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La Boîte était posée sur le bureau de M. Col­liot, et Éli­gia la regar­dait comme s’il s’agissait d’un enne­mi per­son­nel et par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reux.

Pour­tant, la Boîte ne bou­geait pas d’un pouce.

À la véri­té, elle ne mon­trait aucune agres­si­vi­té, mais la jeune femme, son plu­meau à la main, ne par­ve­nait pas à se débar­ras­ser d’une inquié­tude cer­taine en regar­dant ce qui n’était pas un simple objet.

Depuis cinq ans qu’Éligia était au ser­vice de M. Col­liot, c’était la pre­mière fois qu’elle se trou­vait seule dans la même pièce que la Boîte. Elle l’avait déjà appro­chée, mais chaque fois, M. Col­liot était pré­sent. Par contre, elle n’avait jamais eu le moindre contact phy­sique avec la Boîte. Pas même avec son plu­meau. M. Col­liot inter­di­sait for­mel­le­ment que qui­conque la touche.

Pour­tant, elle n’avait rien d’extraordinaire, cette Boîte. De forme paral­lé­lé­pi­pé­dique, elle était en bois clair. Son cou­vercle, arti­cu­lé par deux petites char­nières en lai­ton, était légè­re­ment bom­bé sur le des­sus. Voi­là tout ce qu’il y avait à dire au sujet de la Boîte. Si, une autre chose : elle n’était pas fer­mée à clé.

C’était ce détail qui trou­blait le plus Éli­gia. Car la Boîte était à l’évidence une chose extrê­me­ment pré­cieuse. Ou, sinon la Boîte elle-même, au moins son conte­nu. M. Col­liot ne s’en sépa­rait jamais et ne s’éloignait jamais d’elle.

C’est pour cette rai­son qu’Éligia s’interrogeait sur l’absence de clé. Il était clair que la Boîte conte­nait un… truc pré­cieux. Alors, pour­quoi ne pas la fer­mer ?

Ni Éli­gia, ni sans doute per­sonne n’avait jamais vu M. Col­liot ouvrir la Boîte pour y mettre ou y prendre quelque chose. La jeune femme se deman­dait même s’il l’avait déjà ouverte. Peut-être qu’il ne s’agissait que d’un porte-bon­heur. Ou bien ce n’était qu’un leurre et il vou­lait faire croire que le conte­nu de la Boîte était de grande valeur afin de détour­ner d’éventuels voleurs de ce qui était réel­le­ment impor­tant ?

Qu’elle n’ait pas de clé ne signi­fiait pas qu’elle put s’ouvrir toute seule. La Boîte était munie d’un fer­moir métal­lique, un cro­chet de forme alam­bi­quée qu’il fal­lait appa­rem­ment faire tour­ner tout en appuyant des­sus. Mais un tel dis­po­si­tif ne rem­pla­çait pas une ser­rure ou un code.

M. Col­liot était un écri­vain célèbre. Éli­gia avait essayé une fois de lire un de ses livres, mais elle n’avait rien com­pris. Ça par­lait, lui sem­bla-t-il, des valeurs latines en vigueur dans l’Antiquité, et de la manière de les adap­ter au monde moderne. Elle avait rapi­de­ment refer­mé le bou­quin, n’ayant même pas ima­gi­né qu’il puisse exis­ter de tels pro­pos, mais l’admiration sin­cère qu’elle vouait à M. Col­liot était mon­tée d’un cran. Car non seule­ment il connais­sait un très grand nombre de mots com­pli­qués, mais à l’évidence il en maî­tri­sait l’utilisation et savait les pla­cer à bon escient dans les phrases. Éli­gia n’avait guère d’éducation, mais elle savait la recon­naître et la res­pec­ter quand elle la ren­con­trait. Fai­sant depuis toutes ces années le ménage de M. Col­liot, qui était même déjà pas­sé à la télé­vi­sion, elle avait l’impression qu’un peu de l’érudition de ce grand homme l’éclaboussait de sa noblesse.

Où qu’il se rende, M. Col­liot, il emme­nait la Boîte.

Qu’il aille don­ner une confé­rence à Stock­holm, qu’il se rende chez son édi­teur, qu’il passe la soi­rée chez des amis, qu’il soit invi­té dans une pres­ti­gieuse uni­ver­si­té, la Boîte y allait avec lui. Éli­gia avait remar­qué qu’il la pre­nait avec lui, même lorsqu’il se ren­dait… là où on ne peut aller que tout seul.

Et puis, tout à l’heure, Mme Col­liot avait eu ce malaise. Sans gra­vi­té, sans doute, mais M. Col­liot n’avait pas hési­té. Il avait fait immé­dia­te­ment appe­lé le doc­teur Brou­quet, et il était res­té aux côtés de son épouse jusqu’à l’arrivée du pra­ti­cien. Pen­dant ce temps, Éli­gia avait pour­sui­vi son ménage dans le cou­loir et le cabi­net de tra­vail de M. Col­liot… où elle était tom­bée en arrêt devant la Boîte.

