058-OeilPourOeilŒil pour œil

Laurent sursauta en entendant la sonnerie du réveil. Elle lui faisait toujours cet effet. Chaque matin, à l’heure fatidique, son corps était secoué d’un spasme lorsque retentissait ce bruit horrible et de mauvais augure. Tendant le bras, il chercha à tâtons l’appareil et l’arrêta. Il fut tenté de se retourner et de s’accorder quelques minutes supplémentaires, mais il avait très mal dormi et il craignait de retomber vraiment dans le sommeil. En soupirant, il actionna l’interrupteur de sa lampe de chevet.

Aucune luminosité ne traversa ses paupières. Il ouvrit les yeux, mais sa chambre était toujours plongée dans l’obscurité. Il fit jouer plusieurs fois le petit bouton, rien ne se passa. Ampoule grillée, sans doute. Soupirant à nouveau, Laurent se leva et se dirigea au jugé pour aller allumer la lumière principale de la pièce. Lorsque ce fut fait, il était toujours dans le noir.

Il devait donc s’agir d’une panne générale. Quelque chose avait fait disjoncter le compteur central, à moins que des travaux soient en cours dans le quartier et que tout ait été coupé.

Laurent avança prudemment en direction de la fenêtre. Son pied rencontra un vêtement tombé au sol, il sentit ses chaussons, il contourna instinctivement la chaise qui était à l’endroit habituel, et il chercha l’espagnolette qu’il tourna. Il actionna aussi la fermeture des volets et les poussa.

Il ne perçut qu’une légère luminosité, rien de plus.

Pourtant, ses yeux étaient grands ouverts.

Que se passait-il ? Même si le réveil avait été déréglé, même si c’était encore la nuit, il devait y avoir l’éclairage de la rue, et même si le courant avait été entièrement coupé, il y aurait les phares des voitures que Laurent entendait rouler sous sa fenêtre !

Se pourrait-il que… qu’il soit devenu aveugle ? Qu’il ait perdu la vue ?

Tout allait mal depuis hier… Il y avait eu ce différend avec Maeva. Au départ, pour une broutille, parce qu’il avait souri à une serveuse de restaurant. Bien sûr, il l’avait fait sans arrière-pensées, mais Maeva était si jalouse ! La dispute avait pris de l’ampleur, un mot en avait entraîné un autre, ils n’avaient pas su s’arrêter, ça avait grossi, grossi… elle l’avait poussé hors de l’appartement qu’elle partageait avec sa sœur, et lui, bêtement, avait crié « Je ne veux plus jamais te voir ! » Maeva, tout aussi bêtement, avait répliqué « Moi non plus ! »

Elle avait claqué la porte, il était rentré chez lui, il avait bu un peu trop, il avait mal dormi et ce matin… il ne voyait plus. Ni Maeva, ni le reste du monde.

Que faire ? Demander de l’aide à quelqu’un, bien sûr, à un médecin, pour commencer. Mais comment utiliser un téléphone ? Laurent sentait sous ses doigts l’écran tactile absolument lisse de son portable. Il le glissa machinalement dans sa poche et se dirigea vers le poste fixe, mais le verdict fut le même : il était impossible d’appeler sans voir. Il ouvrit une par une toutes les fenêtres. Les bruits de l’extérieur pénétraient, nombreux, dans son appartement, mais il ne distinguait rien de plus qu’une vague lueur, comme si des couches et des couches de tissu avaient été empilées sur ses yeux qu’il frotta, en vain.

Il fallait absolument qu’il trouve de l’aide. Bien sûr, il y avait son voisin de palier, comment n’y avait-il pas songé plus tôt ? Il cherchait la poignée de la porte d’entrée lorsqu’il sentit son téléphone vibrer dans sa poche, en faisant retentir son air préféré. Il le saisit et passa son doigt sur l’écran, comme il l’avait déjà fait des milliers de fois, pour répondre à l’appel.

« Allo ?

— Laurent ? C’est moi ! »

La voix de Maeva !

« Laurent, il m’arrive une chose terrible. Je n’y vois plus ! C’est ma sœur qui a fait ton numéro.

— Moi aussi, je me suis réveillé aveugle.

— Quoi ? Mais comment… Pourquoi…

— Tu crois que c’est parce que je t’ai dit… qu’on s’est dit…

— Qu’on ne voulait plus se voir ?

— Tu crois ?

— Peut-être.

— Il faut absolument qu’on se v… qu’on se retrouve !

— J’arrive ! Ma sœur va m’accompagner. »

Maeva raccrocha sans lui laisser le temps de répondre.

Une demi-heure plus tard, Laurent entendit frapper à la porte d’entrée. Il était déjà derrière, prêt à l’ouvrir.

« Laurent ?

— Maeva ? »

Il tendit les mains, prit celles de la jeune femme, l’attira tout entière contre lui, et il l’embrassa, les yeux fermés. Quand il les rouvrit, il la vit devant lui, radieuse et souriante.

« Pardonne-moi. J’ai été stupide.

— Non, c’est moi. Je n’aurais pas dû dire…

— C’est moi qui ai commencé.

— Je te dis que c’est moi. Si je n’avais pas…

— Mais pas du tout ! C’est parce que… »

Le ton montait encore. Laurent sentait croître la tension. Cette fille était plus têtue qu’un troupeau de bourriques ! De son côté, Maeva se disait que ce diable de garçon voulait toujours avoir le dernier mot, mais que cette fois, il ne l’aurait pas !

« Je te dis…

— C’est moi qui… »

La sœur de Maeva intervint.

« Vous voulez vraiment recommencer ? Je sais bien que l’amour est aveugle, mais quand même, à ce point… »


Commentaire

Œil pour œil — 7 commentaires

  1. J’ai lu. J’ai souri. Le diable ou le bon Dieu devrait se nettoyer les oreilles, il n’a pas entendu le « te » de : je ne veux plus te voir. S’il l’avait entendu, il aurait dû limiter la cécité aux deux seuls protagonistes. Joyeux Noël.

  2. Les mots au pied de la lettre, les paroles en l’air, ton histoire fait feu sur la vanité de nos crises toujours plus promptes que nos pensées…
    Car finalement, nous sommes comme les chiens, la gueule ouverte avant les yeux, voire l’esprit.
    Pardon les chiens.
    Et Joyeux Noël à toi et aux tiens.

    • C’est tellement amusant de prendre les mots et les expressions au pied de la lettre ! Et tant pis pour les chiens…
      Excellent Noël à toi aussi. Bises à Christina.

  3. C’est salaud pour les chiens quand même ! Mais c’est vraiment très judicieux cette histoire… Ne reste plus qu’à tourner sept fois sa langue dans sa bouche.. J’ai rêvé un jour qu’elle restait coincée comme ça tout la vie…
    Merci pour les bises…

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