexte qu’il bouge encore.

— Bien sûr », confirma Sébastien, qui sentait néanmoins ses certitudes vaciller.

« Donc, que me proposez-vous pour des obsèques rapides, mais évidemment décentes ? Je suis pressé, mais je ne veux pas d’un enterrement au rabais.

— Mais c’est tout naturel, répliqua Sébastien, dont les réflexes professionnels reprenaient le dessus. Des funérailles ne sont jamais banales.

— On n’est inhumé qu’une fois, alors il faut que tout soit parfait pour en garder un bon souvenir.

— C’est comme un mariage, finalement. »

Sébastien tentait de détourner la conversation, sans succès.

« Pas tout à fait, si je peux me permettre, reprit le mort. La première fois qu’on se marie, on n’est jamais sûr qu’il n’y en aura pas d’autres. Moi-même, j’ai été marié deux fois. Tandis qu’un enterrement…

— Assurément. Vous laissez donc une veuve ? Des enfants ?

— Ma veuve est décédée cinq ans avant moi. Nous n’avons pas eu d’enfants, hélas.

— Mais… qui va régler les frais, alors ?

— Personne, je le crains.

— Ce n’est pas possible. Si je faisais des obsèques gratuitement, je mourrais de faim.

— Et alors ? On peut très bien être mort et se porter comme un charme, j’en suis la preuve vivante. Enfin… je me comprends.

— Mais pourquoi tenez-vous tant à une cérémonie, si vous êtes seul au monde ?

— Dame ! Il me faut bien des obsèques. Je vous règlerai plus tard.

— On me l’a déjà fait, ce coup-là : quand vient le moment de régler ses dettes, le client fait le mort.

— Ce n’est pas ma faute si je n’ai pas réussi à faire mon trou, professionnellement.

— Ce n’est pas non plus la mienne. Il y a trop de clients véreux, voire complètement pourris.

— Où puis-je aller, alors ? La fosse commune ?

— Elle n’est plus prise en charge. Essayez la fosse septique…

— Bon, je vais tenter le coup, car vous me paraissez de bon conseil.

— Soyez prudent, monsieur. On se fait vite avoir jusqu’à la moelle, dans ce domaine…

— Je le serai. Adieu, monsieur, je m’en vais.

— Ce sont toujours les meilleurs qui le font. Merci de votre compréhension, monsieur. Je vous souhaite de belles funérailles… »


Commentaire

Pompes funèbres — 4 commentaires

  1. D’accord avec le commentaire précédent.

    Avec un côté Devos dans les dialogues, l’histoire.

    Bref : c’est de la bonne 🙂

  2. «d’où mon doute », c’est joli ; «peau de mort» a un petit côté «urne» assez sympa. Un bien beau convoi de jeux de mots sympathiques et qui ne mange pas de pain, l’ami. Et puis, j’aime quand «les certitudes vacillent». Reconnaissance éternelle :o)

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