080-NaturalisationNaturalisation

Il arrive que l’on prenne des déci­sions qui nous semblent secon­daires ou même ano­dines sur le moment, et qu’on se rende compte bien après qu’elles ont eu un impact déter­mi­nant sur des choses très impor­tantes, par­fois sur toute notre exis­tence, voire sur le monde qui nous entoure.

Par exemple, au der­nier moment avant de sor­tir de chez vous, alors que vous êtes déjà sur votre paillas­son, vous déci­dez de ren­trer afin de vous munir d’un para­pluie. À cause de ce retard infime, vous bous­cu­lez un peu plus loin quelqu’un, qui sans cela serait pas­sé tran­quille­ment. Vous vous excu­sez, vous enga­gez la conver­sa­tion… Cette per­sonne est l’homme ou la femme de votre vie. Vous l’épousez, vous avez des enfants. L’un d’eux invente qua­rante années plus tard un pro­cé­dé qui per­met de gué­rir une ter­rible mala­die, et la face du monde en est chan­gée. Mais si, arri­vé là, vous cher­chez à vous rap­pe­ler quel détail a entraî­né tout le reste, vous serez bien inca­pable de citer le coup du para­pluie !

Gabrielle n’entrait pas dans cette caté­go­rie. Toute sa vie, elle se sou­vint exac­te­ment du moment où elle prit la déci­sion qui trans­fi­gu­ra son exis­tence.

Elle et Alain, son mari, s’étaient ren­dus dans une grande sur­face d’ameublement afin d’y choi­sir quelques usten­siles et d’y trou­ver des idées de déco­ra­tion.

« Tu as fini de relu­quer cette ven­deuse ? Tu pour­rais être son père, vieux vice­lard ! »

Par réflexe, Alain détour­na le regard, mais bien sûr c’était inutile. Depuis que lui et Gabrielle étaient entrés dans l’établissement, il ne savait plus où don­ner des yeux. Mais com­ment font-ils pour trou­ver des ven­deuses aus­si jolies ? se deman­dait-il. Où peuvent-ils bien les recru­ter ? Il ima­gi­nait la petite annonce, dans les colonnes d’offres d’emploi : Grand maga­sin de meubles cherche ven­deuses jeunes, che­veux blonds, yeux magni­fiques, sou­rire à tom­ber à la ren­verse, déhan­che­ment à dam­ner un saint. Bien sûr, c’est irréa­liste, mais le résul­tat était là : n’importe laquelle des démons­tra­trices qu’Alain avait admi­rées depuis son arri­vée aurait pu faire la cou­ver­ture d’un maga­zine.

Et sa femme avait bien remar­qué que son inté­rêt se por­tait davan­tage sur ces filles que sur les acces­soires qu’ils étaient venus acqué­rir. Il cher­cha à se jus­ti­fier, mal­adroi­te­ment…

« C’est parce qu’elles sont sué­doises qu’elles sont comme ça.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Toutes les Sué­doises sont ain­si, c’est bien connu. Jeunes, jolies, atti­rantes…

— Toutes les Sué­doises ?

— Oui, bien sûr. »

Gabrielle jeta un coup d’œil à la ven­deuse la plus proche, qui était en train de don­ner des expli­ca­tions à des clients. Elle sou­riait, et Gabrielle fut obli­gée de recon­naître qu’elle était ravis­sante. Elle sou­pi­ra. Ses charmes à elle étaient loin. Elle n’était pas sué­doise…

Ce fut exac­te­ment là, à cet ins­tant pré­cis, devant des cana­pés de démons­tra­tion qui por­taient des noms à cou­cher dehors, que Gabrielle eut l’Idée !

« Je vais faire une demande pour obte­nir la natio­na­li­té sué­doise », décla­ra-t-elle.

Alain s’arrêta au milieu de l’allée, pro­vo­quant rapi­de­ment un embou­teillage.

« Tu vas faire quoi ? Mais c’est ridi­cule, voyons !

— C’est toi-même qui viens de m’affirmer que toutes les Sué­doises…

— Je vou­lais par­ler des Sué­doises… les vraies ! Les filles qui sont nées en Suède, évi­dem­ment.

— Parce que pour toi, un natif et un natu­ra­li­sé, ce n’est pas pareil ? Ils ne sont pas égaux, c’est ça ? Quelle men­ta­li­té rétro­grade tu as !

