122-ObsolescenceProgrammeeObsolescence programmée

« Vous trouvez normal que la pièce ait lâché au bout de trois ans seulement ?

— Disons que je ne trouve pas ça anormal pour une pièce de cette qualité.

— Mais il s’agit tout de même d’un élément indispensable au bon fonctionnement de l’ensemble !

— Je n’ai pas dit le contraire. Aussi est-il également indispensable de ne pas lésiner sur la qualité du produit.

— On en revient à ce que je vous disais. Ce n’est pas normal que ça ait lâché après trois années d’utilisation.

— Ce n’est pas anormal qu’un composant bas de gamme comme celui-ci n’ait tenu que ce laps de temps.

— Comment ça, bas de gamme ?

— Mais oui, madame. Je me souviens très bien que lorsque, à l’époque, j’ai présenté à votre époux les différentes options, j’ai bien insisté sur les inconvénients à terme du matériel bon marché, et sur les avantages d’une fabrication de meilleure qualité.

— Et que vous a-t-il répondu ?

— Que le prix était trop élevé.

— Il faut vous mettre à notre place. Nous n’avons jamais été riches, et à la retraite, ça ne s’est pas arrangé.

— Que voulez-vous que je vous dise ? Ce n’est pas moi qui fais les tarifs ! Et puis, la qualité, ça se paye…

— Quand même, vous parlez de ça comme s’il s’agissait de n’importe quel appareil ménager.

— Mais c’est exactement la même chose, madame.

— Je ne suis pas d’accord. Je sais très bien, lorsque j’achète une cafetière électrique, par exemple, qu’un modèle à trente euros ne tiendra sans doute pas plus de deux ans, alors que celui à cent cinquante euros ne produira sans doute pas un meilleur café, mais en fera pendant une dizaine d’années. Seulement, dans notre cas, il ne s’agit pas de cafetières !

— Je vous répète que pour votre mari, la situation est la même, madame. Nous garantissons que tous nos appareils sont aussi efficaces les uns que les autres. Toutefois, il y a une différence de prix. Sur quoi croyez-vous qu’elle porte ? Sur la durée de fonctionnement.

— Mais c’est inhumain !

— C’est du commerce, madame. Votre mari a opté pour le produit à quatre mille euros. Il a eu des matériaux dont la résistance est proportionnelle. Mais je vous fais remarquer que tout a parfaitement marché jusqu’à la dernière seconde.

— C’est le cas de le dire ! Pour du matériel à ce prix-là, c’est honteux.

— C’est le prix de notre bas de gamme, madame. Il y a un autre modèle à sept mille euros, un autre à dix mille (c’est celui que j’avais recommandé à votre époux), et même un à quinze mille euros.

— C’est scandaleux ! Vous prétendez que mon mari est mort parce qu’il n’a pas payé assez cher ? Sachez que votre bas de gamme, comme vous dites, à quatre mille euros, nous n’avons pas fini de le payer. Et pourtant, il est déjà tombé définitivement en panne, et mon mari aussi.

— S’il avait pris celui à dix mille, non seulement il fonctionnerait encore (je parle du cœur artificiel, bien sûr), mais Monsieur aurait vécu assez longtemps pour voir la dernière mensualité de ses propres yeux.

— Parlons-en, de ses yeux ! Il y a cinq ans, on lui a remplacé la cornée de l’œil gauche. La prothèse venait également de votre société. Il est mort borgne ! Il avait cessé d’y voir clair depuis longtemps, avec votre truc.

— C’est impardonnable.

— Je ne vous le fais pas dire.

— Faire deux fois la même faute, ce n’est plus une erreur, c’est une stupidité impardonnable ! Vous étiez pourtant bien placés pour savoir que le bas de gamme ne dure pas dans le temps.

— Alors d’après vous, on aurait dû faire quoi ?

— Sincèrement ? Rien du tout. Votre mari aurait mieux fait de rester comme il était avant qu’on lui mette ces prothèses.

— Mais… il serait mort plus tôt !

— En effet, mais cela n’aurait pas changé grand-chose, puisque de toute façon, il était condamné. Vous le saviez très bien. Vous lui auriez épargné une fin de vie difficile et douloureuse qu’il a probablement trouvée trop longue, et en plus vous auriez fait l’économie d’une somme qui a l’air importante pour vous, et qui a été dilapidée en pure perte.

— Mais c’est monstrueux ! J’aurais dû l’achever, à vous entendre.

— Quoi que l’on fasse, nous sommes tous programmés pour devenir obsolescents tôt ou tard, madame. Avancer un peu l’échéance ne change pas grand-chose, finalement. »


Commentaire

Obsolescence programmée — 12 commentaires

  1. c’est bien Claude, t’as été assez futé pour pas te foutre tout le lobby féministe à dos…
    (continue)

  2. Comparer un produit et la vie en utilisant l’angle de la qualite impliquerait que tous deux soient commercialisables. Tu utilises un raccourci non seulement osé : effrayant.
    Le pire à mes yeux est que ce sombre paradigme me paraisse si familier. Comme si ma conscience en était déjà imprégné. Brrrr.

    • Je pense que sous le vernis, nous sommes mûrs pour des choses de ce genre. Le principe « payer plus pour vivre plus » n’est pas loin.
      Étape suivante, se débarrasser des improductifs, des malades, de ceux qui sont une gêne : les vieux.
      Je suis persuadé que si l’euthanasie n’est pas encore légalisée en France, c’est pour deux raisons :
      – Premièrement, parce que les vieux ont tendance à voter à droite.
      – Deuxièmement, parce qu’ils possèdent (globalement) pas mal de fric. Ils sont donc potentiellement de gros consommateurs, au moins pour offrir à leurs enfants ce qu’ils n’ont pas les moyens de s’acheter. Ainsi, l’intérêt est double : on continue à sous-payer la génération active, et le volume de consommation reste à peu près le même. Le jour où les vieux n’auront plus assez de pouvoir d’achat, l’euthanasie sera légalisée, car il sera devenu inutile de les entretenir. Actuellement, la génération du baby-boom est dans les « jeunes retraités ». Quand cette vague sera passée, d’ici une dizaine d’années, le pouvoir d’achat des vieux baissera. Ce sera le déclencheur…

  3. Ce texte fait frémir. Et pourtant, il est malheureusement, tout à fait d’actualité même s’il ne s’agit pas de micro-ondes ou de fer à repasser. J’en ai un exemple proche.

  4. Que dire, si ce n’est que je rejoins les commentaires précédents ?

    Ah si !

    Dès lundi, je demande à mon dentiste de virer les prothèses qu’il m’a collées.

    Ça m’évitera de devoir y retourner dans… quelques temps (chic ! Merci, Claude ! 😛 )

  5. C’est si férocement vrai, et la machine est prête à être lancée … Que dis-je ? elle fonctionne déjà rien que de par les dépassements d’honoraires exorbitants du moindre spécialiste : la santé est déjà tarifiée

  6. Je vais déborder un peu du cadre, et partir de ta dernière phrase.
    Je suis effarée du prix des « nouveaux médicaments », notamment dans les anti-cancéreux. Un traitement qui revient à 4000 ou 6000 € par mois, une piqûre à 800 € l’injection (sans compter tous les soins qui tournent autour, les autres médicaments, les hospitalisations, etc.)
    Je ne sais pas si ces médicaments permettent des guérisons. Personnellement, j’ai vu chez des proches une prolongation de la vie pendant quelques mois, quelquefois quelques années, avec beaucoup de souffrances et d’angoisse, mais on est toujours rattrapé par la mort…
    Chez nous, on ne se pose pas trop de questions. Les médecins prescrivent ce qu’ils jugent bon, même si ça coûte très cher, et la Sécu rembourse. Le système social français permet à tout le monde d’être bien soigné : dès qu’on a une maladie grave, on est pris en charge à 100 % et tout le monde est à égalité. Souvent, les malades (quand ils sont encore en état de lire les décomptes envoyés par la Sécu ou par leur mutuelle) sont désolés et disent : « Ce n’est pas possible que je coûte aussi cher à la Sécu… ». On considère qu’il y a solidarité entre tous les cotisants, entre les générations, etc, et que c’est un devoir de soigner tout le monde de la même façon.
    Mais dans les pays où n’existe pas l’équivalent de la Sécu… tu imagines ?
    Au Brésil, par exemple, où travaille mon fils, une simple consultation chez un généraliste coûte l’équivalent de 120 €. Et tout est à l’avenant : une analyse de sang, un soin dentaire… c’est faramineux, surtout quand on rapporte ces prix au salaire moyen des habitants. Il existe des assurances privées (très chères) qui prennent en charge les frais de santé, mais seuls les riches peuvent se les payer (et les entreprises étrangères qui envoient des expatriés, l’assurance santé étant payée par l’entreprise, en plus du salaire). Donc la majorité de la population n’a pratiquement pas accès aux soins…
    Tu en soulèves, des questions, avec tes minifictions !

    • On est encore loin de la situation du Brésil et d’autres pays, mais même ici, beaucoup de gens ne peuvent se soigner convenablement à cause du prix.
      Ce ne sont pas que les pays en voie de développement qui sont touchés. Aux USA, celui qui n’a pas les moyens de se payer son assurance-maladie crève comme un chien en cas de gros pépin. Pourtant, Obama s’est fait huer quand il a proposé un semblant de sécu !

  7. Le cerveau de Claude a une pièce qui a lâchée. Pourtant, on est dans le Ô de Gamme.
    Alors ? Qu’en déduire ?
    Perso, je pense que ça a trop chauffé.

    Gros poutou prothésé par un fusil bleu.

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