Piano,Piano, fortissimo, odoro

Bartolomeo Pagnotto était considéré comme un des meilleurs compositeurs du monde, et lui-même, qui possédait un ego fortissimo, considérait qu’il était LE meilleur.

Il avait écrit la première de ses cinquante symphonies un an plus jeune que le petit Mozart, était l’auteur de plus de quarante sonates, soixante concertos et un nombre incalculable de pièces diverses. Il jouait en virtuose du piano, du violon, de la guitare et du saxophone, maîtrisait la plupart des autres instruments et prétendait entendre de la musique en dormant. Il dirigeait lui-même sa dernière œuvre, qui avait triomphé à la Scala de Milan, au Suntory Hall de Tokyo, au Palais Garnier de Paris, et l’avait présentée la veille à la Philarmonie de Berlin.

Et ce matin-là, après une nuit blanche, il ne décolérait pas.

Pendant toute la durée du concert, des importuns n’avaient cessé de froisser du papier, de tousser, de racler des pieds, et même de parler !

Pagnotto savait d’où venait le coup. De Jürgen Maier. Lui aussi, ce vil troubadour, ce producteur de cacophonie, se prétendait le meilleur, alors qu’il était tout juste capable de créer un peu de bruit. Pour démonstration, le sabotage qui avait été commis lors du concert. Maier n’avait pas supporté que Pagnotto vienne le narguer sur ses terres, en Allemagne… Bien sûr, il n’avait aucune preuve. Les gêneurs avaient été évacués et verbalisés, toutefois le mal était fait. Dans la presse, on parlait presque autant de l’incident que de la musique.

Alors, Pagnotto s’était rendu à la salle où Maier faisait répéter son orchestre et lui avait craché au visage devant les musiciens. L’autre était resté très calme, et lui avait lancé un défi.

« Tu devras composer une musique sur un thème que je vais t’indiquer. Des gens assisteront à la présentation et devront deviner le thème avec précision. Si tu réussis, je te jure de me retirer. »

Pagnotto avait ricané.

« Tous les compositeurs travaillent avec un sujet. Sauf toi, peut-être…

— Oui, mais il ne s’agit pas cette fois de l’évoquer, mais de le peindre. Il faut qu’en entendant la musique, on voie les images.

— Foutaises ! Jeu d’enfant ! Quel est ton thème ?

— La vie et la mort d’une fleur.

— Tu te moques de moi ? C’est un devoir d’écolier, ce truc. »

Maier s’était tourné vers ses musiciens, mais Pagnotto avait ajouté :

« Je vais réussir, et ensuite, je te tuerai. »

La menace avait été proférée sous le coup de la colère, mais devant une cinquantaine de témoins. Si l’Italien voulait vraiment tuer l’Allemand, il faudrait ne laisser aucune trace…

Pendant six mois, Pagnotto se coupa du monde. Enfermé chez lui avec quelques instruments, il ne reçut personne, mangea très peu, ne prononça que quelques mots. Il ressortit amaigri, hirsute, épuisé, portant une pile de partitions dans un épais dossier. Le trimestre suivant fut consacré aux répétitions, à huis clos. Nul n’avait le droit de s’approcher, et nul ne sut avec qui il répétait.

Enfin, la Première eut lieu, en terrain neutre, à l’opéra Bastille de Paris.

Ce fut sans conteste le concert le plus étrange qui ait jamais été donné. Bien sûr, le monde entier était au courant du défi lancé par Maier, et la salle était comble. Sur l’immense scène se trouvaient disposés de nombreux instruments. Puis Bartolomeo Pagnotto se présenta, seul, salua le public et commença à jouer. Toujours seul. Il allait et venait, passait d’un instrument à un autre, jouait de chacun d’eux comme s’il était plusieurs. Jamais un interprète ne mérita mieux d’être appelé homme-orchestre. Car c’était bel et bien d’un orchestre qu’il s’agissait malgré tout. La virtuosité de Pagnotto était telle que les spectateurs avaient l’impression qu’une multitude d’artistes s’exprimaient. Mais bien vite, ils oublièrent quelle étrange formation ils avaient devant eux, parce qu’ils furent happés par la musique.

