Parasite"Parasite

Je n’ai pas toujours été telle qu’aujourd’hui. Il y a très, très longtemps, j’étais grise et gazeuse et éparpillée. Ensuite, je suis devenue pâteuse, brûlante, rouge. La lave qui m’habillait a lentement refroidi et je me suis changée en une chose solide et noire. Petit à petit, je me suis recouverte d’eau et je me suis retrouvée ainsi qu’on peut me voir à présent, bleue et tourbillonnante. On peut m’admirer ainsi à condition de prendre suffisamment de recul, bien sûr. Pour cela, il faut se placer en orbite autour de moi à une distance d’au moins cinq cents kilomètres. Mais l’idéal, pour bénéficier d’une vue réellement saisissante, pour me contempler sans rien perdre du spectacle de ma présence dans l’univers, c’est de se situer sur mon satellite naturel, la Lune, à presque quatre cent mille kilomètres de moi.

Je n’ai pas encore terminé mon évolution. J’aborde à peine l’âge mûr, pourtant j’ai connu bien des envahisseurs. Pendant longtemps, pendant toute mon enfance, j’ai été vide. Il est vrai que j’étais tout juste fréquentable, trop chaude, ou trop froide, ou trop chlorée, trop inhabitable… Puis j’ai été occupée par des êtres si petits, si insignifiants qu’ils sont passés inaperçus à mes propres yeux. Ils ont grandi et ont occupé la plupart des eaux qui me recouvraient alors. C’est seulement à ce moment-là que j’ai pris conscience de leur présence. Je ne savais pas que la vie était possible, j’ignorais qu’un organisme, une entité faisant partie de moi pouvait devenir indépendant dans ses mouvements. Je n’ai pas aimé cette sensation. Plutôt, je n’étais pas prête à cette présence. Je me suis brusquement refroidie, et presque tous ces parasites ont disparu.

Un peu plus tard, j’ai recommencé. Par jeu, cette fois. J’avais admis que de nombreuses formes de vie apparaissent et me peuplent, toutefois celles-ci étaient vraiment hideuses. De nouveau, j’ai provoqué des changements climatiques, et je me suis couverte de végétation, modifiant l’oxygénation de mon atmosphère. J’ai ainsi été débarrassée de presque toutes les espèces marines.

Ce fut une erreur, je m’en suis vite rendu compte. L’erreur avait été de ne pas avoir tout balayé, tout détruit tant qu’il en était temps. Des formes de vie avaient réussi à s’adapter aux nouvelles conditions d’existence à ma surface. Bien que d’apparence frêle, elles ont proliféré et se sont répandues partout, dans les eaux comme sur terre, colonisant la végétation et même les airs. Décidée à réagir, j’ai provoqué une éruption volcanique d’une intensité alors unique. Un vaste nuage de particules a entièrement obscurci mon atmosphère et a totalement masqué la lumière du soleil. Cela a entraîné la disparition des plantes, donc des herbivores, donc des prédateurs. Les mers sont devenues invivables et l’air irrespirable. Désormais, j’étais tranquille.

C’est ce que je croyais. Je n’avais pas encore réalisé l’immense aptitude de la vie à rester en vie. Des millions d’êtres peuvent succomber, des milliers d’espèces peuvent être anéanties, la Vie renaîtra toujours quelque part. Je venais de comprendre qu’il est impossible de l’annihiler dans sa globalité. À compter de ce jour, j’ai renoncé à me débarrasser de toute la vermine, me contentant de cibler les variétés les plus gênantes.

Les grands amphibiens étaient particulièrement répugnants. Je les ai éliminés lors de la quatrième extinction. Là encore, ce fut une erreur, car cela a laissé le champ libre aux reptiles.

Ils ont proliféré comme jamais auparavant des animaux l’avaient fait. Et ils ont grossi, atteignant un gabarit d’un gigantisme encore inédit. Ils ont tout colonisé. Les terres, qui étaient alors assez chaudes pour eux ; les airs, vierges de toute concurrence ; les eaux, où eurent lieu des guerres territoriales titanesques. Ils se crurent bientôt tout permis, ne respectaient ni les autres espèces ni moi-même. J’ai profité de la chute d’un astéroïde à ma surface pour refaire le coup du manteau de poussière qui voile la lumière, fait baisser la température et étouffe la végétation. De fait, les dinosaures furent littéralement et rapidement éliminés, désormais incapables de s’alimenter suffisamment, et victimes de leur propre gigantisme.

