Martyr,Martyr, c’est mourir

Le petit démon à la peau rosâtre et aux cheveux hirsutes était assis sur le toit du palais de l’Élysée, les jambes se balançant dans le vide. Il admirait la parade qui se déroulait dans la cour d’honneur, quelques dizaines de mètres plus bas. Les troupes en uniforme, les officiels, les intervenants au micro, les journalistes tenus à distance respectueuse… toute cette chorégraphie réglée avec précision lui plaisait énormément, ainsi que la musique, avec ses cuivres et ses roulements de tambour, le tout rythmé par le bruit produit par les hommes qui marchaient au pas.

Le petit démon souriait benoîtement en contemplant la cérémonie en cours. Il se tourna vers le type qui était assis en équilibre à ses côtés.

« Ça te plaît, demanda-t-il ?

— Évidemment ! C’est magnifique, tout ça.

— Tout ce cirque rien que pour toi, en ton honneur ! Môssieur a droit à des obsèques nationales avec le président de la République lui-même en personne. Tu vas même recevoir la Légion d’honneur !

— Oui, mais à titre posthume. J’aurais quand même préféré l’avoir en mains propres.

— Ah, ça ! Y en a tant qui ne l’ont pas du tout…

— Quand même… figurez-vous que ça me chagrine un peu, d’être mort.

— Tutoie-moi, on est potes, maintenant. Je m’appelle Aghation.

— Moi, c’est Hervé. »

Ils se serrèrent la main. Aghation arborait un large sourire, mais Hervé restait crispé. Il désigna du doigt un point dans la tribune.

« Regarde, là-bas. C’est ma femme et mes trois gosses.

— C’était.

— Ben on peut dire que tu fais ce qu’il faut pour me remonter le moral, toi.

— C’est pas mon job. Je suis un démon des enfers, je suis chargé de te faire assister à tes propres funérailles parce que c’est la tradition, alors je le fais. Si tu as besoin d’une nounou pour te tenir la main ou t’éponger le front, tu te trompes d’opérateur.

— Ça veut dire que je vais aller en enfer ?

— Non. Tu as ta place réservée dans un quatre étoiles, mon pote. C’est comme ça pour tous les héros.

— Ah ? C’est comme ça qu’on me considère ?

— Ben qu’est-ce que tu crois ? Écoute ce qu’ils racontent… »

Le président de la République achevait son discours, dans lequel il avait loué le courage et la haute valeur humaine du caporal des pompiers de Paris Hervé Jauffret. C’était vachement émouvant. L’épouse et les enfants d’Hervé pleuraient à chaudes larmes en contemplant le cercueil recouvert d’un drapeau tricolore qui trônait au centre de la cour. À l’intérieur se trouvait la dépouille d’Hervé.

« Il va les dessécher, à les faire chialer comme ça.

— C’est que, non seulement ils ont perdu un mari et un père, mais en plus, ils découvrent, trop tard je te l’accorde, que c’était un héros.

— C’est vrai que ça devrait les consoler un peu, quand même. Je suis pas n’importe qui.

— Chhhhh ! Ça continue… »

Le Lieutenant-Colonel des pompiers Patrick Moteau prenait place au micro. Lui aussi loua chaleureusement l’altruisme et les grandes qualités d’abnégation du caporal Hervé Jauffret, dont il n’avait jamais entendu parler avant cette affaire, puis il s’appliqua à narrer avec précision comment cet homme exemplaire avait, tout seul et au mépris de sa propre vie, sauvé celle de huit personnes dont trois enfants, en allant les chercher dans la fournaise d’un incendie, au quatrième étage d’un immeuble en feu. Il y était retourné pour un ultime acte de bravoure, car une autre victime se trouvait encore en danger. Hélas, la charpente de la construction avait lâché, s’effondrant sur le pompier et le civil.

