PasPas comme les autres

Pour des raisons de sécurité, comme disent les flics, l’intérieur de la banque était invisible du dehors. Des vitres en verre mat, des affiches collées dedans, des portes opaques… tout était caché. Cela arrangeait Robin. Il avait gratté un minuscule trou dans un revêtement et, en y plaquant son œil, il voyait parfaitement les forces de l’ordre se déployer dans la rue. Il y avait au moins trois commandos spéciaux, des hommes particulièrement entraînés pour des circonstances de ce genre. Robin distinguait aussi des camions de pompiers et du SAMU, sans doute au cas où ça tournerait mal. Leur présence était tout à fait inutile, il le savait. Les badauds étaient tenus au loin, prévenus que la situation pouvait à tout moment devenir extrêmement dangereuse, voire mortelle au cas où une fusillade éclaterait. C’est justement ce qui attirait et faisait frissonner de peur et d’excitation les centaines de curieux qui attendaient et espéraient secrètement un drame.

« Vous voulez du spectaculaire ? Vous allez être servis, mes cocos ! », chuchota Robin.

Évidemment, inévitablement, il y avait la télé. On reconnaissait ses envoyés aux camionnettes surmontées de paraboles émettrices. Des reporters, équipés de micros, caméras, jumelles et autres accessoires tentaient d’obtenir des détails sur ce qui se passait auprès des flics qui formaient barrage, mais les consignes étaient claires : pas un mot à la presse.

Robin était satisfait, tout se déroulait comme il l’avait prévu. Le téléphone sonna. Il s’y attendait, ce devait être un négociateur.

« Allo ?

— Bonjour. Je me nomme Emmanuel Martineau. Mon rôle est de recevoir vos revendications et de faire en sorte que tout se passe au mieux pour tout le monde.

— Moi, je m’appelle Robin. Mes revendications sont très simples, je veux parler à la télé, en direct.

— Je peux savoir ce que vous allez annoncer, Robin ?

— Non. »

Le négociateur n’attendait évidemment pas d’autre réponse.

« Vous devez comprendre, Robin, que nous ne pouvons vous accorder de faire une déclaration à des millions de gens sans être au courant de ce que vous allez leur dire.

— Alors, vous allez avoir des problèmes. Je vous passe l’un des otages, il vous expliquera mieux que moi. »

Robin saisit l’arme qu’il avait jusque-là laissée dans sa poche et la pointa vers une jeune femme, une des clientes de la banque qui faisait la queue à un guichet lorsqu’il était entré en gueulant « Tout le monde à terre, sinon je tire ! ». Dix secondes plus tard, une alarme retentissait au commissariat, déclenchée par un des employés, et tous les gens présents, du personnel ou non, étaient à plat ventre.

Robin tendit le téléphone à la fille, qui pleurait de trouille.

« Allo ?

— …

— Oui, il est armé.

— …

— Nous sommes une vingtaine.

— …

— Bien sûr que nous avons peur… »

Robin reprit brusquement l’appareil.

« Je suis déterminé à obtenir ce que je demande ! »

Il raccrocha. Il devinait ce qui se passait au-dehors. Les flics devaient se demander comment il avait pu pénétrer dans l’établissement sans que son flingue soit détecté par les bornes à l’entrée. Ils le sauraient plus tard, pensa le jeune homme en souriant. Ils devaient aussi s’interroger à propos de ce qu’il était capable de faire. Irait-il jusqu’à abattre un otage ?

Le téléphone sonna à nouveau.

« Robin ?

— Emmanuel ?

— J’ai parlé avec mes supérieurs, ils sont fermement opposés à vous envoyer la télé.

— Alors, ils viennent de condamner un otage. »

Et Robin tira sans sommation. Une détonation retentit violemment, vrilla douloureusement le tympan du négociateur, fut suivie de cris, puis d’un déclic. Robin avait raccroché.

