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Les 7 péchés capitaux. 7- La paresse

Grimpotronc était un paresseux. Non, non, pas un fainéant, ni un mollasson, mais un paresseux à trois doigts, un aï, également connu comme Bradypus tridactylus. N’allez pas croire que parce qu’il ne s’agitait guère pour cause de métabolisme bas, son existence était dépourvue d’intérêt. Au contraire. Elle était même très intense, au point que Grimpotronc avait décidé de convoler. Il se sentait mûr pour cette aventure, et prêt à assumer les responsabilités qui découleraient de cette résolution.

Il disposait donc de tout le nécessaire pour se lancer dans la vie maritale, à un détail près : il lui manquait une heureuse élue, une tendre moitié, une douce mie.

Grimpotronc observa les femelles des environs afin de déterminer laquelle pourrait remplir ce rôle. Certaines étaient beaucoup trop vives à son goût. Il aspirait à une existence faite de sérénité et de calme, et il n’était pas question pour lui de s’unir à l’une de ces agitées qui changeaient de branche chaque semaine ou qui parcouraient fébrilement jusqu’à vingt mètres en une seule journée !

Grimpotronc aimait prendre son temps avant de se lancer, et surtout il avait coutume de méditer longuement avant une action importante. Il fit donc une bonne sieste afin de se mettre dans les meilleures dispositions possible, puis il arrêta son choix. L’élue de son cœur serait la dénommée Lentemarche, ravissante aï dont le regard langoureux était propre à faire choir de leur branche tous les mâles des environs.

C’est précisément ce qui arrivait, Grimpotronc n’était pas le seul à avoir remarqué la charmante paresseuse. Il avait deux rivaux, aussi décidés que lui à faire le maximum pour attirer l’attention de la belle.

C’est ainsi que débuta la plus implacable parade nuptiale que l’on vit de mémoire de tridactyle.

Grimpotronc se mit en position, solidement accroché sous sa branche préférée, celle où il comptait inviter Lentemarche afin de conclure définitivement l’affaire. Il faut vous dire que les aïs se livrent à cette activité seulement une fois tous les deux ans. Alors, Grimpotronc tenait particulièrement à ne pas se planter et à mettre en place les conditions les plus favorables, jusque dans les moindres détails.

Une fois en position, il s’efforça de ne rien faire et de ne pas bouger, mais de la manière la plus impressionnante et la plus séduisante possible. (Essayez d’être spectaculairement immobile pendant seulement cinq minutes et revenez m’en parler.)

Bien sûr, les rivaux firent de même, c’est-à-dire rien, chacun sous sa branche.

Lentemarche, comme toutes les femelles, fit celle qui n’avait rien remarqué, mais ne perdait pas une miette de la non-activité de ses prétendants. Elle s’était suspendue la tête en bas, faisait mine de mâchouiller des feuilles le regard dans le vague, toutefois elle scrutait la moindre absence de mouvement chez ses trois prétendants.

Au bout de douze heures d’un combat acharné, un des rivaux de Grimpotronc cligna d’un œil.

Éliminé.

Grimpotronc, intérieurement satisfait, se fit encore plus inerte et sa branche plia imperceptiblement. L’autre redoubla d’immobilité. La nuit tombante n’interrompit point l’opiniâtre empoignade que se livraient les deux adversaires. Sans même frémir d’un poil de son corps, Grimpotronc s’endormit.

Lorsqu’il reprit connaissance, il faisait jour. Lentemarche s’était déplacée de presque deux mètres à la recherche de feuilles fraîches. Le rival, coriace, était si immobile qu’il semblait de pierre. Lui-même s’efforça d’être encore plus statique, encore plus inanimé, encore plus pesant. Non seulement cette manœuvre ne pouvait qu’impressionner favorablement la jeune femelle, mais elle pouvait aussi perturber l’adversaire et le pousser à la faute. Est-ce cela qui se produisit ? En l’absence de caméra, il fut impossible de revoir l’action au ralenti afin de s’en faire une idée précise, mais ce qui est certain, c’est qu’une griffe du rival glissa légèrement sur la branche. L’écart fut à peine détectable, cependant il n’échappa point à la sagacité de Lentemarche.

Le perdant, honteux, se retira en détournant la tête. Grimpotronc était surexcité de bonheur, de même que sa promise. Terrassé par l’émotion et épuisé par le combat féroce qui venait de se dérouler, il s’endormit durant quelques heures.

Après ce repos bien mérité, il invita Lentemarche à le rejoindre sous sa branche. Et alors là…

« Alors là, quoi ?

— J’en ai marre de raconter, j’arrête. La flemme… »


Commentaire

Parade — 10 commentaires

  1. J’en reste interdit, tout mollasson. Je vais me préparer un café, tiens !

    Encore 14 heures avant d’aller se coucher. Je sens que ça va être long. Non, parce que tu as tellement bien raconté cette histoire, vieille branche, que tout accro que je suis aux minifictions, j’en ai baillé.

    Je tenais à te dire bra vo avant d’aller me cou

  2. Très bonne fiction, très amusante, mais.… sais-tu que les paresseux dont la lenteur de déplacement est connue de tous peuvent plus rapidement que l’œil humain permet de le percevoir, se déplacer à une vitesse fulgurante. J’ai eu l’occasion de les observer lors d’un voyage en Guyane.

    • C’est peut-être ce qui arrive lorsqu’ils font… ce qu’ils font tous les deux ans. 😛 Car ça, je ne l’ai pas inventé. Ensuite, ils leur faut récupérer pendant 24 mois.

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