La Boîte était sur le bureau, et sem­blait nar­guer Éli­gia, voire la défier.

Comme s’il y avait un papier col­lé sur son cou­vercle, ordon­nant “Ouvre-moi”.

Il n’était pas ques­tion de le faire, bien sûr. Ni même d’effleurer seule­ment la Boîte. Seule­ment… Si, depuis cinq ans, Éli­gia fai­sait le ménage du ménage Col­liot, cela fai­sait éga­le­ment cinq ans qu’elle se deman­dait ce qu’il y avait dans cette Boîte. Cela ne la regar­dait abso­lu­ment pas, elle le savait. Elle savait aus­si que dans son métier, la curio­si­té est une faute pro­fes­sion­nelle.

Mais tout de même, cinq années, c’est long.

Éli­gia ten­dit la main vers la Boîte, puis la reti­ra.

« Ouvre-moi », sem­blait répé­ter la Boîte.

« Ta gueule ! », répon­dit Éli­gia à voix haute. Elle tour­na le dos à l’objet et épous­se­ta les nom­breux livres que M. Col­liot ran­geait sur ses éta­gères.

« Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? » chu­cho­tait l’indiscrétion de la jeune femme.

Elle épous­se­tait le même livre depuis plu­sieurs minutes, jetant des regards furieux en direc­tion de la Boîte.

« Je m’en tape », décla­ra-t-elle en fai­sant néan­moins un pas vers le bureau.

« Juste un petit coup d’œil » insis­tait la Boîte dans l’esprit d’Éligia. « M. Col­liot ne pour­ra même pas le soup­çon­ner. »

Le com­bat dura encore un bon moment, puis Éli­gia, tenant son plu­meau comme une matraque, fit jouer l’étrange fer­moir de la Boîte et entrou­vrit juste un tout petit peu le cou­vercle, se pen­chant pour voir à l’intérieur…

Un tout petit peu…

Dans un bruit de bat­te­ments d’ailes, des choses légères et innom­brables jaillirent de la Boîte, tour­noyant autour d’Éligia et dans tout le bureau. À cet ins­tant, M. Col­liot ouvrit la porte et pous­sa un cri. Éli­gia refer­ma vive­ment la Boîte d’un geste sec…

« Non ! Les mots, les mots… Éli­gia, c’est là que je ran­geais tous les mots que j’utilise. Vous les avez… »

La bouche de M. Col­liot conti­nua à s’ouvrir et à se refer­mer, mais aucun mot n’en sor­tit plus. Ils s’étaient fau­fi­lés par la porte, puis par une fenêtre qu’on avait ouverte pour don­ner de l’air à Mme Col­liot. Éli­gia avait libé­ré presque tous les mots de l’écrivain. Il n’en res­tait qu’un seul, quand elle avait cla­qué le cou­vercle : silence


Commentaire

Pandore — 9 commentaires

  1. Les mots me manquent. J’en perds mon latin.
    Facile, je sais.
    Le der­nier mot lu, j’ai levé la tête et j’ai vu ma biblio­thèque, où de nom­breuses boîtes à mots me nar­guaient agréa­ble­ment, dis­si­pant toute inquié­tude sur le sujet. Excel­lente nou­velle.

    • Ne t’inquiète pas, ils ne sont pas per­dus, des piafs vont venir les pico­rer et les emme­ner un peu plus loin : des mots doux, des mots tendres, des gros mots (pour les gros oiseaux), des mots qu’on chu­chote, des mots com­pli­qués, des der­niers mots, des mots à mots, des mots inva­riables, des mots croi­sés, des mots de trop, des mots de remer­cie­ments, des mots grecs ou latins, des fin mots, des mots d’excuse, des mots de regret… Ils fini­ront bien par ne pas tom­ber dans l’oreille d’un sourd. °(^_^)°

  2. Ah, tous ces mots qui nous donnent bien sou­vent des maux et qu’il nous faut assem­bler, relier, déta­cher.….

    • Mais voyons, c’est évident ! Une fois le “truc pré­cieux” dans la Boite, il était trop tard pour y per­cer une ser­rure, le truc en aurait pro­fi­té pour s’envoler par le trou. Même chose pour un cade­nas : il faut d’abord per­cer pour vis­ser le cro­chet.
      Ah, ces jeunes ! Faut tout leur dire…

  3. c’est donc là qu’ils sont tous les mots que je peine à trou­ver ! Main­te­nant je sau­rai. Je vais armer ma cara­bine pour des­cendre les piafs qui les ont bouf­fés et les récu­pé­rer… là là lère.…

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