« Ben dis donc, s’exclama Aghation, tu dois en avoir une sacrée paire, pour faire ça. Tu es sûr de ne pas vouloir venir en enfer ? Parce que si tu les aimes tant que ça, les flammes, on est pas mal équipé, là-bas. Quel effet ça fait, de mourir dans ces conditions ?

— Ça fait un mal de chien. Je ne suis pas mort sous l’effondrement, mais cramé. Alors, je crois que j’ai eu ma dose de feu pour l’éternité.

— C’est bien pour ça que tu as une place réservée en quatre étoiles, avec les autres héros, les martyrs et les sacrifiés.

— Tout le monde est mis dans le même sac ? Quel mélange !

— C’est que c’est un peu la même chose. Un héros, c’est un mec qui a fait des trucs pour les autres, officiellement sans se préoccuper de lui-même. S’il a du bol, il s’en tire, avec peut-être quelques cicatrices pour le souvenir, et il a droit à l’admiration des autres pendant une bonne semaine. C’est le bon moment pour attraper un max de filles. S’il n’a pas de chance, il reste sur le carreau. On lui colle des médailles posthumes comme à toi, on fait des beaux discours comme ceux-là, et on l’oublie vite. On dit que c’est un martyr, ou qu’il s’est sacrifié, ça dépend des époques. »

Une adolescente, la fille d’Hervé, avait pris place sur l’estrade. Elle parlait d’une voix tremblante en lisant sur un papier qu’elle tenait d’une main également tremblante. Entre ce mouvement et les larmes qu’elle versait, ça ne devait pas être facile de déchiffrer ce qui était écrit.

« Papa… Tu t’es sacrifié pour sauver ces gens, mais je suis sûre que tu as pensé à nous avant de mourir… »

En entendant la voix de sa fille, Hervé se sentit tout ému. Il écouta son discours sans faire un geste, la gorge serrée. Sauf qu’il n’avait plus de gorge.

« Je suis un héros parce que je me suis sacrifié. » Il parlait pour lui-même, mais bien sûr, personne n’aurait saisi ce qu’il disait, puisqu’il était mort. Personne, sauf Aghation.

« T’en es fier ? demanda-t-il.

— D’être un héros ?

— Non, de t’être sacrifié. À t’entendre, on dirait que tu as fait exprès.

— J’ai pas fait exprès, non, mais j’en suis fier, évidemment.

— Pourtant, c’est complètement égoïste. Et crois-moi, je m’y connais, en égoïsme. C’est la spécialité locale, d’où je viens.

— C’est égoïste de se sacrifier pour les autres ? D’être un martyr ? T’es dingue ou quoi ? C’est vachement désintéressé, au contraire.

— Bien sûr que c’est égoïste. Quelqu’un qui fait un truc comme ça, il le fait pour lui, pour son nombril. Il le fait pour être fier, pour être un héros, comme toi, pour recevoir une médaille posthume accrochée par une veuve au-dessus de la cheminée. Il le fait pour se faire bien voir, pour se relever à ses propres yeux. En un mot, pour se faire mousser. Même si c’est inconscient. La preuve, tu es méchamment fier, pourtant tu es mort, et tu laisses une veuve et trois orphelins. Mais tu vas frimer pendant une éternité avec ta mort atroce, la vie que tu as donnée pour les autres…

— Ça va pas ? C’est un acte généreux !

— Tu parles… Tu connais Jésus ? »

Aghation avait craché ce nom avec dégoût.

« C’est une question sérieuse ?

— Non. Il a fait, paraît-il, le plus grand sacrifice de tous les temps : il a donné sa vie pour sauver les hommes.

— Parfaitement. Et alors ?