Il ne restait que des formes vivantes naines, de minuscules animaux à sang chaud d’aspect agréable, et peu encombrants. Avec le temps, certains grandirent dans de vastes proportions, cependant j’ai réussi à les garder dans un territoire restreint, de sorte que leur extension fut sans commune mesure avec celle des reptiles. Les mammifères demeuraient menus, j’avais confiance dans l’équilibre obtenu.

Cette fois, le danger venait de la petitesse des parasites.

Une des espèces, parmi les plus frêles, les plus maladroites, les moins armées pour la survie, parvint à échapper à ma surveillance et à se développer. Ces êtres, qui ont pris pour nom « humains » pallièrent leurs multiples faiblesses d’une façon encore jamais constatée : ils construisirent ce qui leur manquait. Ils n’avaient pas de griffes ? Ils fabriquèrent des sagaies. Pas de pelage chaud ? Ils érigèrent des abris. Pas de pattes assez véloces pour la fuite ? Ils imaginèrent la roue.

Par quatre fois, j’ai tenté de les éliminer par de grandes glaciations de ma surface. Par quatre fois, ils sont parvenus à s’acclimater en concevant des vêtements, en découvrant le feu, en bâtissant des habitations plus élaborées, et en étant toujours plus nombreux. Et brusquement, ils ont pris leur envol comme jamais aucune créature ne l’avait fait avant eux.

Les humains ont inventé des machines, des idées, des concepts, des modèles sociaux. Ils ont imaginé des façons de s’organiser pour être plus forts jusqu’à devenir quasi invincibles. Ils ont compris les lois de l’atome, de la chimie, de la physique… Ils m’ont salie, polluée, spoliée comme nul ne l’avait fait avant eux. Ils ont truffé mon sol d’explosifs, de sang, de ruines ; l’air qui m’entoure est saturé de radiations et d’ondes délétères ; mes eaux sont si pourries que les poissons que je ne suis pas parvenu à anéantir jadis meurent sans mon intervention.

Bien sûr, j’ai décidé d’éliminer ces humains, ces parasites, en mettant en œuvre tous les moyens nécessaires. J’ai du savoir-faire, dans ce domaine. C’est alors qu’ils ont fait une chose impensable, que je n’aurais jamais cru possible.

Ils se sont éloignés de moi.

Ils sont allés jusqu’à ma lune, et de là ils m’ont contemplée.

Ils ont été les premiers à le faire. Ils ont inventé la poésie, la musique, l’image, les arts, l’amour, la tendresse, la féérie, la compassion… Y avait-il de la beauté avant eux, puisqu’il n’y avait personne pour la reconnaître, la désigner comme telle et l’admirer ?

Alors, j’ai décidé de leur laisser leur chance, de les laisser vivre.

Toutefois ça ne suffira pas, je le crains. Pour une fois que je cherche à protéger une espèce, ils sont en train de se détruire eux-mêmes, et de me détruire avec eux, ainsi que tout ce qui existe à ma surface…


Commentaire

Parasite — 4 commentaires

  1. Les laisser vivre est peut-être la décision la plus cruelle…ou un sacré coup de poker… Qui sait 😉
    Merci Claude.

    • … ou la plus humaniste. Je suis ainsi : je garde confiance en l’humain dans sa majorité. Seuls quelques-un sont des salauds.

    • Je t’assure que c’est vrai : j’ai pensé à toi en l’écrivant ! 😀
      L’écologie n’apparait pas fréquemment dans mes minifictions. Pas par manque de convictions de ma part, mais peut-être juste parce que j’accorde davantage d’importance à d’autres thèmes. Je me suis souvenu de ton recueil pour lequel tu avais pris une de mes nouvelles d’alors, et je me suis dit que si l’envie te reprenais, celui-ci aurait sans doute tes faveurs. Les grands esprits se rencontrent ! 😉

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *