MiraculeuseMiraculeuse hospitalisation

La procession s’étirait de la porte Saint-Michel jusqu’à la Basilique Notre-Dame du Rosaire. Elle avançait lentement, profitant de chaque instant passé en ce lieu où chacun des participants espérait venir depuis des mois. Enfin, après la longue attente, les multiples démarches et le voyage, dans des conditions parfois inconfortables, ils y étaient, et tous comptaient bien savourer le séjour jusqu’à la dernière miette.

Le père Francis avait dû user de toute son influence et surtout de sa force de conviction pour surmonter tous les obstacles qui jalonnaient l’organisation d’une telle expédition, et il y était parvenu. Il avait cru que ce serait simple, ce type de pèlerinage étant fréquent, cependant les écueils avaient été très nombreux : assurances obligatoires, pharmacopée indispensable, lenteur des déplacements, pathologies lourdes de certains cas, volume des fauteuils roulants… Heureusement, les généreux et fraternels bénévoles ne manquaient pas, et avaient été d’une aide précieuse.

Parmi les volontaires, justement, se trouvait un médecin qui, chaque année, se faisait un devoir de donner quelques jours de son temps pour accompagner les gens dans le besoin à la grotte de Lourdes. Le docteur Lavergne et le père Francis avaient rapidement sympathisé. Paradoxalement, c’était le praticien qui était un habitué des lieux, qu’il fréquentait depuis une vingtaine d’années en qualité d’hospitalier, alors que le curé, pourtant organisateur du pèlerinage, s’y rendait pour la première fois, ce qui ajoutait à son émotion d’approcher enfin la mythique grotte mariale.

Malheureusement, le plaisir du prêtre était sapé par des problèmes de santé. La veille, au moment du départ, il avait ressenti de violentes douleurs abdominales accompagnées de nausées. Cependant, tout entier pris par l’excitation du voyage et ses nombreux devoirs de responsable de l’expédition, il avait négligé ces symptômes malgré l’avis de Lavergne. Il avait été indisposé durant le trajet en autocar, et dans le même temps très sollicité par les participants, de sorte qu’il avait renvoyé ses ennuis à l’arrière-plan.

Mais brusquement, tandis que le père Francis poussait le fauteuil roulant d’un jeune homme paralysé depuis un accident de la route, la douleur devenait insupportable. Un élancement extrêmement violent à l’aine droite le terrassa et le força à mettre un genou à terre. Bien sûr, nombreux furent ceux qui crurent que le curé priait, toutefois le geste n’échappa pas à l’œil exercé du docteur Lavergne qui se précipita vers son ami et l’aida à s’allonger sur la pelouse proche. Un examen rapide lui suffit pour établir un diagnostic sûr. Il s’agissait indubitablement d’une appendicite. Étant donné le délai écoulé depuis le début de la crise, une hospitalisation urgente était indispensable.

Le docteur prit les choses en main avec efficacité. Il soulagea de son mieux les souffrances du père Francis, alerta les secours et désigna un des autres bénévoles pour veiller sur les pèlerins venus de si loin pour prier devant la célèbre grotte de Massabielle et sa source miraculeuse.

Sirène hurlante, un véhicule du SAMU arriva rapidement. L’urgentiste confirma l’avis de Lavergne et fit le nécessaire avec ses infirmiers pour emporter immédiatement le curé, mais celui-ci refusa de quitter le sanctuaire sans voir la grotte.

« Voilà des années que j’attends de me rendre ici, et je prépare ce voyage depuis des mois. Il n’est pas question de m’emmener comme ça. Je veux aller jusqu’à la grotte avec mes pèlerins.

