Occupé"Occupé

Gaëlle n’avait pas dormi pendant plusieurs nuits. Le matin du jour J, elle s’était levée avec une boule d’appréhension dans le ventre, malgré la fête de la veille et l’alcool avalé pour enterrer profondément sa vie de jeune fille. Jusque-là, tout s’était déroulé comme prévu : la séance de coiffeur et de maquillage, l’accueil des invités, l’enfilage de la magnifique robe avec pas moins de trois copines pour l’aider, et le passage à la mairie.

Ah ! La tête de Rodolphe quand il avait vu Gaëlle descendre de la voiture avec sa tenue de princesse ! Il avait des étoiles dans ses yeux pétillants et il la dévorait déjà, avec le regard pour commencer, qui allait de haut en bas, de bas en haut, s’attardait sur le décolleté et revenait sur le visage de la jeune femme. Il avait terriblement envie de la serrer dans ses bras, mais n’osait le faire, de peur de détruire l’assemblage, qui lui semblait quelque peu fragile et instable.

Le maire avait récité un petit discours, leur avait lu leurs droits et obligations, avait posé les questions fatidiques, et leur avait fait signer les papiers réglementaires. Formalités.

Ce qu’attendaient Gaëlle et Rodolphe, croyants, c’était l’union religieuse. Ils avaient organisé la cérémonie dans les moindres détails, choisissant avec soin les musiques, les textes, les interventions, les acteurs, etc. Pour préparer cette noce, ils avaient rencontré à plusieurs reprises le père Francis, qui allait les marier, et que Gaëlle connaissait depuis son enfance. C’est lui qui avait officié lors de ses communions, et elle retournait régulièrement le voir quand elle avait besoin de conseil ou de réconfort.

Les invités se trouvaient déjà dans l’église, et le brouhaha de leurs conversations parvenait jusqu’à l’extérieur. Rodolphe et sa mère les avaient rejoints. Dehors, il ne restait plus que Gaëlle et son père, contre qui elle se serrait tendrement. Il lui sourit, lui prit la main, et ils pénétrèrent dans le lieu saint aux accords d’une musique de circonstance.

Les murmures admiratifs accompagnèrent Gaëlle jusqu’à l’autel où l’attendait Rodolphe, encore émerveillé. Le père Francis, à quelques pas, était penché en avant et écoutait le verbiage de David, le neveu de Gaëlle. C’était un gentil garçon à peine entré dans l’adolescence, toujours gai et partant pour de longues conversations. Le prêtre parvint à se défaire du volubile gamin et accueillit chaleureusement la jeune femme, serrant ses mains dans les siennes avec effusion.

La cérémonie commença enfin. Le père Francis rappela le sens du mariage chrétien, l’importance de cet engagement, du dialogue dans le couple et du caractère sacré de cette union. Alors qu’il était au beau milieu d’une phrase, l’impensable se produisit.

Le téléphone de Rodolphe se mit à sonner, aux accords de la musique de Stars Wars !

Les yeux de Gaëlle s’arrondirent d’effroi. Comment avait-il osé se présenter avec son portable dans la poche ? Le jeune homme bafouilla des excuses, tira l’appareil de son pantalon, jeta un regard sur le petit écran… et répondit !

« Allo ? Oui, c’est moi. Non, pas maintenant. Je peux pas. Non, je te dis… Je suis à un mariage. Qui ? Ben… c’est moi, le marié. Oui, moi. Allez, salut. »

Il remit son téléphone en poche, s’excusa d’un geste vers le père Francis, d’une œillade vers Gaëlle (en évitant de croiser son regard incendiaire), et reprit la pose.

Le prêtre acheva son homélie, fit entonner un chant à l’assemblée, prudemment car lui-même chantait faux, puis passa la parole à Marcelin, un cousin de Rodolphe, qui devait lire un texte sur le mariage, du poète libanais Khalil Gibran. Mais le jeune homme avait à peine commencé sa déclamation que Stars Wars retentit à nouveau.

Marcelin s’arrêta net, les ongles de Gaëlle s’enfoncèrent profondément dans le bras de Rodolphe, et le père Francis joignit les mains en écarquillant les yeux. Le brouhaha reprit, désapprobateur.

« Allo ? C’est aujourd’hui que je me marie, oui… Alors, je te laisse. OK, on se rappelle, bises… »

Rodolphe avait l’air vraiment gêné. Gaëlle avait l’air vraiment furax. Le curé était vraiment outré.

« Tu éteins cet appareil. Complètement. »

Le ton de la jeune femme était sec et sans appel. Rodolphe obtempéra et fit signe à son cousin de poursuivre. Il adressa un sourire contrit à Gaëlle, qui répondit par une vague de colère brûlante qui se ressentit dans les cinq premiers rangs de l’assemblée. Marcelin termina sa lecture.

Ce fut le tour de Nelly, une amie d’enfance de la mariée, qui se détendit visiblement en voyant sa vieille copine très émue se prendre les pieds dans sa robe longue en montant les quelques marches qui la menèrent au lutrin. Elle commença à réciter le passage du Petit Prince où le renard explique l’importance d’être apprivoisé, et la responsabilité qui en découle entre ceux qui sont ainsi liés… Elle fut interrompue par une sonnerie. Cette fois, c’était une version rock de la Toccata, de Jean-Sébastien Bach. Et cette fois encore, ce fut Rodolphe qui réagit, tirant un autre téléphone d’une autre poche de son pantalon. Toutefois il ne répondit pas, éteignit directement l’appareil et le rangea avant de se retourner vers Nelly, sans un mot et sans un geste. Sa situation conjugale devenait critique.

Après cette lecture, le père Francis passa au moment le plus important : l’échange des consentements. Les témoins approchèrent, et le prêtre, s’adressant à Gaëlle, lui demanda si elle désirait prendre pour époux Rodolphe, lui être fidèle, etc.

Il sembla à Rodolphe qu’elle hésitait, puis elle déclara « Oui… »

Un téléphone sonna.

Entame tonitruante d’un air des Rolling Stones. Rodolphe sursauta, fouilla une poche, une autre, une troisième… appuya sur tous les boutons pour faire taire la cacophonie, y parvint enfin, rajusta sa veste, et sourit au père Francis comme si rien ne s’était passé.

« Tu en as combien, de ces fichus engins ? », demanda Gaëlle entre ses dents, menaçante. Il préféra ne pas répondre.

Alors, le jeune David se leva, s’approcha, et tira le curé par la soutane. Il lui chuchota quelques mots, sortit un téléphone de son propre pantalon, tapota sur l’écran tactile et le tendit au prêtre. Celui-ci porta l’appareil à son oreille et attendit quelques instants…

Une nouvelle fois, une sonnerie retentit dans la poche de Rodolphe. Une sorte de klaxon rétro « pouet pouet ». Le jeune homme considéra son smatphone et décrocha.

« Allo ?

— Rodolphe ? Ici, le père Francis. Rodolphe, voulez-vous prendre pour épouse Gaëlle, lui être fidèle et honorer sa grande patience en éteignant TOUS vos téléphones ? »


Commentaire

Occupé — 17 commentaires

  1. Minifiction pleine d’humour mais proche de la réalité par le dérangement occasionné très souvent par ces « maudits » téléphones.

    • Si un homme possède plusieurs téléphones, peut-on l’accuser de polygamie ?
      Si un homme veut changer d’épouse lorsqu’elle est obsolète, peut-on l’accuser de machisme ?

    • Bien sûr. Comme l’a dit mon maître Boris Vian : L’histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre.
      Ce qui signifie, à mon avis, que puisque ce qui se passe dans l’imagination de quelqu’un peut entrainer des événements réels, alors, c’est vrai aussi.
      Ce texte, tu l’as lu ? Alors, tu vois bien qu’il est vrai…

    • Je ne connais pas ce livre, je viens de regarder rapidement de quoi il s’agit, et heu… je ne vois pas le rapport avec ma minifiction. 🙁

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