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Il arrive que l’on prenne des décisions qui nous semblent secondaires ou même anodines sur le moment, et qu’on se rende compte bien après qu’elles ont eu un impact déterminant sur des choses très importantes, parfois sur toute notre existence, voire sur le monde qui nous entoure.

Par exemple, au dernier moment avant de sortir de chez vous, alors que vous êtes déjà sur votre paillasson, vous décidez de rentrer afin de vous munir d’un parapluie. À cause de ce retard infime, vous bousculez un peu plus loin quelqu’un, qui sans cela serait passé tranquillement. Vous vous excusez, vous engagez la conversation… Cette personne est l’homme ou la femme de votre vie. Vous l’épousez, vous avez des enfants. L’un d’eux invente quarante années plus tard un procédé qui permet de guérir une terrible maladie, et la face du monde en est changée. Mais si, arrivé là, vous cherchez à vous rappeler quel détail a entraîné tout le reste, vous serez bien incapable de citer le coup du parapluie !

Gabrielle n’entrait pas dans cette catégorie. Toute sa vie, elle se souvint exactement du moment où elle prit la décision qui transfigura son existence.

Elle et Alain, son mari, s’étaient rendus dans une grande surface d’ameublement afin d’y choisir quelques ustensiles et d’y trouver des idées de décoration.

« Tu as fini de reluquer cette vendeuse ? Tu pourrais être son père, vieux vicelard ! »

Par réflexe, Alain détourna le regard, mais bien sûr c’était inutile. Depuis que lui et Gabrielle étaient entrés dans l’établissement, il ne savait plus où donner des yeux. Mais comment font-ils pour trouver des vendeuses aussi jolies ? se demandait-il. Où peuvent-ils bien les recruter ? Il imaginait la petite annonce, dans les colonnes d’offres d’emploi : Grand magasin de meubles cherche vendeuses jeunes, cheveux blonds, yeux magnifiques, sourire à tomber à la renverse, déhanchement à damner un saint. Bien sûr, c’est irréaliste, mais le résultat était là : n’importe laquelle des démonstratrices qu’Alain avait admirées depuis son arrivée aurait pu faire la couverture d’un magazine.

Et sa femme avait bien remarqué que son intérêt se portait davantage sur ces filles que sur les accessoires qu’ils étaient venus acquérir. Il chercha à se justifier, maladroitement…

« C’est parce qu’elles sont suédoises qu’elles sont comme ça.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Toutes les Suédoises sont ainsi, c’est bien connu. Jeunes, jolies, attirantes…

— Toutes les Suédoises ?

— Oui, bien sûr. »

Gabrielle jeta un coup d’œil à la vendeuse la plus proche, qui était en train de donner des explications à des clients. Elle souriait, et Gabrielle fut obligée de reconnaître qu’elle était ravissante. Elle soupira. Ses charmes à elle étaient loin. Elle n’était pas suédoise…

Ce fut exactement là, à cet instant précis, devant des canapés de démonstration qui portaient des noms à coucher dehors, que Gabrielle eut l’Idée !

« Je vais faire une demande pour obtenir la nationalité suédoise », déclara-t-elle.

Alain s’arrêta au milieu de l’allée, provoquant rapidement un embouteillage.

« Tu vas faire quoi ? Mais c’est ridicule, voyons !

— C’est toi-même qui viens de m’affirmer que toutes les Suédoises…

— Je voulais parler des Suédoises… les vraies ! Les filles qui sont nées en Suède, évidemment.

— Parce que pour toi, un natif et un naturalisé, ce n’est pas pareil ? Ils ne sont pas égaux, c’est ça ? Quelle mentalité rétrograde tu as !