— Alors ? Alors les hommes ne sont toujours pas sauvés, au contraire. Par contre, lui est devenu la plus grande star de l’Histoire. Je te dis que c’est pour son nombril, qu’on se sacrifie ; c’est du pipeau et des grands mots, rien de plus. Je t’enverrais tout ça en enfer, moi. Bon, le spectacle est fini. Viens, je t’accompagne à ton quatre étoiles et je rentre… »


Commentaire

Martyr, c’est mourir — 8 commentaires

  1. Très heureuse de constater notre analogie de pensée. Je réitère mon commentaire.

    Cer­tai­ne­ment pas. L’homme est rare­ment un saint. Il est par­fois obli­ga­toire de faire un sacri­fice sur un point pour gagner sur un autre ou des autres.J’oserais presque affir­mer que je n’ai jamais connu de saint, donc jamais connu un sacri­fice non inté­ressé. Je suis éton­née d’une telle question.

    • La question avait pour but d’attirer l’attention. Que le sacrifice totalement désintéressé soit rare, voire inexistant est évident. Mais ce que je voulais dire, surtout, c’est qu’un sacrifice, altruiste ou non, est complètement stupide et inutile ! Les gens qui ont besoin d’aide ont besoin… d’aide. Pas de sacrifice, au contraire. Si tu es en mesure d’aider quelqu’un, tu dois te préserver toi-même afin de pouvoir continer à seconder l’autre. Le pompier de mon histoire ne pourra plus jamais éteindre des feux ni sauver des gens. Quel con, avec sa médaille et ses honneurs !
      Souvent, un héros est quelqu’un de stupide ou qui n’a pas le choix. Si nos prétendus “héros” avaient le temps de réfléchir ou s’il avaient un peu de jugeote, on serait bien embêtés pour nommer nos rues !

  2. Bon, ch’uis pas sûr, pour Jésus, vu qu’j’n’y étais pas, mais, j’ai entendu dire qu’il aurait bien aimé qu’on éloignât de ses lèvres cette coupe, d’une, et qu’il a hurlé haut et fort son sentiment d’abandon peu de temps avant de perdre connaissance, de deux.
    Mais bon, j’n’y étais pas ;o)
    Cette histoire -celle de Jésus- me paraît très proche de la tienne, dans le sens que ce sont ceux qui restent qui l’instrumentalisent. Comme si ce qu’avait dit Jésus pendant les quelques années qui ont précédé son exécution aurait compté pour des nefles s’il n’en n’était pas revenu.

    • C’est sûr ! Jésus n’a certainement pas fait grand-chose de ce qui lui ai attribué, en réalité. Il faut savoir que les premiers écrits sur sa vie ont été rédigés quatre siècles après lui, c’est-à-dire par des gens qui ne l’ont pas connu, et qui n’ont pas connu des gens qui l’auraient connu. (Faut prendre des notes, si c’est pas clair.) Les évangiles portent le nom de tel ou tel apôtre parce qu’ils sont censés avoir été écrits selon le témoignage de celui-ci, répété oralement pendant un bon moment avant écriture. Pour commencer, Jésus n’était pas chrétien, et pour cause ! Je recommande la lecture de L’ultime secret du Christ, de José Rodriguez Dos Santos. Bien sûr, ce n’est “qu’un roman”, mais troublant à propos du contenu de la Bible.

  3. Ben, moi j’ai toujours entendu dire que les héros étaient des idiots… et que quand on était intelligent on écoutait sa peur et on sauvait sa peau… bref, je suis pas une martyre… enfin si, un peu, quand même vu que je suis une femme et que toutes les femmes sont, quelque part, des martyres.. mais attention, intelligentes hein !
    Bon, je sors…

    • Si toutes les femmes sont des martyres, leurs maris le sont-ils aussi par contamination ou rythme de vie ?
      Je relève les copies dans deux heures…

        • Tu crois que j’ai que ça à faire, lire des bouquins ?
          Plus sérieusement, je n’arrive pas à lire un essai. Trop aride, trop rèche, trop direct. Je m’endors à la page 3, même si le sujet me passionne. Je préfère voir traiter le même sujet à travers un roman. La fiction, ce n’est pas pour fuir la réalité, au contraire. C’est un moyen, pour l’auteur, de mettre en place une situation de la façon qui convient le mieux pour amener le lecteur au propos qu’il veut traiter. En plus abordable que par un essai.

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