Les gens que le jeune homme retenait dans la banque tremblaient de tous leurs membres. Robin avait sincèrement pitié d’eux, cependant il était un peu obligé d’en passer par là. Il espérait que ce cirque durerait le moins longtemps possible, et que ces braves gens pourraient au plus vite rentrer chez eux. Ce qu’ils auraient à raconter occuperait leurs réunions de famille pendant un bon moment, et ferait d’eux des vedettes. Il souhaitait que cela les consolerait et les inciterait à lui pardonner.

Un quart d’heure s’écoula en silence. Les forces spéciales devaient à présent entièrement cerner le quartier. Il y avait sans doute des hommes sur tous les toits alentour, et un certain nombre de fusils étaient sûrement braqués sur l’entrée de la banque. La sonnerie du téléphone retentit.

« Robin, j’ai une question, à vous poser.

— Laquelle ?

— Pourquoi ne demandez-vous pas de l’argent et un moyen pour vous enfuir ?

— Parce que je n’ai besoin ni de l’un ni de l’autre. Je veux passer à la télé en direct. J’ai ici un petit poste qui me permettra de vérifier que vous jouez le jeu et que je suis vraiment à l’antenne.

— C’est d’accord. Nous avons beaucoup discuté, quelqu’un d’une chaîne nationale va approcher. Laissez-le entrer. »

Regardant par le trou qu’il avait gratté, Robin vit un type s’avancer, équipé d’un gilet pare-balles et portant une caméra sur l’épaule. Reprenant son pistolet, il entrouvrit un des battants de la porte. Le gars fit quelques pas et montra, bras écartés, qu’il était désarmé.

« Bonjour, je m’appelle Alexis. »

Robin ne répondit pas. Bien sûr, cet homme était un flic. Il le fouilla par précaution, alluma la petite télé posée sur le comptoir, et constata qu’il était effectivement en direct. Il sourit, mit un genou à terre, et se tourna vers l’objectif d’Alexis.

« Je ne suis pas un braqueur. J’ai un message pour Lætitia. Lætitia, tu m’as déclaré qu’il n’était pas question que tu fasses ta vie avec un mec ordinaire, alors, j’ai décidé de te faire ma demande pas comme les autres, d’une façon encore jamais vue. Lætitia, je te le demande à la télé, veux-tu m’épouser ? »

Souriant de plus en plus, Robin tendit son pistolet en plastique au faux cameraman et fit signe aux ex-otages de se relever, aidant même la jeune femme qu’il avait effrayée.

Lorsqu’ils sortirent, plusieurs membres des commandos se saisirent immédiatement de Robin et lui mirent des menottes. Derrière lui, dans la banque, le téléphone sonna, et un des hommes répondit. Il hésita, puis passa le combiné à Robin.

« C’est pour vous. Une certaine Lætitia… »


Commentaire

Pas comme les autres — 6 commentaires

  1. S’il-te-plaît, Claude, nous aimerions savoir ce que Laetitia a dit à cet amoureux qui vient de lui pourrir la vie pour un certain temps

    • Finalement, il n’a rien fait de vraiment grave, ce garçon. Il ne devrait pas rester trop longtemps à l’ombre, en tout cas pas assez pour que la demoiselle pourrisse, mais juste ce qu’il faut pour la rendre impatiente de son retour.
      Quant à ce qu’elle lui a dit, il n’a pas activé le haut-parleur du téléphone, alors je n’ai pas entendu, mais on peut s’attendre au meilleur… ou au pire. 😉 🙄

  2. Super Claude. Merci pour ce moment particulier de lecture et pour ta réponse à la question d’Alain. Y a des fous partout, mais les sujets d’actualité poussent les pus faibles à avoir de pareilles idées stupides. Au salon, en lecture, c’est amusant et distrayant, mais je suis sûre de ne pas avoir ce genre de réaction si cela devait m’arriver. 😛

    • Je pense aussi que la surmédiatisation de certains faits doit donner des idées à certains. J’ai moi-même à ce sujet une idée, plus dramatique que l’histoire présente, qui donnera un de ces jours une minifiction, mais je ne sais pas encore comment l’aborder pour transformer ladite idée en texte. Ça viendra…

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