NeNe pas perdre le Nord

Nicolas était assis en plein vent face à l’horizon, sur une chaise pliante. Il se sentait rassuré, malgré le froid.

Il se leva, entra dans la tente derrière lui, et en revint avec une couverture qu’il jeta sur ses épaules avant de reprendre sa place.

De temps en temps, il sortait les mains de sous le plaid, saisissait les jumelles qui pendaient à son cou, scrutait quelque chose et revenait en position.

Cela durait depuis des heures. Il ne faisait donc jamais nuit, dans ce pays ? Si, bien sûr, mais dans longtemps…

Il arrivait que Nicolas s’assoupisse. Sa tête dodelinait, tombait brusquement en avant ou en arrière. Il sursautait, bougeait les lèvres, se reprenait, et se rendormait lentement. Il avait le temps…

Nicolas se trouvait là où il désirait être depuis longtemps. Depuis toujours, peut-être, ce qui ne signifie pas grand-chose, la vie humaine étant d’une brièveté extrême par rapport à « toujours ». À l’aune de son existence, Nicolas voulait être en ce lieu depuis… presque toujours.

Nicolas aimait les choses solides, fermes, sûres. Il détestait le changement, les surprises et les nouveautés. La routine, que les autres, dans leur majorité, redoutaient comme une menace sur leur avenir et sur leur couple, qui était synonyme d’ennui pour tout un chacun, la routine était pour Nicolas la douce musique qui rythmait son existence, qui donnait la cadence à la succession de ses jours. Elle le rassurait, le confortait. Il se laissait sombrer dans la monotonie comme d’autres le font dans un bain tiède. Il s’y sentait chez lui.

Chez lui, tout était parfaitement rangé. Je ne veux pas seulement dire qu’il y avait une place pour chaque chose et que chaque chose était à sa place. Je veux dire que chaque objet était rigoureusement et millimétriquement à l’emplacement qui lui avait été attribué par Nicolas. Ainsi, il savait toujours exactement où se trouvait chaque chose.

Mais il y avait les tiers. Sans cesse, quelqu’un déplaçait les objets, croyant parfois bien faire. Ou, avec les mêmes bonnes intentions, de celles qui pavent l’enfer, on lui proposait de sortir le week-end, un coup de main pour repeindre les murs, pour faire du tri et du ménage…

Du tri ? Du changement ? Ce n’était là qu’horreurs, pour Nicolas. Il voulait que tout soit sûr, immuable, définitif. Que la vie soit organisée une bonne fois pour toutes, à la perfection, afin qu’il ne soit plus nécessaire de lui apporter la plus infime transformation, même sous couvert d’amélioration.

Alors, Nicolas avait commencé à rêver à l’endroit où il se trouvait enfin ce jour.

Cela avait été un effort considérable pour lui, de sortir, de quitter son domicile, de laisser tant de choses derrière lui. Mais le jeu en valait la chandelle. Il se trouvait désormais en un lieu éternel, un point fixe, inchangé et inchangeable. En un endroit précis où l’on savait exactement où l’on était, et, quelle que soit la direction que l’on prît, on savait exactement vers où l’on se dirigeait. Il existe peu de points aussi merveilleux, sur la planète.

Il n’en existe que deux : les deux pôles.

Il n’y a pas dans la géographie de localisation précise aussi immuable que le pôle Nord et le pôle Sud. Et à partir de là, toutes les directions mènent vers l’autre. Ainsi, Nicolas se tenait à l’endroit exact du pôle Nord et quelque chemin qu’il prît, il irait vers le sud.

Bien sûr, il ne pouvait pas bouger. S’il le faisait, s’il s’éloignait, même seulement d’un mètre, il se retrouvait dans le flou. Les trois points cardinaux superflus, qu’il avait éliminés, refaisaient leur apparition. Avec eux revenaient l’incertitude et l’obligation de faire des choix et de devoir prendre des décisions, accompagnées par l’atroce peur de se tromper, si paralysante pour lui, qui avait toujours préféré ne rien faire que risquer de commettre une erreur.

Alors, Nicolas ne bougeait pas. Il restait à cet endroit magique et merveilleux, et il observait ce qui l’entourait.

Il n’y avait pas grand-chose, et d’aucuns se seraient ennuyés à mourir dans un lieu aussi désolé. Cependant, c’était précisément pour cette absence de distractions et de perturbations que Nicolas appréciait le lieu. De temps en temps, il voyait un pingouin ou une otarie égarée. Une fois, il avait aperçu un couple d’Inuits sur un traîneau. Chaque fois qu’il avait vu quelque chose, il avait craint que les importuns, même s’il ne s’agissait que d’animaux, passent plus près et dérangent son uniformité.

Sa quiétude touchait à sa fin, il ne le savait pas encore. Un jour (entre mars et septembre), Nicolas vit distinctement une expédition arriver droit sur lui, avec motoneiges, engins à chenilles, ravitaillement et une foule de personnes en anoraks fluo.

