062-MeurtreAvecPrémonitionMeurtre avec prémonition

La femme qui entra dans le commissariat ne passait pas inaperçue. Beaucoup se seraient retournés dans la rue, pour le plaisir de se moquer. Pourtant, l’inspecteur Jurlaud, qui était de service ce jour-là, resta de marbre en la regardant s’approcher. Il en avait vu d’autres, en douze ans de maison.

« Madame, que puis-je pour vous ?

— Mademoiselle. Mademoiselle Zaccagnino. Mes clients m’appellent mademoiselle Angela. »

L’inspecteur examina la femme. Elle avait quarante-cinq ou cinquante ans. Ses cheveux étaient retenus par un foulard mauve noué sur sa tête. Autour de son cou s’enroulaient plusieurs colliers de perles multicolores et ses oreilles étaient ornées d’anneaux clinquants si grands qu’ils touchaient ses épaules. Elle portait une robe anthracite sans formes, des sandales à talons trop hauts, et elle était équipée d’un cabas noir dans les anses duquel elle avait passé un bras.

« Que puis-je pour vous, mademoiselle ?

— Je suis venue porter plainte.

— On vous a volé quelque chose ?

— Non.

— Vous avez été agressée ?

— Non, pas encore.

— Vous avez reçu des menaces ?

— Non, je n’ai pas encore été menacée. »

Il devait s’agir une fois de plus d’un problème de voisinage, se dit Jurlaud. La vraie vie de flic est moins palpitante que dans les séries télévisées.

« Alors quelle est la raison de votre visite, insista le fonctionnaire ?

— Je vous l’ai dit, je suis venue porter plainte.

— Et vous voulez porter plainte pour quelle raison ?

— Pour meurtre. »

L’inspecteur Jurlaud tendit l’oreille. Cette femme aurait-elle été témoin d’un nouveau drame de la violence ?

« Un crime a eu lieu dans votre entourage ?

— Non. Pas encore.

— Quelqu’un autour de vous a fait l’objet de menaces ? Une voisine, peut-être ?

— Non, personne autour de moi. »

Jurlaud avait l’impression de tourner en rond.

« Bon, je vais prendre votre déposition.

— Oui, prenez ma disposition. »

L’inspecteur saisit le formulaire règlementaire.

« Rappelez-moi vos nom et prénom, s’il vous plait.

— Zaccagnino, Angela.

— Qualité ?

— Euh…

— Votre profession ?

— Je suis voyante.

— Ah, je vois.

— Vous aussi ?

— Non, je veux dire… j’ai compris. Donc, vous êtes venue pour nous parler d’un meurtre.

— Oui, il va y avoir un meurtre.

— Bien sûr, approuva l’inspecteur en prenant note. Et qui en sera la victime ?

— Moi. »

Cette fois, Jurlaud s’arrêta d’écrire. Elle le prenait pour un imbécile, ou c’est elle qui l’était ? Elle venait de lui affirmer qu’elle n’était pas menacée.

« Vous venez de me dire que personne ne vous veut du mal. Alors, pourquoi est-ce que quelqu’un tenterait de vous assassiner ?

— Je ne sais pas pourquoi, mais je sais que je vais être meurtrisée.

— Et comment savez-vous que ça va arriver ?

— Je vous ai dit que je suis voyante. »

L’inspecteur s’interrompit une nouvelle fois. Il n’avait pas que ça à faire, écouter les délires d’une vieille fille qui avait des visions entre deux verres de rouge. Il s’efforça de rester calme.

« Et alors, quel rapport ?

— Je l’ai vu dans les tarots, figurez-vous. J’ai fait sept tirages, et chaque fois la Mort est sortie. Et chaque fois, elle a été suivie par la Justice à l’envers, et elles étaient chaque fois séparées par le Diable.

— Et d’après vous, qu’est-ce que cela signifie, demanda le policier en soupirant ?

— C’est clair, non ? La Mort annonce ma mort, puisque c’est moi qui ai tiré les cartes. Le Diable représente une influence néfaste qui va pousser mon criminel à me meurtriser. Je n’ai pas compris de suite ce que la Justice venait faire là-dedans. C’est parce qu’elle était toujours à l’envers que j’ai pigé.

— Et qu’avez-vous pigé ? demanda Jurlaud.

— Ben, comme elle est retournée, c’est que c’est pas la Justice, c’est l’injustice. C’est le contraire de ce qui est juste, vous comprenez ?

— Euh… oui, évidemment.

— Ben ouais. Mon meurtrier, c’est la Justice devenue injuste. Sur les sept tirages, il y en a eu quatre où le Mat est sorti. Il représente la folie, évidemment.

— Évidemment, approuva docilement le policier.

— Alors, tout est clair ! C’est la folie qui va retourner la Justice pour en faire mon meurtrier. Vous voyez ?

— Parfaitement. Et d’après vous, qui est ce meurtrier ?

— Comment vous pouvez encore poser c’te question ? C’est vous, bien sûr ! La Justice, à cause que vous êtes flic, mais vous allez vous retourner et me meurtriser. »

Jurlaud se leva et marcha à grands pas dans le bureau, en faisant tout son possible pour se calmer. Puis il reprit :

« C’est donc moi qui vais vous assassiner ?

— Ça vous étonne, vous aussi, hein ? Malgré les tarots, je ne l’ai pas cru de suite, moi non plus. Alors, je suis allé chercher ma boule de cristal personnelle. Pas celle que j’utilise avec les clients, non, celle-là, elle montre toujours qu’ils vont gagner de l’argent ou rencontrer le grand amour. J’ai pris celle qui était à ma pauvre mère. C’est une vraie boule de cristal du sud de l’Italie. »

Elle fouilla dans son cabas et en sortit une sphère d’une quinzaine de centimètres de diamètre enveloppée dans un chiffon.

« Vous voyez ? Et cette taille, hein ? Les boules qu’on trouve de nos jours font tout juste dix centimètres, on n’y voit rien. Mais ça, c’est comme qui dirait un grand écran. »

Le policier tendit la main, mais elle lui donna une tape sèche sur les doigts en criant :

« Eh, oh ! Faut pas toucher. Vous allez me la polluer avec vos vibrations. Je suis la seule à pouvoir m’en servir. Si vous saviez ce que j’ai vu dans cette boule !

— Vous m’avez vu en train de vous assassiner ?

— Comme je vous vois. Vous allez me meurtriser avec vot’ pistolet.

— Mais c’est ridicule. Pourquoi voulez-vous que je vous tue ?

— À cause du Mat qui va vous rendre fou.

— Mais alors, pourquoi êtes-vous venue, si je dois vous tirer dessus ?

— Ben, dame ! Je vais pas me laisser faire ! Faut bien que je porte plainte que je vais être assassinée !

— Mais personne ne va vous assassiner, madame !

— Mademoiselle, je vous ai dit. Jamais un homme ne m’a touchée, figurez-vous. Ça me détruirait mon don de double vue.

— Vous m’énervez sérieusement, avec votre don, tempêta Jurlaud qui perdait totalement patience. Vous allez fiche le camp d’ici et me laisser travailler !

— Quoi ? Comme si que je vous empêchais de travailler, alors qu’au contraire je viens vous prévenir d’un meurtre avant que ça devienne une meurtrerie. Mais non, vous préférez toujours attendre qu’il y ait des morts, vous autres !

— Et qu’est-ce que je devrais faire, d’après vous ? M’arrêter moi-même et me mettre en cellule ? Dégagez le plancher, espèce de vieille folle, reprenez votre boule et circulez ! »

Jurlaud saisit la sphère à pleine main. Le voyant faire, la femme se mit à crier de toutes ses forces d’une voix suraiguë d’hystérique, tandis qu’il lui collait la chose entre les mains et qu’il la poussait vers la sortie.

« Ma boule, vous m’avez touché ma boule ! La boule de ma pauvre mère ! Maintenant elle va être pleine de vos mauvaises vibrations négatives ! Qu’est-ce que je vais devenir maintenant que j’ai perdu ma boule ? Tiens, idiot, prends ça ! »

Et, comme une furie, elle lui jeta la boule de cristal à la tête. L’inspecteur Jurlaud reçut le lourd objet en plein front et il tomba en arrière, des étoiles lui emplissant le crâne. Instinctivement, il fit le geste mille fois répété à l’entraînement : il dégaina son arme de service et, à deux reprises, il fit feu en direction de son agresseur, sans regarder.

Alertés par le bruit des détonations, ses collègues accoururent tandis que Jurlaud tentait de se relever, les jambes flageolantes et les yeux voilés, le front orné d’une énorme ecchymose déjà bleue. Dans le mur du fond, il y avait deux impacts de balle. Mademoiselle Angela, debout au milieu de la pièce, hurlait de toutes ses forces :

« Il veut m’assassiner ! Il veut m’assassiner ! Je suis venue porter plainte pour le meurtre que j’ai vu dedans ma boule… »


Commentaire

Meurtre avec prémonition — 9 commentaires

  1. Et meurtrisée de rire ça peut se dire ?
    merci Claude pour ce « feuilleton » du samedi. C’est chouette pour les petites pauses !

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