Mortalité"Mortalité

Le père Fran­cis savait depuis des années qu’il exer­çait une acti­vi­té à plein temps, mais il ne pen­sait tout de même pas que quelqu’un deman­de­rait à lui par­ler de si grand matin, sur­tout pour une telle rai­son. Comme chaque jour depuis des années, le brave prêtre s’était réveillé à six heures, avait fait sa pre­mière prière de la jour­née, remer­ciant le Sei­gneur pour cette aube nou­velle, et avait ouvert sa fenêtre sur le soleil qui se levait à peine.

Là, sur le bout de trot­toir qui lon­geait le pres­by­tère, il y avait une femme encore jeune, qui l’attendait visi­ble­ment.

« Bon­jour, mon père. Pour­riez-vous me rece­voir pen­dant quelques ins­tants ?

— Euh… tout de suite ?

— Si pos­sible. »

Le curé lui deman­da de patien­ter un moment, échan­gea son pyja­ma à rayures contre une tenue plus décente, et fit entrer la femme.

« Que puis-je pour vous, ma fille ?

— C’est à pro­pos de quelqu’un qui va bien­tôt nous quit­ter pour tou­jours, mon père.

— Un de vos proches, sans doute, que notre Sei­gneur va rap­pe­ler auprès de Lui ?

— Quelqu’un de très proche, en effet.

— Pou­vez-vous me pré­ci­ser de qui il s’agit, s’il vous plaît ?

— De moi-même. Je vais mou­rir. »

Le père Fran­cis eut un moment d’hésitation, entre hor­reur et doute. Car la femme n’avait à l’évidence pas encore atteint la qua­ran­taine, et avec son teint rose, elle sem­blait en par­faite san­té. Tou­te­fois, le prêtre était conscient de son igno­rance en matière de méde­cine. Cette per­sonne pou­vait souf­frir d’un mal incu­rable et néan­moins invi­sible pour le pro­fane qu’il était.

« Vous seriez donc atteinte d’une mala­die fatale ?

— En quelque sorte. Je suis vivante.

— Je crains de ne pas com­prendre. Il s’agit là d’une béné­dic­tion. La vie que nous avons reçue est un don mer­veilleux, n’est-ce pas ?

— Oui, mais il fait de nous des mor­tels.

— Ma fille, ma fille ! Vous êtes encore jeune. L’existence vous réserve de longues années en ce monde. Et comme il peut par­fois se mon­trer cruel, nous lui échap­pons tous un jour ou l’autre pour renaître au Royaume de Dieu. »

La femme le regar­dait, pen­sive. Brus­que­ment, alors que le curé ne s’y atten­dait pas, elle se pré­sen­ta.

« Je me nomme Cla­risse.

— Bon­jour, Cla­risse.

— Nous devons tous mou­rir, vous l’avez dit, mon père, et cela m’angoisse. Le terme semble éloi­gné en ce qui me concerne, cepen­dant il est chaque jour de moins en moins pro­bable que je serais encore là le len­de­main. J’ai lu de nom­breux ouvrages de phi­lo­so­phie pour per­cer le mys­tère de la vie, mais aucun n’a répon­du à ma ques­tion.

— La phi­lo­so­phie est sur­tout l’art de poser une ques­tion, plus que celui de trou­ver des réponses.

— C’est stu­pide et cris­pant. J’ai déci­dé de me tour­ner vers la reli­gion afin de savoir. »

Le père Fran­cis dévi­sa­geait son inter­lo­cu­trice. Avant son pre­mier café, il était tou­jours un peu lent, même à pro­pos des choses simples. Et à l’évidence, la pré­sence de Cla­risse n’était pas une chose simple, bien au contraire. À la fois pour gagner du temps et pour ten­ter de se réveiller, il lui pro­po­sa une tasse, comp­tant prendre la sienne du même coup. Mal­heu­reu­se­ment, elle décli­na l’invitation. Il n’avait plus qu’à essayer de répondre.

« La reli­gion, j’en ai peur, ne vous appor­te­ra aucun éclair­cis­se­ment plus pré­cis. La reli­gion est en quelque sorte de la phi­lo­so­phie appli­quée, mais elle n’est pas une science, encore moins une science exacte, capable de peser et jau­ger l’âme et la vie.

— Mais je n’ai que faire de ques­tions, même magni­fi­que­ment for­mu­lées ! Où puis-je trou­ver des expli­ca­tions sans équi­voque ?

