038-MinuterieMinuterie

Je suis dans la cuisine avec mon épouse, je l’aide à préparer le repas. Elle jette une poignée de pâtes dans de l’eau bouillante et me demande de régler le minuteur. Je saisis l’appareil en forme de cornet de glace, je le tourne à fond d’un côté et je le ramène sur les dix minutes requises. Je ressens un vertige…

~•*´¯‘*•-•*´¯‘*•~

J’ouvre les yeux, avec l’impression d’émerger d’un très long et très profond sommeil. Je suis debout. Face à moi, il y a une allée qui me fait immédiatement penser à celles qu’on parcourt dans les supermarchés, constituée de gondoles chargées de marchandises. Celle-ci est également bordée d’étagères, mais la similitude s’arrête là, car ces rayonnages sont beaucoup plus hauts que ceux des grands magasins et le passage entre eux bien plus étroit.

Puis j’entends. Une sorte de bruit de fond, comme des engrenages qui tournent, frottent les uns contre les autres et cliquettent en s’enclenchant sans cesse, un tic-tac lancinant venu de toutes parts.

Je fais quelques pas et parviens dans ce qui semble l’allée principale. J’éprouve un choc. Cette allée s’étend loin, très loin, jusqu’à se perdre dans une perspective à couper le souffle. Quelle longueur fait-elle ? Je n’en ai pas la moindre idée, mais plusieurs centaines de mètres, c’est certain. À gauche et à droite se trouvent des travées secondaires en nombre incalculable, toutes bordées d’étagères chargées.

J’avance, et un personnage de très petite taille passe devant moi en courant, me bousculant presque, puis disparaît dans un des couloirs. Une sonnerie joyeuse retentit. Un autre bonhomme se précipite, puis un autre. Je vois que dans chaque allée il y a des échelles qu’empruntent parfois ces gens pour prendre ou placer quelque chose en hauteur.

Le bruit mécanique est partout présent, entrecoupé de sonneries qui évoquent pour moi des réveille-matin. Ce tic-tac provient d’objets posés sur les rayonnages. Je m’approche.

Ce sont des minuteurs, comme ceux qu’on trouve dans toutes les cuisines, de toutes formes et de toutes couleurs. Certains représentent un chat, d’autres un œuf, ou une grenouille, un palmier, un ourson, une poule, un hamburger, un Chinois, une coccinelle, un robot, une vache… Certains comportent une aiguille, d’autres un simple repère ou un affichage digital. C’est de ces appareils que proviennent les sonneries. Mais de quoi alertent-elles ? Qu’en font les petits hommes qui courent ?

L’un d’eux se dirige tout droit vers moi. Il est le premier qui me regarde franchement, sans avoir l’air gêné par ma présence, ou affairé à autre chose… Il m’arrive tout juste à la ceinture. Il me prend la main, me tire impatiemment.

« Venez, venez ! »

Je le suis. Ai-je le choix ? Il m’entraîne dans l’allée principale, en marchant de plus en plus vite. Nous dépassons d’autres travées, et dans chacune d’elles, les étagères sont chargées de minuteurs. Il y en a des milliers, des millions, même des milliards, à juger par la longueur des couloirs. Nous courons, à présent, et je n’aperçois toujours pas le bout de l’allée. Je revois mon estimation à la hausse. Elle n’est pas longue de plusieurs centaines de mètres, mais probablement de plusieurs kilomètres ! Où suis-je donc ?

Et toujours ce tic-tac monstrueusement présent, ces sonneries intempestives, ces nains qui courent, qui posent parfois un minuteur à un emplacement libre, qui parfois en prennent un dès qu’il sonne…

Brusquement, mon guide vire à gauche dans une travée que rien ne distingue des autres. Comment savait-il qu’il fallait tourner ici ? J’ai du mal à négocier ce virage subit. Exaspéré, le nain fronce les sourcils, raffermit sa prise sur ma main qu’il n’a pas lâchée, et repart de plus belle.

Il y a une porte à double battant dans le mur du fond. Sans ralentir, le petit homme la pousse et poursuit sa course. Malgré sa courte taille, je ne parviens pas à maintenir sa vitesse. Le souffle commence à me manquer, mais j’observe tout de même ce lieu qui ressemble à un hangar. Ici, plus de bruit de tic-tac, et cela donne une impression de silence. Pourtant, là encore de petits hommes courent, tenant des minuteurs comme s’ils étaient aussi précieux que les joyaux de la couronne.

