067-OnTheRoadAgainOn the road again

Riton aborde le virage à droite sans même effleu­rer le frein. Les pneus dérapent bruyam­ment sur le sol. Le véhi­cule va-t-il bas­cu­ler et par­tir en ton­neaux ? Riton par­vient de jus­tesse à récu­pé­rer la tra­jec­toire et à sta­bi­li­ser la déca­po­table avant la catas­trophe. Son bras gauche a été meur­tri par la por­tière lorsque la force cen­tri­fuge l’a pla­qué impi­toya­ble­ment, mais il s’en tape, car à côté de lui, Manon a hur­lé de peur et c’était le prin­ci­pal objec­tif du gar­çon.

En face d’eux s’étire la longue ligne droite. Quelle lon­gueur a-t-elle ? Peu importe. Suf­fi­sam­ment pour que Riton puisse y aller à fond. Il sou­rit et accé­lère…

Les doigts de Manon se crispent imper­cep­ti­ble­ment, mais Riton s’en rend compte avec satis­fac­tion. Il la regarde. Elle, les yeux bra­qués vers l’avant, fixe le décor qui se rue à leur ren­contre. Ses boucles blondes, sou­le­vées par le vent de la vitesse, flottent autour de son visage et dégagent ses iris d’un bleu à peine croyable.

Riton sou­rit et accé­lère encore, sans quit­ter des yeux la fille. Le véhi­cule ain­si boos­té semble bon­dir comme un fauve.

La vitesse a tou­jours gri­sé Riton, et il l’a tou­jours recher­chée, fai­sant fi des risques, pour­vu que la vitesse soit au ren­dez-vous. Il se revoit, âgé de cinq ou six ans, déva­ler la pente devant la mai­son de sa grand-mère sur une minus­cule bicy­clette. Au bas, un mur le guet­tait, qu’il avait heur­té de plein fouet à plu­sieurs reprises, se bri­sant même un poi­gnet lors d’un choc plus violent que les autres. Mais il y reve­nait quand même, au grand dam de ses parents.

Riton n’avait jamais accor­dé la moindre impor­tance aux risques encou­rus, ni pour lui-même, ni pour ses pas­sa­gers, ni pour les pas­sants, et il aurait dû admettre, ce qu’il ne fai­sait jamais, que jusque-là il avait béné­fi­cié d’une chance énorme et indé­cente.

Des dizaines de fois, il avait évi­té l’accident. Même lorsque les choses avaient failli mal tour­ner, les dégâts avaient tou­jours été limi­tés, et Riton n’avait rien de plus à déplo­rer que quelques égra­ti­gnures et bleus sans gra­vi­té. Bien sûr, cette veine inso­lente lui don­nait une sen­sa­tion de sécu­ri­té et même d’invincibilité. Puisqu’il n’avait jamais été bles­sé, c’est qu’il ne le serait jamais, pen­sait-il.

Dans la longue ligne droite, il perd la notion de la vitesse. Il n’est plus seule­ment dans un bolide qui fonce, il a l’impression d’être lui-même cette vélo­ci­té, de s’être incar­né en elle, en cette ivresse pure accrue par le vent dont la déca­po­table ne les isole pas.

Riton se moque tota­le­ment de la des­ti­na­tion. La célé­ri­té est un but en soi, elle se suf­fit à elle-même et n’a nul besoin d’autre objec­tif. Il ne fonce pas pour arri­ver plus vite, mais pour le ver­tige dense, l’extase de se sen­tir comme un géant.

Un pas­sage à gauche, d’où pour­rait débou­ler quelque chose ou quelqu’un. La pru­dence la plus élé­men­taire exige de ralen­tir, au moins. Riton s’en tam­ponne. Manon se crispe encore plus, il accé­lère encore plus…

Une vieille femme de presque qua­rante ans tra­verse devant eux. Riton écrase le frein, mais à une telle vitesse, c’est peine per­due. L’accident est inévi­table. Ils heurtent la jambe de la femme qui crie de dou­leur et tombe en se tenant le pied.

« Riton ! Je t’ai déjà dit cent fois de ne pas fon­cer comme ça dans ce cou­loir avec ce jouet ! Regarde ma che­ville.

— Mais, m’man… »


Commentaire

On the road again — 8 commentaires

  1. Que dire ? Que ça décoiffe ? Que notre conduc­teur a eu du bol d’échapper aux radars ? Ou bien que note hôte a peur d’arriver en Attard au ren­dez-vous. Vous le sau­rez en lisant, au plus vite, cette nou­velle nou­velle.

    Bisous en vitesse.

    Al Paqui­no

  2. Voi­là une his­toire qui me convient très bien. Comme j’adore la vitesse et qu’il fut un temps où je m’en gri­sais au volant, j’ai trou­vé ton texte très réa­liste. Et… la fin, un régal. Mer­ci pour ce déli­cieux moment de lec­ture.

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