Arrivés près de Nicolas, ils s’arrêtèrent et considérèrent un moment ce type assis tout raide sur une chaise pliante comme un roi sur son trône, mais au milieu de la banquise, des jumelles autour du cou, à plus de huit cents kilomètres d’Alert (Canada), base militaire et lieu habité le plus au nord du monde.

Le responsable de l’expédition, Arnaud Beauchesnes, fit stopper son engin devant Nicolas, releva le bord de sa capuche et se gratta le crâne avec sa moufle. Nicolas, extrêmement stressé, serra contre lui les jumelles et balaya du regard les environs pour préparer une ligne de fuite où se ruer en cas de danger. Il en trouva une, plein sud. Au bout d’un moment durant lequel la tension ressentie par Nicolas contribua au réchauffement climatique, Beauchesnes lui demanda ce qu’il faisait là.

Après une hésitation pleine de méfiance, Nicolas expliqua, d’une façon qui lui sembla claire, pourquoi il était si important pour lui de rester au pôle Nord.

« Mais vous n’êtes pas au pôle Nord. »

Beauchesnes avait l’air sûr de lui, et Nicolas restait sur ses gardes, comme il le faisait depuis sa prime enfance. Il répondit :

« J’ai effectué toutes sortes de relevés topographiques, GPS, satellitaires et autres avant de m’installer, et je puis vous assurer, monsieur, que j’ai planté ma tente à l’endroit exact où se rejoignent les méridiens.

— Je n’en doute pas. Mais vous êtes en Arctique. C’est un immense glacier posé sur l’océan.

— Et alors ?

— Alors, même sur la terre ferme, un champ de glace se déplace par son propre poids, par simple glissement, en quelque sorte. Dans le cas de la banquise, loin de tout continent, c’est pire. Le pôle est fixe, évidemment, mais le sol se déplace à près de trois mètres par jour. Mon ami, il y a longtemps que vous n’êtes plus au pôle ! »

Alors, Nicolas vit exploser un à un ses chers repères, qui lui étaient si précieux. Non seulement il perdit le point fixe soi-disant inébranlable qu’était le pôle, mais il se mit à douter même de ses certitudes.

Délaissant sa tente, abandonnant sa chaise, ne gardant que les jumelles, puisqu’elles étaient passées à son cou, il s’éloigna, hagard, marchant au début, puis allant de plus en plus vite, jusqu’à courir droit devant lui, vers une direction que nul ne pouvait identifier avec certitude.

« Il est complètement à l’ouest, ce type ! », déclara Beauchesnes.


Commentaire

Ne pas perdre le nord — 13 commentaires

  1. Chouette, plein d’expressions à se mettre sous la dent. Sincèrement, je plains ce pauvre Nicolas… il n’avait pas pensé à cela – moi non plus – et voilà que sa vie, son équilibre fragile vole en éclats !
    Bon weekend Claude.

    • C’est ce qui menace tous ceux qui ont des TOC. Cette minifiction est dédiée à quelqu’un qui ne la lira pas, mais qui existe bel et bien et qui est à peu près comme Nicolas. À part l’installation au pôle Nord, je n’ai pas inventé grand-chose.

      • Impossible pour moi de commenter cette mini, et tu te doutes bien du pourquoi.
        Cette phrase m’a serré la gorge : « jusqu’à courir droit devant lui, vers une direction que nul ne pouvait identifier avec certitude. »
        Des bises, p@rtner

  2. Écrire une histoire pour quelqu’un qui ne la lira pas. T’es pas du sud, toi !
    Bon, sinon, si je comprends bien, je n’ai qu’à attendre devant ma fenêtre pour voir passer la chaise pliante et la tente de Nicolas. Mais pas de pole, dessous.
    Mais alors, il est où le chNord ?
    Je vais déjà me servir un apéro et quand la glace passera, je n’aurai qu’à tendre la main.
    C’est chaud, quand même, ton histoire.

    • Il y a beaucoup de gens qui ne lisent pas mes histoires. Ils ne savent pas ce qu’ils perdent, certes, mais le fait est que j’aurais plus vite fait de dresser la liste de ceux qui les lisent.
      À la prochaine, Popol.

  3. Une mini-fiction qui fait froid dans le dos… au propre comme au figuré, mais qui illustre avec talent le fait que la permanence des choses n’est qu’illusion.

  4. Les certitudes sont des leurres ?
    D’accord.
    Et dans quoi s’enracinent les habitudes ?
    « Perdre le Nord » signifie « être désorienté ». Alors : nord ou est ? Les incertitudes des uns ne sont pas celles des autres ?
    Et pourtant . 😎

    • Jamais entendu parler. Ton Sheldon est resté coincé dans ma télé-indifférence.
      Avoir des habitudes ancrées ou même de petites manies n’est pas méchant. Les TOC, c’est autre chose. Ça pourrit une vie et celle de l’entourage.

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