059-MarcheNoelMarché de Noël

« Pourquoi le marché de Noël a-t-il lieu au moment des fêtes ? », se demandait Raoul en jouant des coudes pour se frayer un passage dans la foule. La place de la Mairie, qui paraissait d’ordinaire si vaste, était en ce vingt-et-un décembre réduite à une masse compacte de corps amalgamés et emmitouflés. Il était quasi impossible d’avancer, de reculer, ou de procéder à quelque manœuvre que ce soit.

« À quoi bon venir ici, se disait Raoul, puisqu’au bout du compte, on ne peut presque pas s’approcher des stands ni voir ce qui est proposé ? »

Une grosse femme interrompit ses réflexions en le bousculant avec violence. Elle poursuivit son chemin en gesticulant, donnant l’impression qu’elle nageait dans la foule, sans même s’excuser.

« Mais aussi, si l’on devait s’excuser à chaque bousculade… la bousculade est permanente, alors, comment faire ? »

Raoul se retourna pour la centième fois, cherchant Charlène des yeux. Elle lui sourit, à l’évidence pas le moins du monde incommodée par la cohue. Comment faisait-elle ? Lui se sentait devenir claustrophobe, dans une foule aussi tassée que celle-ci.

« J’ai trouvé le cadeau pour maman », déclara-t-elle.

« Enfin ! », se dit Raoul. Voilà près d’un mois que Charlène hésitait. Encore un effort, le temps d’acheter la chose, et retour à la maison.

« C’est un foulard en soie que j’ai vu tout à l’heure. On y va ? C’est par là-bas. »

Elle désignait l’autre extrémité du marché. Raoul sentit ses épaules s’affaisser de découragement. Il fallait retraverser une nouvelle fois toute la place, parcourir plusieurs travées entre les stands, et surtout parvenir à se frayer un chemin dans cette masse de bras, de jambes et de parties de corps humains. Toutefois, la perspective de s’éloigner prochainement de cet endroit le motivait.

« Faut éviter de se perdre », cria-t-il à sa compagne pour couvrir le bruit ambiant. Il lui saisit la main et, telle l’étrave d’un navire fendant les eaux, il s’élança dans la mêlée, tractant tant bien que mal la jeune femme dans son sillage…

Grâce à l’efficacité de Raoul, qui ne lâcha pas une seconde la main de Charlène, il ne leur fallut que vingt minutes pour parcourir les cent cinquante mètres qui les séparaient du stand aux foulards en soie. Là, Raoul soupira de soulagement et se retourna vers Charlène.

Ce n’était plus Charlène dont la main était dans la sienne.

Pourtant, il était certain de ne pas avoir rompu le contact ! Il demanda :

« Qui êtes-vous ?

— Ben… je suis Laurence. Tu ne me reconnais pas ?

— Non. Mon nom est Raoul. On se connait ?

— Raoul ? Tu n’es pas Raoul, tu es Daniel. Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Je suis Daniel ?

— Évidemment ! Regarde-toi… »

Le stand des foulards était équipé d’un miroir à disposition des clients. Raoul le prit… son reflet n’était pas lui !

« Mais… Mais… Je ne suis pas fou ! Je suis Raoul. Je suis venu ici avec Charlène, qui voulait acheter un foulard à sa mère… »

Il se mit à parler de plus en plus vite. Il cita son adresse, les prénoms de ses parents, celui de son frère, le lieu de ses dernières vacances, le métier qu’il exerçait et où il bossait, la couleur et le numéro de sa voiture, le film vu la veille, le titre du livre qu’il était en train de lire…

La dénommée Laurence le regardait avec des yeux arrondis d’effroi.

« Tu es pourtant Daniel ! Ou alors, c’est que tu me fais marcher, arrête ce cirque, tu me fais peur ! »

Raoul chercha autour de lui, dans la foule, une solution, quelque chose qui pourrait le rassurer, une explication rationnelle à cette situation. Mais, au lieu d’une réponse, il se vit approcher, tenant Charlène par la main !

C’était bien lui, à n’en pas douter. Bien qu’il eût, comme tout le monde, l’habitude de se voir dans un miroir et non comme les autres le voyaient, il se reconnut sans hésitation, de même que les vêtements qu’il avait enfilés avant de sortir, et bien sûr, il y avait Charlène, qui discutait vivement avec… lui ! La jeune femme et son autre lui s’arrêtèrent non loin du stand des foulards. Elle criait :

« Mais je ne suis pas Laurence, je suis Charlène, arrête de faire l’imbécile ! »

Et l’autre lui répondit :

« Mais je n’ai pas lâché la main de Laurence, comment avez-vous pris sa place ? Je vous dis que mon nom est Daniel ! »

Raoul fit un pas vers eux. À ce moment-là, Daniel le vit et recula d’effroi. Il dévisageait alternativement Raoul et Laurence, et il se mit à trembler.

« Mais… tu es moi !, s’écria-t-il.

« Mais c’est toi qui es moi ! », répliqua Raoul.

Les filles réalisaient enfin que Raoul et Daniel ne les faisaient pas marcher. Il se passait vraiment quelque chose d’anormal.

« On a dû… se mélanger !

— Se mélanger ?

— Avec tout ce monde, cette foule, tous ces gens emmêlés les uns dans les autres comme des spaghettis dans une assiette. Chacun de nous deux a pris sa compagne par la main pour ne pas la perdre. C’est vrai qu’on aurait pu… comment dire… mélanger nos couples. Chercher la main de l’autre dans la foule, et se tromper. Saisir la main d’une autre fille. Ça aurait pu arriver, non ? Mais là… on a mélangé nos esprits. J’ai pris ta place dans ton corps et tu as pris la mienne… »

Ils ne se quittaient pas des yeux mutuellement.

« C’est possible, ça ?

— Non. Mais c’est arrivé.

— Comment ça a pu arriver ?

— Aucune idée, mais tu as intérêt à lâcher la main de ma femme !

— Sinon ?

— Sinon, je te casse la gueule.

— C’est la tienne.

— Je m’en tape.

— Justement ! »

Les deux garçons se ruèrent l’un sur l’autre en même temps. Charlène et Laurence tentèrent de les séparer, ainsi que plusieurs passants, mais en vain. Rapidement, la bagarre s’étendit, les gens ne cessant de se mélanger, et plus personne ne savait qui il était, ni sur qui il tapait. Ceux qu’on croyait reconnaître étaient d’autres, et les autres cognaient sur les uns. L’intervention de la police n’arrangea pas les choses, au contraire, car non seulement les agents n’empêchèrent pas les mélanges de se poursuivre, mais en plus ils fournissaient des matraques à la mêlée.

Ce fut une belle hécatombe, et seule la fatigue finit par avoir raison de cette échauffourée qui s’essouffla. Les belligérants manquant d’énergie et mettant de moins en moins de cœur à la bataille, elle s’acheva faute de combattants, et tout rentra dans l’ordre peu à peu.

Raoul, Laurence et les autres ne comprirent jamais exactement ce qui s’était passé. La magie de Noël, sans doute…


Commentaire

Marché de Noël — 14 commentaires

  1. J’aime beaucoup cette idée et la manière dont elle est traitée. Tout sonne très juste, à tel point que je me demande si ce n’est pas du vécu. Bravo, mon cher Claude et j’en profite pour te souhaiter de bonnes festes, bien entouré.

    Al Paquino

    • Bien sûr que c’est du vécu. (Enfin, pas tout, heureusement.) J’ai eu cette idée il y a quelques jours en me promenant au marché de Noël de Toulouse avec ma femme. On s’efforçaient de ne pas rompre le contact sinon, comme dans la chanson « emporté par la foule, qui nous traine, nous entraine…« , on ne se serait plus retrouvés, j’aurais été obligé de trouver une autre femme alors que je n’ai pas que ça à faire, et ça ne m’aurait apporté que des désagréments.
      (Elle va finir par tomber sur ce commentaire et je vais me faire étriper !)
      Bonnes fêtes à toi aussi, l’ami !

  2. Alors là!!! Ca m’est arrivé il y a assez longtemps et j’appelle encore toujours ce phénomène :le « trucmuche »! Mais de là à pouvoir le narrer à ta manière… j’en serais vraiment incapable. Merci pour l’énigme qui reste irrésolue, quel texte revigorant, bravo Claude!

  3. Belle idée qui nous ramène aux sensations de type « déjà vu » ou « rêvé-vécu ». J’ai trouvé extra la manière dont tu as fait s’emballer le rythme qui permet le dénouement.
    (Au fait, c’est comment les tripes soufflées à la Toulousaine ?)

  4. Je fuis la foule par instinct. Après t’avoir lu, je comprends combien mon instinct est précieux et combien je suis sage de le suivre. Bonne Année.

    • La foule ne me dérange pas. Certes, il n’est pas très agréable d’être bousculé, mais la foule, comme les bancs de poissons, les vols d’étourneaux et les troupeaux de gnous, représente une concentration de vie. Je dirais presque que je m’y sens plus à l’abri qu’en terrain découvert. Quel meilleur endroit pour se faire oublier ?
      Bonne année à toi aussi, Catherine.

  5. Et mais c’est génial ça ! Une occasion unique de changer de peau et de refaire sa vie… pouvait pas la boucler non ?

  6. 1. c’est bizarre, mais je me mets toujours dans le point de vue de l’homme dans ce genre de réaction…
    2. mon homme y perdrait trop au change…
    3. mon homme déteste les marchés de Noël…
    4. pas moi !
    (^_^)

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