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Le jour où M. Pomerleau reçut sa nomination fut un jour important.

Mais il ne comprit pas.

Les documents étaient arrivés par courrier recommandé, lui confirmant ce qu’il avait appris quelques minutes auparavant par un coup de fil du Président lui-même. En entendant la voix du grand homme, il avait été ému malgré lui. Bien sûr, il l’avait déjà rencontré, il avait été accueilli au Palais à plusieurs reprises, et il avait eu à de nombreuses reprises l’occasion de déjeuner ou de s’entretenir avec lui, parfois en tête-à-tête. Mais c’était plus fort que lui, il avait été bouleversé que le dirigeant lui annonce la nouvelle en personne.

M. Pomerleau avait été si chaviré en entendant cette voix qu’il n’avait pas osé préciser qu’il ne comprenait pas. À vrai dire, il n’y avait même pas pensé. C’est quand il avait raccroché qu’il s’était posé la question. Il voulut partir à la recherche de la réponse, bien sûr, ce qui n’aurait dû entraîner aucune difficulté particulière, mais à ce moment-là la sonnerie du téléphone avait retenti à nouveau, plus tard son secrétaire l’avait entretenu de certains points, puis lui avait demandé de signer des documents. Ensuite, il y avait eu une autre interruption, et son épouse était intervenue, car elle désirait son avis à propos de la décoration qu’elle souhaitait faire mettre en place pour la prochaine soirée mondaine. Après, il avait reçu un représentant d’une grosse entreprise locale… Puis le courrier était arrivé, avec sa nomination officielle.

Il ne comprenait toujours pas.

Et M. Pomerleau devait se rendre au Palais dans quelques heures, pour que cette investiture prenne effet. Bien sûr, il ne s’agissait là que d’une sorte de cérémonie symbolique sans la moindre importance, une saynète tape-à-l’œil destinée à la galerie, à donner du lustre à ce qui n’en avait pas une once. En réalité, c’était juste une nomination formelle, administrative, pourrait-on dire. Toutefois, avec le contexte politique dans lequel elle intervenait, cette banale promotion prenait des allures d’adoubement et de mission spéciale.

Pourtant, M. Pomerleau ne comprenait pas.

D’autres, la plupart des autres, même, auraient demandé « pourquoi moi ? » Ce n’était pas la question dont M. Pomerleau cherchait la réponse ; aurait voulu chercher la réponse, plus précisément, car tout se liguait contre lui pour le déranger chaque fois qu’il pensait être tranquille.

Lorsqu’enfin le téléphone cessa de sonner, il était midi. M. Pomerleau était attendu pour un repas en compagnie de trois envoyés de pays africains. Le service était très lent, il fut retardé et dut se rendre en courant à sa voiture afin de se faire conduire à un colloque où il devait donner son avis sur le développement des régions du nord de l’Inde. Il eut tout juste le temps de prendre connaissance de son discours, préparé par un de ses collaborateurs, avant d’être propulsé sur l’estrade. Tout en récitant le texte qu’il était venu débiter, il repensait à sa nomination. Il se disait que là, dans cette salle, il devait certainement se trouver des personnes qui auraient pu le renseigner, lui fournir la réponse qu’il cherchait.

Bien sûr, il n’était pas question de demander de l’aide à quiconque. Pour qui ou pour quoi serait-il passé ? Le ridicule ne tue pas, sauf en politique, où il peut faire des ravages. Nombre des ennemis de M. Pomerleau n’auraient pas hésité à utiliser cette anecdote pour le brocarder publiquement. À la réflexion, il y avait bien une personne à qui il aurait pu s’adresser sans risques. Il s’agissait de sa femme. Il était absolument certain qu’elle serait discrète. Hélas, il était également certain qu’elle n’en saurait pas davantage que lui au sujet de l’épineuse question qu’il se posait.

M. Pomerleau ne comprenait toujours pas, l’heure de la cérémonie approchait, et il se sentait de plus en plus nerveux.

Quelle idée, aussi, d’inventer des choses tellement compliquées, au point que lui-même n’y pigeait rien !

Par miracle, il trouva le temps de se faire reconduire chez lui avant de se rendre auprès du Président. C’était sa dernière chance de faire la lumière. Il se précipita dans son bureau, se rua sur la bibliothèque et en tira l’ouvrage qu’il cherchait… Hélas, à ce moment-là retentit la sonnerie de son téléphone portable. Pas n’importe quelle sonnerie, mais celle qu’il avait choisie pour les appels émanant du Palais. Alors, évidemment, il s’empressa de répondre.

Ce n’était pas le Président, cette fois, mais sa secrétaire particulière. Elle lui annonça que le Président était en train de se préparer pour un déplacement imprévu. M. Pomerleau espéra pendant un bref instant que la réunion protocolaire serait reportée d’un jour ou deux, lui laissant largement le loisir de comprendre enfin, mais son sursis fut tout aussi bref. En raison du départ imminent du Président, le rendez-vous était avancé d’une demi-heure. M. Pomerleau était donc invité à se présenter séance tenante au Palais, afin que sa nomination soit officialisée au plus vite.

M. Pomerleau ne prit même pas le temps de ranger le livre, qu’il abandonna sur son bureau. Il sauta dans son véhicule de fonction et somma son chauffeur de brûler tous les feux rouges qui oseraient s’interposer entre lui et son investiture.

Il n’avait toujours pas compris.

Pour cause de départ imminent, le Président fit une allocution extrêmement courte, où il loua brièvement les immenses qualités du nouveau promu, qui faisaient de lui l’homme de la situation. On avait discrètement intimé à M. Pomerleau d’être également concis quand il prendrait la parole. Cela l’arrangeait. Il remercia, assura qu’il ferait tout son possible pour se montrer à la hauteur de la confiance qui était placée sur sa personne, et on le poussa vers la sortie, après une dernière, mais officielle, poignée de main.

La tension relâchée, il put retourner chez lui et rouvrir le dictionnaire qui se trouvait toujours sur le bureau. Il allait enfin comprendre ce que cela signifiait, d’être nommé « ministre plénipotentiaire. »


Commentaire

Nomination — 4 commentaires

    • Il ne faut pas chercher beaucoup de sens à cette histoire. J’ai juste remarqué que peu de gens savent ce que signifie « plénipotentiaire ». Pourtant, c’est facile : pléni -> plein et potentiaire -> potentiel, pouvoir.
      Après, j’ai un peu poussé la caricature, et imaginé qu’un type qui ne comprenait pas ce mot était nommé à un poste correspondant. 🙂

  1. Je ne sais pas si c’est tellement une caricature, à mon avis c’est assez ressemblant… surtout au niveau principedepeterisant…

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