OiseauRareOiseau rare

On a toujours eu une vie plutôt tranquille, dans le jardin public du centre-ville. Il y a quelques mésanges, des chardonnerets, des étourneaux, des pigeons à la pelle, des moineaux…

Il y a aussi quelques chats, mais bien nourris ailleurs et ils ne nous posent pas trop de problèmes. L’endroit que je préfère, et je ne suis pas le seul, c’était le coin de la sandwicherie. On y trouve toujours des quantités de miettes, des restes, parfois même un casse-croute presque entier qu’un gosse a fait tomber à terre et qu’il a abandonné. Les seuls jours un peu compliqués, ce sont les mercredis et les dimanches. À cause des enfants, précisément. C’est vrai qu’ils sèment de la nourriture un peu partout, mais aussi ils aiment nous courir après et nous jeter des pierres.

Mais dans l’ensemble, on a une vie plutôt agréable et sans surprises.

Je m’appelle Avy.

Un jour, un étranger est arrivé. Il était complètement perdu, il ne comprenait rien à ce qui se passait. Nous, on le regardait en nous demandant qui il était, d’où il venait, comment il avait atterri chez nous… Bien sûr, on accueille parfois des visiteurs, des oiseaux de la forêt voisine, ou des migrateurs au long cours et souvent au long cou. On voit régulièrement des oies cendrées, des grues, des grives, des sarcelles… Celui-là, c’était différent. Il n’était pas de passage, ce n’était pas un migrateur. Il avait atterri là, on ne savait pas pourquoi ni comment.

Et il avait l’air si maladroit, gauche et veule, avec ses pattes palmées ! Je veux bien croire qu’il était acclimaté aux rochers ou au sable de sa plage natale, mais sur le gravier de nos allées, bernique.

Quand il a eu faim, il s’est dirigé en se dandinant de manière ridicule vers le bassin central et il a plongé. Là, il faut reconnaître qu’il était plus à l’aise qu’on l’était, puisqu’aucun de nous ne s’était jamais trempé dans la flotte. Lui avait une excellente raison de le faire : au bout de deux minutes, il avait attrapé à plein bec un des poissons rouges. Ça n’a pas duré longtemps : il l’a recraché presque de suite en faisant la grimace. Franchement, il faut pas être un peu dingue pour vouloir manger un poisson ? Heureusement que celui-là n’était pas à son goût.

J’ai un gros défaut : je suis curieux, et cette histoire de poisson m’avait intrigué. Comment peut-on en être réduit à ça ? Ça se voyait que ce n’était pas un rapace. Alors, avec l’air de celui qui cherche juste un bout de pain, je me suis approché de lui. Jusque-là, personne ne lui avait adressé la parole. Les piafs de passage, on les tolère, mais c’est tout. Sauf que ça faisait plusieurs jours qu’il était là, et que donc il n’était plus trop “de passage”. Plusieurs jours sans becqueter.

« Salut, je m’appelle Avy. Et toi ? »

Il m’a regardé, l’air paumé et affamé.

« On m’appelle Yaqoub. »

Il avait un accent étranger. Pléonasme. Il a ajouté :

« T’es un quoi ?

— Un moineau.

— Connais pas. Je suis un goéland.

— Connais pas non plus. Comment tu es arrivé là ?

— Il y a eu une tempête. Une vraiment grosse, avec des vents à des vitesses folles. J’ai essayé de regagner mon nid, mais je ne parvenais pas à voler à contre-courant, c’était trop dur. Alors, j’ai tenté de me mettre à l’abri. Je suis parti dans l’autre direction, mais les vents me poussaient et me ballotaient dans tous les sens. Je ne savais plus vers où je devais aller… J’ai volé longtemps, trop longtemps. Quand j’ai été trop épuisé pour continuer, je me suis posé pour me reposer. À mon réveil, il faisait nuit, la tempête était terminée, mais j’étais complètement paumé. J’ai volé au hasard, et me voilà. »

Je l’ai regardé. Ça faisait trois jours qu’il n’avait presque rien avalé.