— Mon père, une crise d’appendicite n’est pas à prendre à la légère. », intervint le docteur Lavergne. « Si elle se complique en péritonite, le pronostic vital peut être engagé. »

« Vous ne me ferez pas croire, mon cher docteur, que nous sommes à quelques minutes près. Ou alors, si c’est urgent à ce point, dépêchez-vous donc de faire avancer les malades, et moi avec, puisque j’en suis désormais. »

Et malgré la douleur évidente qui lui vrillait le ventre, le père Francis ajouta malicieusement :

« Sans compter qu’en ce lieu, un miracle est évidemment possible, rendant inutile toute intervention, n’est-ce pas ? »

Lavergne sourit sans répondre. Il savait que le curé était têtu et que rien ne le ferait changer d’avis. Il demanda donc aux brancardiers de porter son ami devant l’anfractuosité rocheuse la plus célèbre de la chrétienté, qui n’était heureusement pas très loin. Là, en compagnie des infirmes qu’il avait lui-même convoyés jusqu’en ce lieu, le père Francis pria la Sainte Vierge et consentit enfin à être emmené. Pendant ces dévotions, le médecin du SAMU avait passé des appels pour préparer l’arrivée de son malade dans l’hôpital le plus proche, mais une surprise attendait le prêtre.

L’hôpital de Lourdes était complet, il allait être conduit à celui de Tarbes, à une demi-heure de là.

« Comment ? L’hôpital de Lourdes est complet ? »

Le brave curé n’en revenait pas, et Lavergne dut intervenir.

« Mais, mon père, Lourdes est une ville très connue grâce à la grotte, mais elle est très petite, moins de quinze mille habitants. L’hôpital est donc lui aussi de taille modeste, et il arrive qu’en période de pèlerinage et d’affluence, comme en ce moment, il soit saturé. Il n’y a là rien d’extraordinaire.

— Ce que je trouve scandaleux, bande de mécréants, c’est votre manque de foi.

— Je crains de ne pas comprendre.

— Nous sommes à Lourdes ! Lourdes, la ville des miracles, la ville où Bernadette Soubirous a vu la Sainte Vierge à dix-huit reprises. Des croyants du monde entier viennent là chercher une guérison. Et ici, dans cette ville, vous implantez un hôpital ? Et vous expliquez qu’il est malheureusement trop petit pour les périodes de pointe ? Mais il ne devrait pas y en avoir du tout, dans cette ville !

— Mon père, nous ne pouvons compter sur un miracle chaque fois qu’il y a un malade ou un blessé ! Même à Marie, nous ne pouvons demander cela.

— Et comment le savez-vous ? Donnez-moi un peu de l’eau de la source, docteur. »

Lavergne lui tendit la gourde (à l’effigie de la Vierge) que l’un des pèlerins venait de remplir. Le père Francis en but une longue rasade, sourit, se releva sans effort ni douleur apparente, et s’éloigna du brancard, des toubibs, des infirmiers. Il alluma un cierge, l’ajouta aux centaines de ceux qui brûlaient déjà en ce lieu, et se mit à prier.

Après quelques minutes, il revint vers Lavergne qui le dévisageait sans en croire ses yeux.

« Ne me regardez pas comme ça, voyons. Ce n’est pas un miracle de Marie, c’est un miracle de la technologie. Sur Internet, avant de partir, j’ai trouvé sans peine les symptômes d’une crise d’appendicite, et j’ai simulé. C’était un test, et vous avez échoué. »

Puis il ajouta :

« Mais j’ai bien rigolé, mon ami. Pour cela, je vous remercie. »

.oOo.

J’en profite pour dédier cette minifiction à tous les bénévoles et autres pompiers volontaires qui, un peu partout dans le monde, aident sans contrepartie ceux qui sont dans le besoin, pendant que nos dirigeants, majoritairement, s’occupent d’économie et autres broutilles. J’ai une pensée particulière pour la mémoire de mon tonton Gaby qui, pendant des années, a accompagné des malades à Lourdes, par pur altruisme.


