OpérationsOpérations du Saint-Esprit

Ils approchèrent d’un pas décidé et encadrèrent le type, un à droite, l’autre à gauche. D’un air interrogateur, mais pas méfiant pour un sou, il les dévisagea sans cesser de marcher. Celui de droite prit la parole.

« Marcel Morisot ? », demanda-t-il.

« C’est bien moi. », reconnut l’intéressé. « À qui ai-je l’honneur ?

— Albert Perron, et Jacques Menault. Nous sommes là pour vous arrêter.

— Vous êtes de la police ?

— Non. Je suis le président départemental du syndicat des boulangers, et mon collègue en est le secrétaire. Quand je parle de vous arrêter, je veux dire vous obliger à cesser vos coupables activités.

— Mes coupables… Mais de quoi s’agit-il ? »

Il s’était arrêté. Enfin… il avait interrompu sa marche et se tenait au milieu du trottoir, toujours encadré (cerné ?) par les deux autres. Menault prit la parole pour la première fois.

« On est au courant de ce que vous faites.

— À quel sujet ?

— Ne faites pas l’innocent.

— Pas besoin, puisque je le suis.

— Niez-vous avoir été hier soir à un banquet de l’amicale des anciens contrôleurs du tramway ?

— J’y étais en effet.

— Ah ! Et que s’est-il passé au cours du repas ?

— Nous avons bien rigolé. C’était le but de cette sauterie. »

Perron intervint.

« Nous savons que vous vous êtes trouvé à court de pain.

— C’est vrai. Une erreur de commande de la part de notre trésorier.

— Et il paraît que vous avez procédé à la multiplication des pains ! Ne le niez pas, nous avons des sources sûres.

— Je ne le nie pas. »

Les deux autres échangèrent un regard qui en disait long et se rapprochèrent de Morisot d’un commun, silencieux et tacite accord. Les yeux de Perron brillaient.

« Avec de telles pratiques, vous allez mettre notre profession à genoux, et tous les boulangers au chômage, Monsieur !

— Mais pas du tout ! Il était onze heures du soir, tous vos collègues étaient fermés à cette heure-là. Ça n’aurait rien changé pour vous que notre repas se poursuivît sans pain. »

Là, il marquait un pain. Non, un point. Menault enchaîna.

« Et d’abord, comment avez-vous fait ? On ne multiplie pas les pains comme ça, on est bien placé pour le savoir, nous autres.

— Mais c’est très simple, pourtant.

— Vous pourriez nous faire une petite démonstration impromptue ?

— Mais avec plaisir, Messieurs. »

Perron présenta trois baguettes à Morisot.

« Allez-y, multipliez-les ! »

Sa voix résonnait comme un défi, mais Morisot resta très calme.

« Par combien ? », demanda-t-il.

« Par cinq. »

Morisot sortit une calculatrice de sa poche et tapota sur les touches en murmurant :

« Trois baguettes multipliées par cinq font… »

Perron et Menault sursautèrent. Quinze baguettes irréprochables étaient là, devant eux, alignées comme des soldats pour la relève de la garde.

« Je n’ai rien compris », avoua Perron. « Pourtant, je n’en ai pas perdu une miette. »

Morisot souriait en rangeant sa calculatrice.

« Vous voyez, c’est élémentaire.

— C’est impossible. Et la farine ? La levure ? L’eau ?

— Vous ne saisissez pas parce que vous ne regardez que la surface des choses. Il faut voir sous la croûte.

— Si vous continuez, vous allez prendre un pain dans la…

— Ne le laisse pas parler, Albert. Il va tenter de nous diviser.

— Pas du tout ! Je ne cherche pas à me soustraire à mes responsabilités. Imaginez ce qu’on pourrait faire pour les populations affamées du tiers-monde… »

Pour l’heure, les deux boulangers se moquaient bien des populations affamées. Tout ce qu’ils voyaient, c’est que leur gagne-pain était menacé. Pourtant, à bien y réfléchir, il est étonnant de réaliser qu’ils gagnaient leur croûte en vendant à d’autres le pain qu’ils pétrissaient à la sueur de leur front. N’aurait-il pas été plus simple qu’ils en fabriquent moins, mais qu’ils le gardent ?

Quoi qu’il en soit, ils étaient à deux doigts de se jeter sur Marcel Morisot pour le couper en tranches, lorsque Menault stoppa son collègue d’un geste, puis déclara :

« J’y pense… pouvez-vous faire la même chose avec d’autres denrées ?

— Oui, bien sûr. »

Menault venait de faire ses courses avant de rentrer. Il présenta à Morisot un pavé de romsteak et deux paquets de pâtes.

« Essayez, pour voir. Multipliez ça par trois… »

Morisot opéra, sous le regard menaçant de Perron, qui était de plus en plus décidé à le neutraliser. Et il y eut trois romsteaks et six paquets de pâtes. Menault sourit.

« J’adore les nouilles ! », s’exclama-t-il. « C’est une vraie addition, chez moi.

— Hein ?

— Addiction, pardon… »

Perron soupira de découragement. Puis, se tournant vers Morisot…

« Vous l’avez trouvée où, votre calculatrice ?

— Je l’ai gagnée à un jeu, un questionnaire sur la vie de Jésus. Le premier prix était un voyage à Jérusalem pour deux personnes, le second une randonnée pédestre sur le lac de Tibériade, et le troisième, c’était ça. J’ai jamais eu de bol, avec les concours. Les piles n’étaient même pas fournies, et le clavier est en hébreu… »

Perron se sentait découragé. Le type était tellement idiot qu’il ne présentait pas un bien grand danger pour la profession, finalement. Mais qu’adviendrait-il si l’appareil tombait entre de mauvaises mains ? Morisot reprit :

« Je peux faire d’autres opérations, regardez. »

Sous leurs yeux, il additionna des paquets de chips et divisa un saucisson.

« Il y a aussi les soustractions. Par exemple… Deux boulangers casse-pieds moins deux, ça fait… »

Il regarda autour de lui. Il était seul, Perron et Menault avaient disparu. Morisot récupéra deux baguettes, le romsteak, les pâtes, et il s’éloigna tranquillement.

« Eh, oui ! Ça fonctionne même avec ce qui ne se mange pas… »


Commentaire

Opérations du Saint-Esprit — 13 commentaires

  1. Je ne suis plus là, je fonce chez Darty acheter la même !
    A moi l’abondante chevelure et le compte en banque plein aux as ! 😛
    Vive l’esprit de Noël !
    (que je vous souhaite joyeux à tous 🙂 )

  2. Extra ! Le repas de Noël ne t’a pas obscurci l’esprit. J’espère que tu continueras à nous régaler toute l’année prochaine de tes histoires farfelues…

  3. j’en veux une aussi ! mais bon, je n’ai personne à éliminer et besoin de rien alors, je ne sais pas à quoi elle pourra bien servir !
    Noyeux Joël Claude, et bonne continuation !

    • Si tu as tout bien lu, tu as vu qu’il n’y a pas que l’élimination. Tu pourrais multiplier les petits plats, additionner les bons moments et diviser ta joie de vivre entre tous tes proches… 😉
      Veilleurs mœux à toi !

  4. Parce que tu crois que les chinois fabriquent tout ce qu’ils nous vendent !
    Pffff ! Quelle ignorance !
    Bon, allez, je vais multiplier quelques pièces de 1 ct, pour faire chier mon inspecteur des impôts.

    Bisous, Claude.

    • C’est vrai, il paraît que les Japonais ruinent le marché de la contrefaçon chinoise en diffusant en masse des articles authentiques. Un scandale !

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