PaterPater monster

Madeleine, la gouvernante du père Francis, n’était plus très jeune. Elle aurait même dû être à la retraite depuis longtemps, mais elle avait refusé de la prendre, prétendant que sans ses services, le brave curé ne disposerait que d’une espérance de vie de deux mois. Alors, elle était restée, et était désormais assez âgée et fragile pour qu’il soit nécessaire de lui éviter des surprises trop brusques. Pourtant, c’est sans précautions particulières que le père Francis, tout excité, entra dans la cuisine du presbytère, tenant à bout de bras une grande cage, laquelle contenait un perroquet aux couleurs vives.

Madeleine eut un mouvement de recul, serait tombée si l’évier ne s’était pas providentiellement trouvé derrière elle, et porta une main à son cœur en s’exclamant :

« Doux Jésus ! Qu’est-ce que c’est que cet animal ?

— Ma chère Madeleine, je vous présente Allegro. »

Et le prêtre ajouta inutilement :

« C’est un perroquet.

— Je le vois bien, figurez-vous. Où l’avez-vous déniché ?

— C’est un pauvre bougre qui n’avait plus les moyens de le nourrir qui me l’a confié.

— Et… combien de temps cette bête va-t-elle demeurer en notre compagnie ?

— Définitivement. En fait… je l’ai racheté à ce brave homme dans le besoin. »

Madeleine se laissa tomber sur une chaise.

« Mon père… Nous parvenons tout juste à faire tourner la maison, c’est grâce à un miracle permanent que nous nous alimentons convenablement, et vous, vous dépensez de l’argent pour acquérir un perroquet ! Combien l’avez-vous payé ?

— Votre cœur est trop faible pour cette réponse, Madeleine.

— Que Dieu ait pitié de nous ! Mais qu’allons-nous faire de vous et de ce volatile ?

— Pour moi, je vous laisse le choix des armes. Pour Allegro, puisqu’il sait parler, j’ai décidé de lui enseigner le pater noster… »

Le curé accorda quelques jours au perroquet pour qu’il s’acclimate à son nouvel environnement, puis il commença l’apprentissage. Il fallait procéder avec méthode et sans précipitation, le temps n’ayant aucune importance.

Le père Francis avait donné des consignes à Madeleine pour qu’Allegro soit isolé de toutes autres paroles que celles qu’il allait lui enseigner. Le perroquet devait entendre uniquement ces mots. Ainsi, sans influence extérieure, il n’aurait que ceux-là à retenir et à répéter, et cela viendrait tout seul, sans effort.

Chaque matin et chaque soir, pendant une demi-heure, le prêtre déclamait face à Allegro le début de la célèbre prière : Notre Père, qui êtes aux cieux. Il se plantait devant le perchoir, ajoutait quelques graines de tournesol dans le gobelet prévu à cet effet, et prononçait les mots dix fois, vingt fois, cinquante fois…

Au bout de trois mois de ce régime, Allegro se contentait toujours de grignoter l’offrande et de regarder le curé réciter la prière. Lui restait aussi muet qu’une carpe, ce qui n’est pas un mince exploit pour un volatile.

Madeleine ne disait rien, puisqu’il était interdit de parler en présence du perroquet, toutefois elle ricanait silencieusement, mais ouvertement. Le père Francis ne se laissait pourtant pas démonter. Il était un professionnel de la foi, et en tant que tel, il gardait intacte la confiance inébranlable qu’il avait placée en Allegro.

« Croyez-moi, Madeleine. Cette créature parlera, et elle récitera le pater noster aussi bien que vous et moi.

— Une chose est sûre, c’est que vous, vous connaîtrez parfaitement le début ! Vous allez finir par le déclamer même en dormant.

— Comment osez-vous spéculer à propos de ce que je fais dans mon lit, Madeleine ? »

Sur ce match nul, la vieille dame retournait dans sa cuisine, le curé dans sa sacristie.

C’est au cours du quatrième mois que le miracle eut lieu. Le volatile psittaciforme saisit une graine dans sa puissante patte, la décortiqua du bec, la goba et lança sans crier gare :

« Crrrôôôôâââ ! Ôtre paire quiette zo chieux. »

Certes, la prononciation était hasardeuse, cependant il ne faisait aucun doute que la bête avait saisi le principe. Le curé applaudit et lui servit une nouvelle rasade de graines. Madeleine, souriante malgré tout, soupira de satisfaction. Enfin, on allait passer à une autre phrase !

À partir de là, les progrès furent plus rapides, comme s’il avait été nécessaire de trouver une clé pour franchir un seuil et accéder à la facilité. Dans la semaine suivante, Allegro apprit un second vers. Puis, dans un magnifique sursaut, il retint l’ensemble du texte en deux mois.

Le père Francis jubilait, mais Madeleine se lamentait, car Allegro répétait en boucle la prière, jusqu’à cinquante fois par jour, la soulant de sa voix criarde.

« Sacrilège que tout cela. », disait-elle en portant le perchoir et son occupant le plus loin possible de sa cuisine.

L’euphorie du prêtre fut à son comble lorsqu’il apprit la venue prochaine de l’évêque Monseigneur Gilbert Cazagne. Il imaginait déjà, petit péché d’orgueil, la tête que ferait celui qui avait été son ami d’enfance, en découvrant le talent du volatile.

« J’ai quelque chose à te montrer. », déclara-t-il, son visiteur à peine descendu de voiture. « Tu vas en tomber à la renverse.

— Et qui me relèvera si ça arrive ? Avec ma bedaine… »

Sans prêter la moindre importance aux propos de son compagnon, le curé l’amena devant le perchoir et croisa les bras en souriant.

« C’est ça, ta surprise ? Un perroquet ? Est-ce qu’il parle, au moins ?

— Pour parler, il parle. Tu vas voir… Allegro ? Notre père… »

Le psittaciforme décortiqua une graine et la mangea sans un regard pour les deux hommes. Le père Francis attendait, l’évêque patientait. Ils s’assirent. On entendait au loin Madeleine agiter des casseroles.

Le temps passait.

« Ça commence à quelle heure, ton spectacle ? »

Le prêtre ne souriait plus.

« Je t’assure qu’il connaît le pater noster ! Il doit être fatigué, allons manger, nous reviendrons. »

Le repas préparé par Madeleine fut excellent, comme toujours. Pourtant, le père Francis eut du mal à l’apprécier pleinement, ainsi que la conversation de son ami. Après le café, ils s’installèrent dans le salon, où se trouvait le perchoir du volatile. La discussion se poursuivit, cependant le curé jetait de temps à autre un regard vers le perroquet, aussi silencieux qu’au premier jour.

En fin d’après-midi, Gilbert se leva pour prendre congé.

« Ta bestiole doit vraiment avoir un grand coup de fatigue. À moins que ce soit toi ! »

Il éclata d’un rire immense, salua le prêtre et s’en fut.

Le père Francis se planta alors devant Allegro, l’œil mauvais et farci de reproches. L’oiseau le regarda, pencha la tête et lança :

« Crrrôôôôâââ ! Che fou chalu Marrri… »


Commentaire

Pater monster — 6 commentaires

  1. Déjà, rien qu’au titre j’ai commencé à rigoler.
    Mais ce n’était rien comparé à la suite.
    Vraiment excellente, cette mini.
    (de toute façon, avec le père Francis, on n’est jamais déçus)
    Merci, Cl@ude 🙂

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