033-NeCesseGrandirOn ne cesse de grandir…

Il y a des étapes importantes dans la vie d’un homme ou d’une femme, et ces étapes sont toujours jalonnées par un fait concret, un événement qui peut sembler anodin avec le recul, mais qui fait date, qui symbolise et marque le cap franchi, tout en faisant d’elle un synonyme d’évolution.

Ainsi, comme tout le monde, j’ai fait un jour mon premier pas, debout, sans tomber. Évidemment, je n’en garde aucun souvenir, mais je sais que ce pas a existé, puisque, comme tout bébé, je ne savais pas marcher et qu’aujourd’hui j’y parviens. Ce pas a été suivi par des millions d’autres, qui m’ont porté très loin, très vite et très haut, certains ont été extrêmement déterminants, mais aucun n’a eu ni n’aura l’importance de celui-ci, car il a été le premier et a entraîné tous les autres.

Il y a eu aussi le premier mot que j’ai prononcé. Quel était-il ? Je n’en ai pas la moindre idée, mais il a été d’une immense portée, davantage encore que ceux que j’ai pu déclamer en public et ceux dont mon avenir a pu dépendre.

Et ça a continué. Il y a eu la première dent perdue. « Tu deviens un grand », m’avait-on affirmé. Le premier jour de scolarisation, la première fois où j’ai fait du vélo, le premier livre sans images lu entièrement, la première baguette de pain achetée tout seul, la première fois où j’ai été à l’école sans être accompagné.

« Tu deviens un grand » devenait le leitmotiv de mes progrès, la preuve tangible de mon avancée dans le monde et dans la vie. Si je continuais à ce rythme, je ne tarderais pas à être Napoléon, au moins !

Et j’ai continué, bien sûr, emporté par l’élan incontrôlable qui me poussait en avant, comme c’est le cas pour chaque être vivant sur Terre. (Ce que je n’ai compris que bien plus tard.) Il y a eu, dans le désordre, les premières vacances sans les parents, le premier baiser à une fille, le premier voyage en train, le premier vol en avion, la première fois dans un autre pays, le premier gros câlin avec une (autre) fille, la première fois où j’ai conduit une voiture, puis la première que j’ai achetée, la première récompense sportive, mon premier appartement, mon premier emploi…

Puis j’ai eu mon premier enfant. À partir de là, bien sûr, on a perdu l’habitude de me dire « Tu deviens un grand ». Heureusement, à mon âge ! Mais je me le dis à moi-même. Par routine, par jeu, mais aussi par respect pour le passé, je me fais un plaisir de sacrifier à ce petit rituel chaque première fois.

Car je continue à grandir, c’est évident, puisqu’il y a toujours des premières fois.

Mon premier cheveu blanc, par exemple, qui m’a ému aux larmes. La première fois que quelqu’un m’a laissé sa place dans le métro. Ma première carte d’invalide. Pas plus tard que le mois dernier, j’ai perdu ma première dent. Je sais, ça m’était déjà arrivé, mais ce n’est pas pareil, car celle-là, c’est la première dent qui ne repoussera pas. Ça compte, dans la vie d’un homme, non ?

Il y a quelques mois, j’ai eu ma première opération du cœur. Depuis, j’ai ma première infirmière à domicile, trois fois par semaine. J’attends avec impatience mon premier fauteuil roulant. Il parait que j’ai déjà eu ma première perte de mémoire, mais je ne sais plus à quand ça remonte. Ce qui est sûr, et j’en suis la preuve vivante, c’est qu’on ne cesse de grandir, pendant toute sa vie.


Commentaire

On ne cesse de grandir… — 8 commentaires

  1. Tu as oublié la première fois où l’on s’est rencontrés, mais je ne vais pas en faire mon premier caca nerveux parce que tout ce que tu dis est très bien dit et me renvoie à une profonde réflexion.
    J’aime beaucoup. Je souriais tout au long de ma première lecture grâce aux images que tes mots évoquaient en moi.

    Encore une fois, donc, pas la première : merci Claude.

  2. J’aimerais voir toujours ainsi une seule face de la vie et oublier son revers, celle de la dernière fois ou ….. Mais ce doit être une question d’âge, ou d’esprit, ou de lunettes, ou … Merci pour ce texte optimiste et amusant.

    • Ooops ! J’ai oublié les premières lunettes. Important, pour la lecture.
      On pourrait envisager une histoire inverse, à base de dernières fois : le dernier biberon, la dernière couche, la dernière dent de lait, jusqu’à la dernière journée et les cinq dernières minutes. Mais ce serait moins drôle, et, comme quelqu’un me l’a dit, je suis un incurable optimiste.

  3. Incurable optimiste qui nous entraîne dans son sillage.
    Un texte qui fait réfléchir et dit aussi qu’il peut y avoir des premières fois tout au long de sa vie jusqu’à l’ultime.
    M’en vais faire une liste de toute les premières fois qui me font envie.
    Merci Claude.

  4. Il y a des optimistes de nature, et surtout ceux qui savent cultiver cet optimisme. Mais c’est certain, évident, on grandit toute sa vie! Merci Claude pour ce bol d’air vivifiant!

  5. Celle-là, je l’aime beaucoup.
    Cette façon de voir tout ce qui arrive en « première fois », donc en début de quelque chose, en départ d’une nouvelle vie, c’est vraiment de l’optimisme. Ou de l’élégance.
    J’aime cet humour !

  6. Très rigolo ! le premier mot de mon fils : « santé ! » ça ne s’invente pas… et il vient de nous dire ce soir qu’il a réservé sa première voiture… pour décembre !
    Magnifique ton texte comme toujours ! mais je n’ai pas été une amie attentive à ton opération du coeur… Le fauteuil roulant c’est une blague ? Carte d’invalide, ça veut dire que tu peux écrire tant et plus ? Enfin débarrassé du boulot !
    a bientôt pour une première autobiographie !

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