— Ça n’a rien à voir avec ça, voyons. Tu peux devenir suédoise, tu seras toujours la même ! Crois-tu que tes yeux se brideraient si tu devenais chinoise ? Ou bien qu’en devenant congolaise, tu te changerais en black ? »

Gabrielle n’écoutait plus. Elle se dirigeait vers la sortie d’un pas alerte, se repérant sans mal dans le labyrinthe des rayons. Alain eut beau la raisonner, elle paraissait ne pas même l’entendre, durant tout le trajet du retour. Et sitôt qu’ils furent arrivés dans leur appartement, elle alluma l’ordinateur, chercha le site du consulat de Suède le plus proche…

Alain renonça très vite à préciser à sa femme que ce qu’il avait dit n’était qu’une plaisanterie. Elle ne prêtait aucune attention à ses propos, semblant ne pas comprendre, comme s’il parlait une langue étrangère. Du suédois, par exemple ! C’est donc complètement résigné que le pauvre homme suivit les démarches entreprises par Gabrielle. Elle dut fournir d’impressionnantes quantités de papiers, passer des entretiens, justifier sa demande, en présenter les raisons… Là, Alain eut du mal à imaginer ce qu’elle avait bien pu donner comme explication, mais le fait est qu’un jour, Gabrielle reçut une convocation. Elle devait se rendre tel jour à telle heure à Stockholm, afin d’y obtenir, des mains du roi (ou plus probablement d’un de ses représentants), les documents qui feraient d’elle une Suédoise à part entière.

Deux jours avant la date fatidique, elle embrassa Alain (ce qui n’était pas arrivé depuis six mois que durait ce délire), et elle monta dans un avion à destination de l’aéroport de Stockholm-Arlanda. Alain, hébété, regarda l’appareil prendre son envol d’un œil éteint.

Durant deux semaines, il ne se passa rien. Enfin, il reçut une lettre dont l’enveloppe portait un timbre à l’effigie d’une princesse scandinave, à en juger par le diadème qui ornait sa coiffure. Il l’ouvrit fébrilement, et reconnut immédiatement l’écriture de Gabrielle. Elle disait :

Hejmin älskling, allt går bra för mig

Évidemment, Alain ne comprit rien du tout. Il dut avoir recours à un traducteur en ligne, et entreprit de taper laborieusement la missive, caractère après caractère. La transcription, approximative, le laissa bouche bée.

Bonjour mon chéri, tout va bien pour moi. Pendant quinze jours, je suis suédoise et ma vie est bouleversée. C’est bon de se sentir jeune et belle encore ! Je ne peux pas te remercier assez pour me donner cette merveilleuse idée. Cependant, je dois dire à toi que j’ai l’intention de rester et vivre ici en permanence. Mon nouveau look a tellement changé une femme que j’étais, que je suis remarqué par un employé du Kungliga slottet, le Palais royal de Stockholm. J’espère tu me pardonneras et tu accepteras ma décision. Quoi qu’il en soit, il n’était plus possible entre nous, à cause de mon physique actuel. J’envoie une photo de moi pour aider toi à comprendre ma décision.

Et en effet, Alain découvrit dans l’enveloppe un portrait de Gabrielle, une jeune fille suédoise dont les charmes laissaient loin derrière elle toutes les vendeuses qu’il avait admirées dans le magasin…


Commentaire

Naturalisation — 6 commentaires

    • C’est en allant là-bas que j’ai eu cette idée. On a mangé au self, la serveuse était blonde et charmante. « C’est vrai qu’elle sont jolies, ces Suédoises. Tu veux pas te faire naturaliser ? »…

    • Bien sûr ! Et elle m’appelle Fernando. Mais… dans l’intimité, seulement. Alors, ne le répète surtout pas…

  1. Hé hé je vous y prends mes gaillards a rêver tout haut, vous en ficherai du Waterloo moi, c’est la Berezina qui vous attend oui !!!

  2. J’ai lu, j’ai ri. Je dois aller demain chez le marchand suédois, je sens que je vais reluquer les vendeuses, pour voir si ta théorie tiens la route par ici aussi.

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