014-MariageMariage

« Bonjour, père Francis.

— Bonjour, Laurent. Quel plaisir de te revoir, mon garçon ! Voilà un bon bout de temps que tu n’es pas passé me voir. »

Laurent souriait. En effet, il ne venait plus souvent rendre visite au prêtre. Leur amitié remontait à presque vingt ans, à l’époque où Laurent était enfant de chœur. À l’adolescence il avait pris du recul, mais le curé n’avait jamais cessé d’être son confident. Ensuite, Laurent avait quitté la région pendant quelques années, puis était revenu, mais son travail l’accaparait beaucoup. Cependant, il avait rencontré Amélie, s’était installé avec elle, et le père Francis attendait toujours de les marier…

« J’aurais dû venir vous rendre visite plus tôt. Excusez-moi, j’ai été occupé ces temps-ci.

— Le boulot ?

— Non… Il y a beaucoup de changements dans ma vie.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? Amélie est enceinte ? »

Laurent baissa la tête, comme s’il était gêné…

« Ce n’est pas ça, mon père. Voilà… je vais me marier.

— Enfin ! Quelle bonne nouvelle ! Amélie doit être très heureuse.

— C’est que… je ne me marie pas avec Amélie, mon père. »

Le père Francis resta la bouche ouverte, hésita, puis reprit :

« Ah. Et… avec qui, alors ? »

Visiblement, Laurent était tendu.

« Je ne crois pas que ce soit quelqu’un de vos relations. C’est une personne de la famille Addelstein.

— Euh… c’est un nom juif, ça ?

— Oui, mon père.

— Ce n’est pas important, Laurent. Ce qui compte, ce sont les sentiments et l’avenir. Dieu est le même pour tous les hommes, et Son amour transcende les différences que nous avons inventées. »

Malgré ces paroles apaisantes, Laurent ne semblait pas se détendre. Le curé poursuivit :

« C’est vrai que je connais peu cette famille. Comment se prénomme cette jeune fille ?

— Euh… David, mon père. »

À son tour, le prêtre parut nerveux.

« C’est un prénom de garçon, je pense ?

— Oui, mon père. David est un garçon.

— Mais… tu m’as parlé de mariage ?

— En effet. La loi le permet, dorénavant.

— Ah ! La loi le permet… »

Le père Francis alla remplir un grand verre d’eau, le but d’un coup, s’en servit un second, le siffla également d’une seule rasade, sans songer à en proposer un à Laurent, qui aurait volontiers accepté. Le curé revint vers le jeune homme et tenta une diversion :

« Comment l’as-tu connu, ce David ?

— C’est mon ex-beau-frère.

— Pardon ?

— Il a vécu pendant quatre ans avec Emma, la sœur d’Amélie. Ils ont même eu un petit garçon, et puis ils se sont séparés.

— Quand il a réalisé qu’il préférait les hommes ?

— Non, quand elle a réalisé qu’elle préférait les vieux. Elle s’est mariée avec un ami de son père.

— Ah. Et toi, comment as-tu découvert ta… vocation ?

— Quand Amélie m’a quitté, David est le seul qui a trouvé les mots pour me consoler.

— Les mots…

— Oui. Et les gestes. »

Le père Francis préféra parler d’autre chose.

« Et Amélie, pourquoi t’a-t-elle quitté ?

— Elle a rencontré quelqu’un d’autre. Il s’appelle Babila.

— Babila ? C’est un… ?

— Un black, oui. Du Cameroun

— Comment a-t-elle rencontré un Camerounais ?

— C’est un ex de David. Quand Emma l’a quitté, il est sorti quelques temps avec Babila, pour oublier. C’est dans cette période qu’il a eu l’occasion de le présenter à Amélie, qui avait gardé des liens d’amitié avec son ancien beau-frère. Et puis, Babila a craqué pour elle, et elle m’a quitté.

— Et toi, tu as craqué pour David.

— Ben… Oui.

— Je ne comprends pas bien. Ce Babila, il aime les filles, ou il est p… homosexuel ?

— Il hésite. Je crois qu’il se cherche. »

Le père Francis alla boire deux autres verres d’eau.

« Et toi, tu t’es trouvé ?

— Oui. J’aime David.

— Tu ne penses même plus à Amélie ?

— Non. Enfin… presque plus.

— Mais… qu’attends-tu de moi ? »

Cette fois, ce fut Laurent qui se leva, pour aller boire trois grands verres d’eau.

« Je voudrais… Je souhaiterais… David et moi aimerions… que vous bénissiez notre union. »

Le père Francis jeta un coup d’œil en direction du stock d’eau minérale. Sans doute découragé par la distance qui l’en séparait et la soudaine faiblesse de ses jambes, il se laissa lourdement tomber sur une chaise.

« Mais, Laurent… Tu te rends compte de ce que tu me demandes ? Les unions de ce genre ne sont pas reconnues par l’Église. Elles sont même fermement rejetées !

— Je sais, mon père. Mais… tout change. Les papes se mettent même à démissionner, de nos jours ! En plus, vous m’avez dit vous-même que l’important, ce sont les sentiments et l’avenir.

— Parlons-en, de l’avenir. Quels projets avez-vous ? Vous ne pourrez pas avoir d’enfants.

— Il y a le fils de David. Le mari d’Emma est réticent à sa présence. À son âge, l’agitation et le bruit causés par un petit garçon le dérangent beaucoup. Alors, il restera sous la garde de David. Et la mienne. Nous l’élèverons ensemble, j’aime les enfants, vous le savez. »

Les épaules du père Francis s’affaissèrent encore un peu.

« Alors, mon père, vous êtes d’accord pour bénir notre union ? Je ne vous demande rien de particulier ni d’officiel. Même pas de cérémonie. Juste une petite bénédiction dans l’intimité. »

Le prêtre soupira.

« C’est bien pour toi et parce que je t’estime beaucoup, Laurent. Je passerai en vitesse le lendemain de votre mariage.

— Oh, oui ! Merci, mon père. Du fond du cœur, merci ! »

Laurent enlaça le brave curé et l’embrassa bruyamment sur les deux joues.

« Je cours annoncer la nouvelle à David ! »

Resté seul, le prêtre se leva, saisit le verre et mit le cap sur la réserve de vin de messe. Ce n’était certes pas un grand cru, mais il était plus approprié à la situation que l’eau minérale.


Commentaire

Mariage — 8 commentaires

  1. Lu pendant la pause syndicale de 10h — et non pendant la messe.

    J’ai rigolé tout seul face à mon écran.

    Comme quoi être prêtre n’est pas une sinécure… 😉

    Très, très bien joué, Claude !

  2. Un texte comme celui-là, même avec de l’humour et sous une écriture agréable, me fait pleinement réaliser combien je suis dépassée par les nouvelles donne de la vie des années 2013. Je n’arrive pas à bien percevoir comment on peut confondre avoir des affinités avec x ou y et éprouver de l’amour pour x et y pour en arriver à s’envoyer en l’air avec bonne conscience. Je croyais naïvement, jusqu’à maintenant, que l’on naissait homosexuel et que l’on ne le devenait pas. J’ai encore du retard. Zut, alors !
    Cela dit : très bon texte.

  3. Une histoire bien dans l’actualité. Avec une petite avancée vers le futur ? La prochaine étape, c’est le mariage à l’église de tous les types de couples, sans doute !
    Courte, mais percutante cette histoire !

  4. Sacré petit texte!
    Un condensé dans l’air du temps.
    Pauvre père Francis le voilà tout tourneboulé.
    La gérontophile qui préfère son vieux à son gosse…mmh là c’est fort!

  5. Excellent !
    Et tout-frais-tout-chaud, puisqu’il y est même question de la démission du pape… cette nouvelle sera “datée” février 2013.
    Bravo pour le rendu de l’embrouillamini. Et comme chacun retrouve une place (sa place), tout est bien qui finit bien !

  6. Quand je pense au mal de chien que j’ai eu pour faire passer à mes parents que j’allais épouser un fils d’arménien et de bourguignonne de 15 ans mon aîné… il y a 30 ans !
    Excellent Claude, et merci !

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