OnOn achève bien les chats

Griselda s’était figée au milieu de la rue, incapable de faire un pas de plus. Si une voiture était passée à ce moment-là… Elle regardait fixement ce qu’il y avait par terre, sur le trottoir d’en face, celui où elle allait arriver quand elle aurait fini de traverser, si elle trouvait le courage de se remettre en marche. Dans ses yeux, on pouvait lire un mélange d’effroi, d’horreur, de dégoût et de colère. Ses lèvres tremblaient, ses mains tremblaient, de rage. Elle comprit immédiatement ce qu’elle devait faire… Mais comment le faire ?

Sur le trottoir d’en face, il y avait un chat.

Il avait été écrasé par un véhicule. La partie arrière de son corps avait été broyée. Son ventre était béant, ses tripes sorties, marquant d’une traînée sanglante et poisseuse le trajet que l’animal agonisant avait trouvé la force de parcourir pour se mettre à l’abri.

À l’abri de quoi ? Que pouvait-il lui arriver de pire ?

Il n’était pas mort. Pas complètement. Pas encore. Ses membres antérieurs étaient agités d’un faible mouvement répétitif, comme une vibration très lente, derniers effets de la vie qui s’écoulait hors de son corps avec ses boyaux, son sang et ses organes. Le petit estomac de l’animal avait éclaté, et son contenu se répandait sur le sol en une mare nauséabonde, engluant les poils que le chat, sans doute, avait longuement nettoyés comme le font tous les félins, et qui étaient désormais collés, plaqués à la peau.

Il haletait faiblement. Griselda voyait sa poitrine se lever et s’abaisser sur un rythme lent. À chaque inspiration, qui devait être très douloureuse, une petite bulle de sang se formait et éclatait sur la bouche du chat. Ses poumons devaient être percés de toutes parts.

La jeune femme se fit violence et avança de quelques pas. Le félin dut l’apercevoir, car il tenta, en vain, de tourner la tête vers elle. Elle se plaça face à lui et eut un autre choc. Sous la pression que les organes internes avaient subie, un des yeux avait sauté hors de sa cavité. Il pendait, rouge et atroce, sur la joue du chat, au bout d’un nerf. De son orbite suintait une humeur épaisse.

Le chat regardait de son œil unique, un bout de sa langue pointant hors de sa bouche. Griselda se concentrait sur cet organe, qui était la seule chose qui semblait normale dans cette scène cauchemardesque. Elle lui rappelait la satisfaction gourmande d’un minet qui lapait du lait.

Griselda savait ce qu’il fallait faire. C’était évident. Il fallait abréger les souffrances de cette pauvre bête condamnée. Elle regarda autour d’elle, mais il n’y avait personne dans la rue. Ni piéton, ni voiture. Elle se dit que le chat n’avait vraiment pas eu de chance de se faire écrabouiller dans une voie aussi peu passante.

Que pouvait-elle faire ? Comment pouvait-on achever un animal de cette taille ? Griselda ne pouvait compter que sur elle-même pour résoudre ce problème. Fébrilement, elle tira de son sac son trousseau de clés. Son porte-clés était un petit canif très acéré. Elle s’était déjà coupée en l’utilisant pour décacheter son courrier.

Oui, mais… que pouvait faire d’autre une lame aussi menue ? Gratter une tache sur une vitre. Trancher une ficelle d’emballage. Décoller une étiquette de prix. Ouvrir la coque d’un smartphone. Égorger un chat ? Griselda imagina qu’elle s’accroupissait près du minet, qu’elle saisissait fermement la peau de sa nuque, qu’elle tirait sa tête en arrière, qu’elle posait la lame sur son cou et, d’un geste sec et décidé…

Impossible, bien sûr. Infaisable, plutôt. Car elle imaginait aussi le contact avec les poils collés par le sang et le jus de mort qui s’écoulait du félin. Elle se représentait sa réaction, un dernier réflexe pour se défendre, tenter un coup de griffe, oser une morsure… L’instinct de survie, malgré tout. Et puis, les ultimes gouttes de sang contenues dans son corps, elle les voyait gicler de la blessure fatale, mais libératrice… Impensable.

Alors, comment ? L’étrangler ? Écraser son crâne sous le talon ? Lui tordre la nuque d’un geste brusque ?

Griselda s’en voulait d’être passée par là. Elle aurait pu traverser quelques mètres plus loin, elle n’aurait jamais su qu’un chat achevait sa route ici, dans des douleurs atroces. Elle aurait poursuivi son chemin et son existence avec sérénité, avec légèreté. À présent, elle était prisonnière de ce qui restait de vie dans ce chat. Lui qui n’en avait plus que pour quelques instants, il la tenait par la culpabilité avec une force énorme.

Elle était incapable de faire quelque chose. Elle ne pouvait pas ne rien faire.

« Pardon, mademoiselle. »

Un type passa près d’elle. Jeune, lui sembla-t-il. Il s’accroupit devant la bête mourante. Griselda vit qu’il tenait dans sa main une petite seringue. Il câlina la tête de l’animal, sans doute un réflexe, une habitude de celui aime les chats. Il le piqua entre les omoplates. Griselda pensa qu’il n’avait pas préalablement désinfecté, puis se rendit compte du ridicule de la chose.

Le chat, très vite, ferma l’œil. Reposa sa tête. Sa respiration, déjà si faible, devint imperceptible. Sa vie se tarit.

Le garçon s’était relevé et le regardait.

« J’habite en face, là. »

Sans quitter le chat des yeux, il désigna une fenêtre, en haut.

« Je l’ai vu dans cet état. Je suis étudiant vétérinaire. »

Il ajouta :

« C’est la première fois que je fais ça. »

Il s’éloigna. Il n’avait même pas jeté un regard à Griselda.

Ils étaient à jamais liés. Lui serait vétérinaire pendant plusieurs décennies, mais se rappellerait toujours sa première euthanasie, et la fille qui se trouvait là. Elle n’oublierait jamais l’étudiant brusquement apparu qui l’avait sauvée de la responsabilité qu’elle s’était elle-même imposée. Griselda avait décidé qu’elle était concernée par le drame de cet animal, et ce garçon n’avait jamais pensé, en choisissant de devenir vétérinaire, qu’il devrait mettre à mort ces bêtes qu’il aimait tant.


Commentaire

On achève bien les chats — 9 commentaires

  1. Elle est tellement vraie cette histoire.
    Ici, on ne peut pas ne pas euthanasier le chat.
    Mais, quand il faut décider d’arrêter les soins d’un chat malade qui vous regarde ….
    Merci pour ce texte.

    • Le problème est surtout, je pense, « qui fait le geste » ? Et la question est évidemment la même pour un être humain.
      Le geste ne peut pas être fait, dans la plupart des cas, par le mourant. Il peut difficilement être fait par un proche, et ce n’est pas évident non plus de la part d’un toubib qui ne s’est pas donné la peine de faire 10 ans de médecine pour euthanasier des gens.
      Alors, une branche spécialisée de la médecine ? De même qu’il y a eu autrefois un bourreau, exécuteur des hautes œuvres, il y aurait un « thanathérapeute » dont la profession serait de piquer les malades incurables ? Difficile à imaginer…

  2. Comme le dit Claude, « qui fait le geste ? »
    En Suisse et –je crois– en Belgique, il existe deux associations qui acceptent d’aider à « partir » dans la dignité les malades incurables, en fin de vie et demandeurs.
    Elles sont composées de non-médecins et c’est bien ainsi.
    Quant à nous, lecteurs et non-médecins –pas plus que « vétos »–, comment nous positionner devant une telle situation ? Comme la petite fille qui voudrait faire demi-tour ? Comme la même petite fille qui voudrait agir mais ne sait et ne peut pas ?
    Question sans réelle réponse tant que la situation ne se présente pas.
    Forte histoire… Brrr…

    • Cette histoire n’est pas tout à fait une fiction. Il y a pas mal d’années de ça, j’étais avec quelques amis, nous avons vu un chat écrasé par une voiture en train d’agoniser lentement. Bien sûr, notre premier réflexe a été de l’aider à mourir plus vite. Oui, mais… comment faire ? Et qui ? Pas moi, en tout cas, un autre, s’il est d’accord !
      C’est drôle que tu aies vu mon personnage comme une petite fille. Moi, je la voyais jeune, mais quand quand même, elle a un trousseau de clés, un canif et elle reçoit du courrier… 🙂

      • Effectivement, j’ai « vu » une petite fille et non un personnage adulte avec trousseau de clés et canif…
        Pourquoi ? Mystère.