Commentaire

Miraculeuse hospitalisation — 5 commentaires

  1. Je le croyais plus raisonnable, ton père Francis, et pas capable de faire des blagues comme ça !

    À propos des miracles de Lourdes, j’ai entendu il y a quelques semaines, à la radio, quelqu’un qui étudiait les “guérisons inexpliquées”, et notamment celles de Lourdes. Il disait qu’à Lourdes, il y avait incontestablement des guérisons qu’on qualifiait de miraculeuses, mais qu’il y avait aussi dans les hôpitaux des guérisons qu’on se bornait à qualifier d’inexpliquées…

    Lourdes, je ne peux pas en parler parce que je n’y suis jamais allée. Mais je connais des gens qui y vont régulièrement comme hospitaliers (autrefois, on disait “brancardiers”) et il paraît que l’atmosphère y est très chaleureuse, détendue, fraternelle. Les malades et les personnes âgées sont chouchoutés et semblent garder un très bon souvenir de leur séjour ! Donc je comprends que tu rendes hommage aux bénévoles qui prennent une semaine sur leurs congés pour aller pousser un fauteuil roulant et s’occuper du bien-être d’un malade…

    Je crois qu’à Lourdes, il y a des miracles qui n’ont rien à voir avec les problèmes de santé… Dans ma famille proche, il y a eu deux mariages découlant d’un voyage à Lourdes. Je dis bien un voyage, car il ne s’agissait pas de personnes croyantes effectuant volontairement un pèlerinage, mais d’hommes se trouvant à Lourdes presque par hasard, disons “à l’insu de leur plein gré”, deux veufs éplorés, malheureux et inconsolables et qui y ont l’un comme l’autre trouvé l’âme sœur !

    • Si je crois Wikipédia, il n’y avait (en 2013) que soixante-neuf “guérisons miraculeuses” officiellement reconnues à Lourdes. C’est une quantité très petite comparée au nombre de gens qui font le pèlerinage chaque année.
      Mais Dieu étant réputé ubiquiste, il n’y a pas de raisons pour que ces événements soient cantonnés à Lourdes. Un miracle devrait pouvoir advenir dans ta cuisine, sur la plage de Copacabana, au sommet du Mont Blanc… Alors, l’intérêt de se rendre sur place vient sans doute de l’ambiance qui règne dans ces voyages. Et voilà que tu ajoutes une motivation supplémentaire ! Outre l’altruisme, le tourisme, la foi et l’espoir de guérison, on peut se rendre à la grotte pour y rencontrer l’âme-sœur. De mariale, la ville deviendrait maritale, voire matrimoniale. Une question s’impose : est-il nécessaire d’être vierge pour espérer convoler ?
      Quant au père Francis, il a déjà montré qu’il pouvait se laisser aller à des actes peu fréquents dans sa corporation. Rappelle-toi, Hasard et intention… 😛

  2. J’ai visité Lourdes et pas seulement au travers des films de Jean-Pierre Mocky… j’y ai brûlé un cierge géant pour mon premier divorce… et tout s’est bien passé ! Pour le second, j’aurais mieux fait de me casser une jambe, mais bon, c’est une autre histoire ! Je ne vais pas jouer les hypocrites Claude en disant dommage que tu t’arrêtes d’écrire des microfictions… (hors sujet pour cette histoire je sais, mais je suis pressée), j’ai n’ai plus eu le temps de te suivre depuis longtemps parce que moi aussi j’essaie d’écrire. Mais j’aimais bien recevoir dans ma boîte tous les samedis, ce petit clin d’oeil de ta part… c’était chouette et je me réjouis de lire ton futur roman ! quelle aventure ! bravo de t’y lancer ! je t’embrasse…

    • Si tu veux, je peux te faire un clin d’œil virtuel chaque samedi 😉 !
      Je ne vais pas me lancer de suite dans un roman. Pour ça, je ne suis plus à quelques mois près, je vais attendre d’arrêter de bosser. En attendant, j’ai des idées pour des nouvelles plus longues que les minifictions, mais pas trop longues non plus. Mon problème actuel, plutôt comique, c’est que je ne sais pas quelle idée sélectionner parmi toutes celles que j’ai. Avec les minifictions, quand j’avais plusieurs projets, j’en prenais un, et les autres attendaient leur tour, je savais qu’il viendrait vite. À présent, c’est différent. Je ne sais quelle idée choisir ! 🙂

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