— Dans les mathé­ma­tiques, dans la phy­sique, dans les poids et mesures, dans la bio­lo­gie… Mais il s’agit là de dis­ci­plines tech­niques, qui répondent aux inter­ro­ga­tions futiles de l’homme : com­bien font deux et deux, com­bien pèse la Lune, com­ment réagit le cobalt à la cha­leur, com­ment le sang cir­cule, pour­quoi le ciel est bleu, pour­quoi… Mais les ques­tions éter­nelles, défi­ni­tives et impor­tantes res­tent des ques­tions. Elles ne sont pas posées dans l’attente d’une réponse, mais pour nous inci­ter à une réflexion, à une quête de connais­sances. Ce sont elles qui nous font gran­dir, et qui font de l’être humain autre chose qu’un singe pen­sant. »

Cla­risse dévi­sa­geait le père Fran­cis.

« Je crois que je vais accep­ter un café, fina­le­ment. »

Le curé alla dans la cui­sine et revint après quelques minutes, por­tant une cafe­tière fumante et deux tasses sur un petit pla­teau. Cla­risse reprit :

« Et Dieu, dans tout ça ? »

Le père Fran­cis se sen­tait un peu plus en forme après quelques gor­gées.

« Dieu a de nom­breuses fonc­tions. Il est là pour ras­su­rer, pour être craint, pour être accu­sé de tous les maux, pour être admi­ré, remer­cié, détes­té, prié, et bien d’autres choses encore. Mais en réa­li­té, Il a “seule­ment” créé le monde. Il a fait la lumière, les ani­maux, les végé­taux, le ciel, la mer, les étoiles, et bien sûr, Il a fait l’homme et la femme.

— N’oubliez pas qu’il a aus­si fait les guerres, les armes, la peur, les mala­dies et qu’il nous a faits fra­giles et mor­tels.

— Non. Il nous a faits, nous et le monde inerte, c’est tout, et c’est une grande mer­veille. Nous, nous avons fait le reste, et nous avons mis l’ensemble en action. Vous crai­gnez la mort, Cla­risse ? Vous la crai­gnez pour vous-même. Mais il y aura bien des gens qui vien­dront après vous. Votre drame per­son­nel n’est rien au regard de la créa­tion. La créa­tion, c’est tout le reste, jusqu’au tré­fonds de l’univers. Lorsqu’un artiste réa­lise un tableau, la pein­ture ne meurt pas en séchant sur la toile. Elle change d’état, et ce fai­sant, elle donne consis­tance et réa­li­té à l’œuvre. Il en est de même de nous. Nous chan­geons d’état. Nous sommes enfants, puis ado­les­cents, puis adultes, puis vieux, et pour finir, nous rejoi­gnons notre Créa­teur. De même que l’artiste uti­li­se­ra les mêmes tubes de pein­ture pour plu­sieurs tableaux, Dieu uti­lise sans doute les hommes pour bien des des­seins. »

Le père Fran­cis rem­plit les tasses sous le regard de Cla­risse.

« Oui, vous allez mou­rir, de même que moi et tout ce qui vit. C’est cela qui fait de nous des créa­tures de Dieu. Quelle que soit l’image qu’on a de Lui. Pour cer­tains, Il est un ange, pour d’autres un ven­geur, pour d’autres encore un sage. Il est mul­tiple pour les uns, ani­mal pour les autres, Il peut être une idole, une force de la nature, une sta­tue, une mon­tagne, un arbre… Mais qu’importent ces formes ? Il est en cha­cun de nous, Il est la mul­ti­tude que nous sommes nous-mêmes. »

Reje­tant la tête en arrière, le prêtre ter­mi­na son café.

« Ma fille, ne lais­sez pas votre peur de la mort vous empê­cher de vivre. »


Commentaire

Mortalité — 6 commentaires

  1. J’aime beau­coup cette méta­phore de l’évolution de notre vie qui change sim­ple­ment d’état comme cette pein­ture finie qui vit autre­ment une fois ter­mi­née.
    Je t’avoue que je pen­sais que le prêtre avait une hal­lu­ci­na­tion et qu’il devi­nait sa mort proche avec l’arrivée de cette femme. Il accep­tait enfin que lui aus­si pou­vait avoir peur de la mort… et cette jeune femme n’était en réa­li­té que le reflet de sa mère morte à cet âge, alors qu’il n’était qu’un nou­veau-né.
    Je ne dois pas être tout à fait réveillée 😆

  2. Le père Fran­cis est immor­tel, à tra­vers tes écrits. Cla­risse aus­si, du coup. Ils nous enter­re­rons.
    je vais aller écrire mon auto­bio­gra­phie, his­toire de me cou­cher sur du papier plu­tôt qu’au fond d’un trou. Na !

  3. Je t’écris depuis mon lit, com­plè­te­ment cou­ché, comme tu le pré­co­nises. Je fais quoi, main­te­nant ?

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