  3. Je ne voulais pas lire au début, car dès les 1ères lignes, le ton est donné… j’adore les chats et suis hypersensible… merci à ce vétérinaire étudiant ! Merci Claude d’avoir donné vie et réaction à ce jeune homme futur vétérinaire.
    Mon premier chat accidenté (par une fenêtre à bascule), j’aurais dû demander au véto de garde (qui ne mérite pas ce titre d’ailleurs) d’abréger les souffrances. Ma petite Mila a souffert 3 jours et elle s’est éteinte « toute seule » juste avant que je ne la reprenne pour l’emmener chez mon vétérinaire !
    Il y a 3 mois, un chat est mort écrasé sur une rue barrée suite à des travaux… il n’y avait donc que très peu de passage… il était « propre », juste un filet de sang qui s’écoulait de sa gueule ouverte prouvait que l’accident avait eu lieu très peu de temps avant mon arrivée.
    J’ai voulu le mettre sur le côté de la route… mais j’ai énormément de mal à toucher un cadavre… j’ai essayé de tirer par sa queue, mais il était trop lourd pour bouger… alors je l’ai laissé là et j’ai téléphoné à ma commune pour que le service adéquat vienne retirer le cadavre…
    J’ai appris à « euthanasier » des petits animaux… j’ai dû le faire 3 fois : 2 fois avec des pigeons et une fois avec un hérisson salement amoché également… dans une boîte fermée, j’imbibe un tissu d’éther… ces 3 là étaient si KO qu’ils se sont endormis sans deviner que c’était la fin pour eux. Pourtant l’éther, ça pique aux yeux et ça pue !

    Ton histoire, inspirée d’un fait vécu est remplie d’émotions et de tristesse. Qu’avez-vous fait avec le chat écrasé ?

    A bientôt, pour une nouvelle plus gaie 😉

    • Nous n’avons rien fait. Lâchement, nous avons fui. J’étais jeune. Aujourd’hui, je suis plus aguerri (endurci ?), je ne resterais sans doute pas inactif. Et puis les téléphones portables ont été inventés, depuis, et ils permettent de téléphoner au service compétent. Je sais, c’est une autre forme de fuite…
      Plus facile que les pigeons et les hérissons, en aquariophile expérimenté, j’ai dû euthanasier pas mal de poissons. Pour eux, c’est facile : dans un verre d’eau au congélateur, ils s’engourdissent et s’endorment doucement.
      Cette histoire m’est venue parce que ma mère est en fin de vie. Maladies incurables, souffrance insupportable, euthanasie… au bout de la décision, il faut que quelqu’un fasse le geste. Comme pour les chats, les poissons ou les hérissons ? Un peu plus difficile, quand même.
      Je vais tâcher de faire un truc plus gai, la semaine prochaine. 😐

  4. Salut Claude,
    ce texte est très touchant, très dur, très tendre aussi… La fin de la vie est une question si délicate, pour les animaux, et aussi pour les humains…. Ici en Suisse, il existe plusieurs associations pour l’aide aux personnes en fin de vie qui souhaitent en finir avec leurs souffrances… on ne parle pas de suicide assisté, ni d’euthanasie…. c’est une aide à la fin de la vie … ces associations se nomment Exit ou encore Dignitas…. elles sont encadrées médicalement et agissent dans le respect de la volonté du malade …. Je ne sais pas si cela est possible en France ?
    Amitiés

    • Rien de tout cela en France. Il y a eu des procès retentissants sur le sujet, par exemple en 2003, l’affaire Vincent Humbert, devenu tétraplégique à la suite d’un accident de la route, qui parvenait toutefois à communiquer, et que sa mère et l’équipe médicale ont aidé à mourir, ce qui est contraire à la loi.
      Toujours d’actualité, l’affaire Vincent Lambert (attention, les noms se ressemblent), similaire à la précédente, mais le blessé ne peut exprimer sa volonté, et qui déchire une famille depuis plusieurs années. L’histoire est montée jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme.
      Pour revenir à plus de légèreté, je conseille à tout le monde l’excellent livre de Jean-Paul Didierlaurent Le reste de leur vie, qui aborde la question avec bien plus de tendresse, de talent et même d’humour que je ne saurais le faire.
      Merci, Patrick.

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