— Ça n’a rien à voir avec ça, voyons. Tu peux deve­nir sué­doise, tu seras tou­jours la même ! Crois-tu que tes yeux se bri­de­raient si tu deve­nais chi­noise ? Ou bien qu’en deve­nant congo­laise, tu te chan­ge­rais en black ? »

Gabrielle n’écoutait plus. Elle se diri­geait vers la sor­tie d’un pas alerte, se repé­rant sans mal dans le laby­rinthe des rayons. Alain eut beau la rai­son­ner, elle parais­sait ne pas même l’entendre, durant tout le tra­jet du retour. Et sitôt qu’ils furent arri­vés dans leur appar­te­ment, elle allu­ma l’ordinateur, cher­cha le site du consu­lat de Suède le plus proche…

Alain renon­ça très vite à pré­ci­ser à sa femme que ce qu’il avait dit n’était qu’une plai­san­te­rie. Elle ne prê­tait aucune atten­tion à ses pro­pos, sem­blant ne pas com­prendre, comme s’il par­lait une langue étran­gère. Du sué­dois, par exemple ! C’est donc com­plè­te­ment rési­gné que le pauvre homme sui­vit les démarches entre­prises par Gabrielle. Elle dut four­nir d’impressionnantes quan­ti­tés de papiers, pas­ser des entre­tiens, jus­ti­fier sa demande, en pré­sen­ter les rai­sons… Là, Alain eut du mal à ima­gi­ner ce qu’elle avait bien pu don­ner comme expli­ca­tion, mais le fait est qu’un jour, Gabrielle reçut une convo­ca­tion. Elle devait se rendre tel jour à telle heure à Stock­holm, afin d’y obte­nir, des mains du roi (ou plus pro­ba­ble­ment d’un de ses repré­sen­tants), les docu­ments qui feraient d’elle une Sué­doise à part entière.

Deux jours avant la date fati­dique, elle embras­sa Alain (ce qui n’était pas arri­vé depuis six mois que durait ce délire), et elle mon­ta dans un avion à des­ti­na­tion de l’aéroport de Stock­holm-Arlan­da. Alain, hébé­té, regar­da l’appareil prendre son envol d’un œil éteint.

Durant deux semaines, il ne se pas­sa rien. Enfin, il reçut une lettre dont l’enveloppe por­tait un timbre à l’effigie d’une prin­cesse scan­di­nave, à en juger par le dia­dème qui ornait sa coif­fure. Il l’ouvrit fébri­le­ment, et recon­nut immé­dia­te­ment l’écriture de Gabrielle. Elle disait :

Hejmin älsk­ling, allt går bra för mig

Évi­dem­ment, Alain ne com­prit rien du tout. Il dut avoir recours à un tra­duc­teur en ligne, et entre­prit de taper labo­rieu­se­ment la mis­sive, carac­tère après carac­tère. La trans­crip­tion, approxi­ma­tive, le lais­sa bouche bée.

Bon­jour mon ché­ri, tout va bien pour moi. Pen­dant quinze jours, je suis sué­doise et ma vie est bou­le­ver­sée. C’est bon de se sen­tir jeune et belle encore ! Je ne peux pas te remer­cier assez pour me don­ner cette mer­veilleuse idée. Cepen­dant, je dois dire à toi que j’ai l’intention de res­ter et vivre ici en per­ma­nence. Mon nou­veau look a tel­le­ment chan­gé une femme que j’étais, que je suis remar­qué par un employé du Kun­gli­ga slot­tet, le Palais royal de Stock­holm. J’espère tu me par­don­ne­ras et tu accep­te­ras ma déci­sion. Quoi qu’il en soit, il n’était plus pos­sible entre nous, à cause de mon phy­sique actuel. J’envoie une pho­to de moi pour aider toi à com­prendre ma déci­sion.

Et en effet, Alain décou­vrit dans l’enveloppe un por­trait de Gabrielle, une jeune fille sué­doise dont les charmes lais­saient loin der­rière elle toutes les ven­deuses qu’il avait admi­rées dans le maga­sin…


Commentaire

Naturalisation — 6 commentaires

    • C’est en allant là-bas que j’ai eu cette idée. On a man­gé au self, la ser­veuse était blonde et char­mante. “C’est vrai qu’elle sont jolies, ces Sué­doises. Tu veux pas te faire natu­ra­li­ser ?”…

    • Bien sûr ! Et elle m’appelle Fer­nan­do. Mais… dans l’intimité, seule­ment. Alors, ne le répète sur­tout pas…

  1. Hé hé je vous y prends mes gaillards a rêver tout haut, vous en fiche­rai du Water­loo moi, c’est la Bere­zi­na qui vous attend oui !!!

  2. J’ai lu, j’ai ri. Je dois aller demain chez le mar­chand sué­dois, je sens que je vais relu­quer les ven­deuses, pour voir si ta théo­rie tiens la route par ici aus­si.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *