Marionnettes"Marionnettes

Lau­rie était amou­reuse. C’était déjà arri­vé, bien sûr, mais cette fois, elle était si mor­due que les autres ne comp­taient plus, reje­tées qu’elles étaient dans les limbes de l’oubli total. Elle sou­rit ten­dre­ment en son­geant à l’élu de son cœur. « Quand je pense que c’est grâce à papa que je l’ai ren­con­tré ! Com­bien de filles peuvent en dire autant ? »

Le papa de Lau­rie était un ana­chro­nisme, un sur­vi­vant d’une autre époque, comme un roi en per­ruque et grande tenue qui appa­raî­trait de nos jours. Il était marion­net­tiste dans le petit théâtre qu’il avait lui-même créé un demi-siècle aupa­ra­vant et qui était tou­jours au centre du même jar­din public depuis tout ce temps. Le vieil homme se plai­sait à dire que les pre­miers gosses qu’il avait fait rire lui envoyaient à pré­sent leurs petits-enfants, et qu’il conti­nue­rait à les amu­ser jusqu’à son der­nier jour.

Lau­rie avait gran­di par­mi des marion­nettes en tous genres. Elle avait tel­le­ment été habi­tuée à les fré­quen­ter qu’elle ne leur avait jamais accor­dé beau­coup d’attention. Elles fai­saient par­tie de son envi­ron­ne­ment, du décor de sa vie, et à ses yeux d’enfant, elles ne méri­taient pas plus d’intérêt que le mobi­lier. C’est après avoir gran­di que Lau­rie avait com­men­cé à admi­rer ce que fai­sait son père, en le regar­dant pré­sen­ter inlas­sa­ble­ment les spec­tacles qu’il met­tait lui-même au point. Avec une pointe de jalou­sie, elle voyait des cen­taines de petits trem­bler, rire, crier et chan­ter, les yeux écar­quillés, devant les per­son­nages à qui son père don­nait vie grâce à son art. Plus tard, elle l’avait aidé, non pour pré­sen­ter les spec­tacles, car elle ne s’en sen­tait pas capable, mais pour fabri­quer les marion­nettes.

C’est à cette occa­sion, à presque dix-huit ans, qu’elle avait décou­vert que tous les per­son­nages de son père exis­taient en double. Cha­cune avait sa copie conforme.

« C’est indis­pen­sable, expli­qua-t-il. L’une peut être abî­mée, salie, cas­sée, ou sim­ple­ment avoir besoin d’un entre­tien. Il n’est pas ques­tion d’annuler un spec­tacle parce qu’une des marion­nettes est en répa­ra­tion. C’est comme si une entre­prise fer­mait quand un employé est malade. Elles ont toutes un sosie avec lequel elles sont inter­chan­geables. »

Lau­rie avait encore mûri. Elle avait vécu sa vie comme tous les jeunes, elle avait lais­sé son père à ses marion­nettes, comme s’il avait été simple ouvrier, conduc­teur de bus ou fac­teur. Elle avait ces­sé de regar­der ses spec­tacles que de toute façon elle connais­sait par cœur pour les avoir vus des cen­taines de fois cha­cun. Lau­rie était par­tie au loin pour pour­suivre ses études. Elle avait eu d’autres amis, et bien sûr elle avait fré­quen­té des gar­çons…

Jusqu’à ce jour récent où elle était reve­nue pas­ser quelques jours dans sa famille, et où elle avait ren­con­tré Yvon, de qui elle était tom­bée tel­le­ment amou­reuse.

Ce qui était amu­sant, c’est qu’elle avait fait sa connais­sance à un spec­tacle de son père. Ce der­nier lui avait deman­dé d’y assis­ter afin de lui don­ner son avis d’experte, et elle avait immé­dia­te­ment remar­qué, non loin d’elle, ce bel homme grand et bara­qué, ten­dre­ment pen­ché vers une fillette de sept ou huit ans. « Ça doit être son enfant », pen­sa Lau­rie. Pour­tant, lui aus­si lan­çait des regards vers elle. Ils avaient enga­gé la conver­sa­tion et Lau­rie avait appris que la gamine était sa nièce. C’est l’attention qu’Yvon por­tait à la petite qui avait séduit la jeune femme bien mieux que ne l’aurait fait une manœuvre des­ti­née à la char­mer. Les gestes du gar­çon envers l’enfant, sa façon de lui par­ler, de la cou­ver du regard, tout en lui indi­quait beau­coup de déli­ca­tesse, de dou­ceur et de sen­si­bi­li­té. Lau­rie avait été immé­dia­te­ment conquise.

Yvon avait la garde de sa nièce jusqu’à la fin des vacances sco­laires, c’est-à-dire toute la semaine. Lau­rie et lui s’étaient appe­lés plu­sieurs fois, ils s’étaient revus, tou­jours en pré­sence de la fillette. Il l’adorait et ces moments étaient très agréables pour lui, mais Lau­rie avait hâte de voir enfin Yvon en tête à tête. De son côté, il lui avait ouver­te­ment dit qu’il lui tar­dait de la ren­con­trer dans l’intimité. Bien qu’elle ne fit aucun com­men­taire, elle avait par­fai­te­ment sai­si le sous-enten­du.

On était dimanche, le der­nier jour de vacances. Les parents de la petite étaient venus la cher­cher, et ce soir, enfin, Yvon était libre. Il avait invi­té Lau­rie à dîner chez lui, et elle ima­gi­nait déjà ce qui se pro­dui­rait après le des­sert…

Pour l’instant, elle se conten­tait de l’imaginer, car c’était aus­si le jour des grands retours et des grands embou­teillages. Lau­rie était blo­quée dans sa voi­ture, encore loin de chez le jeune homme, bat­te­rie du por­table à plat. Elle se rai­son­nait en se disant qu’ils n’étaient pas à une heure près, elle se sen­tait tout de même frus­trée et elle enra­geait, tapant à coups secs et répé­tés sur son volant. Elle aurait bien vou­lu pou­voir balayer tous ces véhi­cules d’un revers de la main, comme les super héros dans les films d’animation, mais bien sûr c’était impos­sible et elle devait prendre son mal en patience.

Elle finit par arri­ver près de chez Yvon, et elle dut en plus trou­ver une place de sta­tion­ne­ment. Elle avait presque deux heures de retard lorsqu’elle son­na à la porte, essayant de retrou­ver son calme et de remettre de l’ordre dans sa coif­fure.

Yvon ouvrit et res­ta sans voix en la voyant. Il était en robe de chambre, comme s’il venait de sor­tir de son lit. Il y eut un moment de flot­te­ment. Elle le regar­dait sans com­prendre pour­quoi il était ain­si vêtu, il la regar­dait aus­si, d’un drôle d’air. Lau­rie per­çut un mou­ve­ment der­rière Yvon. Quelqu’un avan­ça et se pla­ça à côté de lui. Il s’agissait d’une femme, elle por­tait une des che­mises du gar­çon et à l’évidence n’avait rien des­sous. Cette femme était… Lau­rie !

« Salut. Tu te sou­viens de moi ? Je suis Lélia, ta jumelle. Nous nous sommes ren­con­trées dans le ventre de maman. Papa ne t’a rien dit ? Il était si content qu’on soit en double, comme ses marion­nettes. Ain­si, quand l’une a un empê­che­ment, l’autre peut la rem­pla­cer… »


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