La musique… Quelle magie Pagnotto avait-il réussi à mettre dans ses notes ? Par quelle magie était-il parvenu à un tel résultat ? Comme si la mélodie avait pris le contrôle des cerveaux, les auditeurs voyaient, réellement, une fleur. Ils ne voyaient pas tous la même fleur, cependant tous en voyaient une aussi nettement et précisément que si elle était vraiment devant eux. Elle sortait de terre, poussait, donnait des feuilles, puis la corolle s’épanouissait. Là, par on ne savait quel miracle, l’odeur de la fleur envahissait les narines. Toutes les personnes qui étaient dans la salle jurèrent avoir senti le parfum entêtant d’une fleur au printemps. Entre les notes, ils entendaient le bruissement produit par le vent dans les tiges, et il leur semblait toucher les épines, les pétales veloutés, et la rugosité de la fine pilosité des feuilles…

Pagnotto avait réussi à atteindre la perfection dans l’évocation. Il ne se contentait pas de représenter ou d’imiter, il montrait, dans ses moindres détails et par tous les sens, y compris ceux totalement étrangers à la musique, une fleur. Celle-ci, comme tous les végétaux, se fanait, se flétrissait et disparaissait, marquant le terme du concert.

Maier n’y avait pas assisté.

Le succès dépassa tout ce qui était imaginable. Durant plusieurs mois, Pagnotto effectua une tournée triomphale dans le monde entier, et partout où il se produisait, le miracle se répétait, les spectateurs, non seulement voyaient la fleur avec précision, mais en humaient le parfum, lequel correspondait, aux dires des botanistes, à la plante vue, en frôlaient la texture, comme si elle était vraiment là.

Pour finir, Pagnotto rencontra Maier.

« Tu n’as jamais assisté à l’une de mes représentations.

— Non, mais on m’en a dit bien assez pour que je reconnaisse ta réussite. Je vais respecter mon engagement, me retirer et ne plus jamais composer ni diriger un orchestre. Tu as gagné. »

Pagnotto triomphait de son rival.

« Je t’ai préparé un concert spécial. Rien que pour toi. Tu seras le seul à y assister.

— Est-ce nécessaire ?

— Tu me dois bien ça, et je te le dois aussi. »

Maier soupira, mais ne put se défiler.

Dans une salle que Pagnotto avait réservée pour la circonstance, Jürgen Maier s’assit dans l’unique fauteuil, à quelques mètres des instruments. Pagnotto, pour la énième fois, commença à jouer à lui seul la musique de sa vie. Maier visualisa la fleur, une rose noire et rouge incomparable, parée de nuances qui n’existaient probablement que pour lui. Il la vit sortir de terre, s’élever, grandir, s’épanouir au soleil. Il entendit le bruit du vent, se piqua aux épines, puis le parfum pénétra ses narines, envahit ses perceptions, le souleva… Finalement la fleur vieillit, commença à s’étioler…

Pagnotto continuait à jouer, mais il enchaîna cette fois vers une partition inédite qu’il avait écrite pour cette représentation unique. La fleur se fana, et se mit à pourrir. En se décomposant, elle dégagea une puanteur atroce. Des gaz délétères émanaient de ce qui avait été la corolle. Maier étouffait. Il se bouchait le nez, en vain. L’odeur lui parvenait par la musique, qu’il continuait à entendre. Les vapeurs létales gagnèrent son cerveau, le contaminèrent et il s’écroula sur le fauteuil, agité de quelques mouvements convulsifs qui cessèrent tandis que les dernières mesures s’éteignaient et que le silence retombait. Maier ne bougeait plus, asphyxié par des gaz sonores. Pagnotto, vengé, ôta les bouchons de ses oreilles avec un mauvais sourire.


Commentaire

Piano, fortissimo, odoro — 6 commentaires

    • J’ai eu l’idée de cette minifiction en assistant à un concert où étaient jouées les quatre saisons, versions d’Antonio Vivaldi et d’Astor Piazzolla.

  1. Voilà une mini-fiction qui ne pétale pas dans la choucroute !

    Un régal à lire, à imaginer, à vivre. Tu es un virtuose.

    Bisous baveux sans odeur

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