« Et tu ne sais vraiment pas par où c’est, chez toi ?

— Aucune idée. »

Il avait la tête basse.

« Je ne suis pas un oiseau migrateur. Je ne connais pas les étoiles, je n’ai pas de boussole dans la tête. Chez moi, il y a la mer, c’est tout ce que je sais. Avec des poissons comestibles, des algues, des rochers, du vent, des crevettes… »

Il me faisait pitié, mais qu’est-ce que je pouvais y faire ? Si lui-même ne savait plus où il habitait, c’est pas un piaf comme moi qui pouvait lui retrouver ses pénates. Moi, je n’ai jamais quitté cette ville. Même les rues aux alentours du jardin public ont pour moi des airs de zone contaminée. Alors, la mer, les algues et les crevettes…

J’ai réuni tous les autres. Ils se moquaient parce que j’étais le plus petit, mais ils avaient tous envie que ce Yaqoub reparte. S’il rendait l’âme dans nos plates-bandes, ça attirerait les chats, et ça, il n’en était pas question. Il nous restait une seule solution : l’aider à rentrer chez lui.

Le plus urgent, c’était de lui dénicher quelque chose à manger, parce qu’il était tellement affamé que même avec un GPS, il n’était pas en état de faire la route. Coup de bol, on était un dimanche, jour de marché. Le poissonnier laissait toujours des quantités de trucs infects et puants, que Yaqoub trouvait à son goût. On s’y est tous mis, et on a ramené tout ce qu’on a pu ramasser.

Pendant ce temps, les étourneaux, qui étaient les plus voyageurs d’entre nous, sont partis chercher. Ils cherchaient la mer, bien sûr, mais ils ont aussi interrogé tout ce qu’ils croisaient comme canards, oies, hirondelles et autres migrateurs.

Ils les ont trouvées en deux jours, les crevettes, et Yaqoub a pu rentrer chez lui. Il ne savait pas comment me remercier, qu’il disait. Moi, je savais : qu’il se souvienne de moi, de temps en temps. Ça me suffisait…


Commentaire

Oiseau rare — 7 commentaires

  1. Les histoires d’oiseaux, j’aime toujours… la tienne m’a fait un peu penser à celle “l’histoire de la mouette et du chat qui lui apprit à voler”. Un début comme celle-là 🙂 livre que j’ai lu rapidement, ça m’a plu, comme ton texte.
    Merci pour ce doux moment d’évasion. Bon lundi de pâques

  2. Les histoires de nos amis ailés — comme celle-ci- me font toujours rêver er voyager si facilement que je me verrais bien en piaf lors de mon prochain passage sur terre… Merci pour la poésie de la nature, de l’amitié sur le chemin de la vie.

  3. J’ai lu cette histoire d’une traite. Elle est mignonnette et voilà un style d’écriture qui me plaît, simple, sans achoppement, c’est un pur plaisir à lire.

  4. Mode Private Joke : on.
    Un perroquet est caché dans cette nouvelle en forme de conte.
    Sauras-tu le trouver, Claude ?
    Mode Private Joke : off
    😉

    • Mode Pri­vate Joke : on.
      J’étais sûr qu’il ne passerait pas inaperçu à tes yeux… 🙂
      Mode Pri­vate Joke : off.

  5. Quelle jolie histoire ! Qui n’a rêvé d’être un oiseau? Moi, j’aurais voulu être une hirondelle pour découvrir des tas de pays inconnus, mais pour pouvoir aussi revenir à mon petit terroir natal.

  6. De temps à autre il y a des goélands qui s’égarent par ici… j’aime les entendre et imaginer la mer, dans le Jura à 1000 mètres d’altitude… génial !
    merci pour cette histoire Claude, souvenirs, souvenirs…

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