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La fin de l’année appro­chait, et la sai­son du cli­mat rude reve­nait. Rude par la froi­dure, et rude aus­si par les dan­gers en mer. Les marins qui avaient trou­vé la mort en hiver sur les hauts-fonds de la Chaus­sée de Sein ne se comp­taient plus.

Un des plus forts coups de vent qu’on ait vu écla­ta le jour de la Nati­vi­té, et un navire bré­si­lien se trou­va rabat­tu vers les rochers, où il s’écrasa avec fra­cas.

On recueillit des corps par dizaines. Des corps d’hommes, bien sûr, et un corps de femme, un seul, recon­nais­sable seule­ment par les vête­ments, tant la mer l’avait défi­gu­ré. Ces morts incon­nus et étran­gers furent enter­rés chré­tien­ne­ment face à l’océan. Mais il ne se trou­va aucun sur­vi­vant.

La mer ren­dit éga­le­ment toutes sortes d’objets qui furent ras­sem­blés. Puis, comme nul ne les récla­ma, les gens du pays se les répar­tirent, qui pre­nant une table en bois, qui un sabre rouillé, qui une malle rem­plie d’ustensiles.

Le vieux Mewen choi­sit un miroir sur pied. En ces temps-là, un miroir était chose rare dans les mai­sons et celui-ci, aus­si grand, tout enca­dré d’ébénisterie et à peine ter­ni par son séjour dans l’eau, était assu­ré­ment un objet de luxe.

Mewen le fit mettre dans la grande chambre, celle qui était réser­vée aux invi­tés. Il ne son­gea pas à s’y regar­der lui-même, tant la chose était alors peu cou­rante.

La dame qui s’occupait de son inté­rieur depuis le décès de sa femme ne cacha pas sa désap­pro­ba­tion devant la pré­sence d’un tel objet car c’est par les miroirs, disait-elle, que la mort s’introduit dans les mai­sons. Elle refu­sa de le tou­cher et même d’ôter la pous­sière qui venait à s’accumuler sur lui. Pen­dant un temps, Mewen s’en occu­pa donc lui-même, puis il fit dépla­cer le miroir dans une autre chambre, plus petite. Ensuite, il oublia jusqu’à sa pré­sence.

Une année s’écoula. Yoann, le jeune frère de Mewen, lui fit le plai­sir de venir pas­ser en sa com­pa­gnie les fêtes de la Nati­vi­té, accom­pa­gné de sa fille Gwen, encore dans l’adolescence. Pour hono­rer son frère, Mewen le logea dans la grande chambre. La jeune fille, quant à elle, dor­mit dans celle où se trou­vait le miroir.

Après la messe de minuit et le repas de Noël, alors que les hommes devi­saient devant la che­mi­née, Gwen annon­ça qu’elle mon­tait se cou­cher. Mais elle revint après quelques minutes, inquiète, annon­çant que le miroir s’était cou­vert de tant d’humidité que le verre dégou­li­nait.

« Cela arrive, mon enfant, expli­qua Mewen. Le verre trans­pire par­fois, avec la cha­leur.

— Avec la cha­leur, mon oncle, mais nous sommes à Noël. »

Conve­nant qu’il s’agissait là d’une chose étrange, le brave homme, sui­vit de son frère, accom­pa­gna sa nièce pour voir par lui-même ce qui se pas­sait.

Le miroir n’était pas seule­ment humide de conden­sa­tion. Il ruis­se­lait. De l’eau cou­lait sans inter­rup­tion à sa sur­face ver­ti­cale, venant d’on ne savait où. Sai­sis­sant un chif­fon, Mewen le pas­sa sur le verre pour le sécher, mais à peine eut-il ter­mi­né que cela recom­men­ça. Le brave homme essuya encore la sur­face, puis recu­la brus­que­ment, hor­ri­fié.

Car dans le miroir venait d’apparaître un visage. Ce n’était pas l’image du sien, ni celui de Yoann, ni de sa nièce. C’était le visage d’une femme, yeux grands ouverts, bouche béante comme cher­chant de l’air. Ses longs che­veux dégou­li­naient d’eau sale et sa peau était blanche comme celle d’un cadavre…

Mewen recou­vrit promp­te­ment le miroir d’un drap, et dès le matin alla le rendre à la mer, un an après la noyade de la femme qui s’y était jadis mirée.


Commentaire

Miroir — 7 commentaires

  1. Salut Claude,
    Je reste sur ma faim. Sans connaitre le conte bre­ton dont tu t’es ins­pi­ré, je pré­voyais trop vite la chute quant au reflet du miroir. J’ai trou­vé le texte trop bref et le récit trop rapi­de­ment mené vers la chute…
    Cor­dia­le­ment
    Pas­cal B

  2. J’aime ces textes courts.
    Même si ici la fin est bizarre et sans expli­ca­tions : c’est bien dans l’esprit des contes qui ne sont pas dans le réa­lisme et la logique, mais qui tra­duisent plu­tôt nos craintes, nos incer­ti­tudes.

  3. J’adore! J’ai envie d’y croire à cette légende. Cer­tains objets sont char­gés d’histoire et nous les racontent de façon heu­reu­se­ment moins effrayante mais par­fois très éton­nante.
    Mer­ci Claude.

  4. J’aime cette atmo­sphère qui me fait plus pen­ser aux contes fan­tas­tiques de Mau­pas­sant qu’au «Miroir ovale» du Poe évo­qué ci-des­sus. Je le visua­lise avec des images en noir et blanc à la Jean Epstein -si vous avez vu sa “chute de la Mai­son Usher”. Encore Edgar A. Poe, déci­dé­ment (( :o]

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