Mon guide cesse de me tirer et me pousse, à présent, dans une pièce dont il a ouvert la porte, puis il repart.

Cet endroit n’est pas très vaste. Il y a un bureau derrière lequel est assise une jeune femme en blouse blanche, visiblement étonnée de ma présence.

« Ah, dit-elle, votre minuteur est en panne.

— Mon minuteur ?

— Oui, c’est la seule chose qui puisse amener un mortel ici.

— Un mortel ? »

Je suis perdu. De quoi parle-t-elle ?

« Je vais vous expliquer.

— Oui, s’il vous plaît.

— À chaque mortel correspond un minuteur qui égrène la durée de sa vie. Lorsque quelqu’un naît, on ajoute son minuteur parmi les autres. Lorsque quelqu’un meurt, on l’ôte. C’est ce que font les lutins. Bien sûr, aucun mortel n’est au courant. Mais il arrive, quoique rarement, que l’un des appareils ait un dysfonctionnement et doive être remplacé. Seulement, il y en a presque sept milliards, et trouver celui qui a un problème est très difficile. Alors, le mortel correspondant est amené, car il est le seul à pouvoir le repérer aisément. »

J’ai un peu de mal à accepter ce que je viens d’entendre. C’est donc cela, la vie ? Les élucubrations des grands philosophes, Heidegger, Bergson, Sartre, Husserl, Nietzsche et tous les autres ne sont que vaines broutilles devant cette réalité désopilante : nos existences sont régies par des minuteurs de cuisine qui en scandent l’écoulement. Tic-tac, tic-tac, tic-tac… dring ! C’est fini. Après ça, allez donc ergoter sur le sens de la vie, sur la nécessité de bien se comporter de son vivant, sur la valeur des choses, sur le zéro et sur l’infini…

L’employée m’a renvoyé dans l’entrepôt où sont rangés les minuteurs. Je marche au hasard, sans comprendre ce qu’on attend de moi, abasourdi par ce que je viens d’apprendre. Je déambule parmi les rayonnages, évitant comme je le peux les lutins pressés. Je sursaute lorsqu’une sonnerie retentit près de moi. Quelqu’un est mort. Un petit bonhomme accourt, grimpe à l’échelle, saisit l’appareil et repart aussi vite.

Sans savoir pourquoi, je me dirige vers un endroit précis, comme si j’avais rendez-vous. Je cherche des yeux parmi les minuteurs et je me sens attiré par l’un d’eux, sur l’étagère du haut. Je le prends, il est en forme de citron. La jeune femme m’a suivi.

« Vous l’avez trouvé, merci. »

C’est “mon minuteur”, celui qui décompte le temps qui me reste. Elle en tire un autre de la poche de sa blouse, il représente un hibou qui louche. Elle le règle sur le même chiffre que le précédent, et cherche des yeux une échelle pour le remettre en place, car elle n’est pas assez grande pour arriver à cette étagère. Je lui propose de le déposer moi-même, elle me tend l’appareil en souriant.

En me retournant vers le rayonnage, sans réfléchir à mon geste, je tourne le mécanisme en arrière, au hasard.

« Merci, vous allez pouvoir rentrer chez vous. Bien sûr, vous ne garderez aucun souvenir de tout ceci. »

Je ressens un vertige…

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Je suis dans la cuisine avec ma maman, je l’aide à préparer le repas. Elle jette une poignée de pâtes dans de l’eau bouillante et me demande de régler le minuteur…


Commentaire

Minuterie — 5 commentaires

  1. Eh bien voilà qui a le mérite d’expliquer pourquoi on ne doit jamais faire les pâtes avec un minutier.

    Conseil offert par la maison p@st@g@rp : on les goûte de temps en temps — et quand c’est al dente, c’est bon.

    Ainsi, vous échappez au piège tendu par Claude — niark niark.

    😉

  2. J’aime beaucoup l’idée. Et la chute. Bravo ! Sur ce, je vais faire des pâtes pour manger (justement je savais pas quoi faire)

  3. Les élu­cu­bra­tions des grands phi­lo­sophes, Hei­deg­ger, Berg­son, Sartre, Hus­serl, Nietzsche et tous les autres ne sont que vaines brou­tilles. Excellent ! Ah, le sens de la vie .….

  4. C’est malin, maintenant je ne vais plus pouvoir cuire des pâtes sans aller mentalement à la recherche de mon minuteur… il n’empêche, je ne suis pas bien sûre d’avoir très envie de revenir en arrière, je suis justement dans une période de vie “al dente”! Merci Claude pour ce joli moment de rêve !

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