MamieMamie dans le métro

Je me sou­viens qu’autrefois, quand débar­quaient les cata­logues de Noël dans les boîtes à lettres, dès le début d’octobre, les gosses com­men­çaient à s’exciter. À plus de quatre-vingts ans, ce n’est plus notre pro­blème depuis long­temps, à Josette et à moi. C’est désor­mais celui de nos enfants, avec leurs enfants. Tou­te­fois, ça nous a fait le même effet, quand on a reçu une réclame inti­tu­lée « Confort et bien-être ». On l’a feuille­tée par curio­si­té, vu qu’on a pas mal de temps libre et que la télé repasse les mêmes c… bêtises depuis une cin­quan­taine d’années.

Dans les pre­mières pages, il y avait des fau­teuils extra­or­di­naires. Incli­nables, accou­doirs orien­tables, repose-pieds… avec des prix de folie, plus chers que toute notre salle à man­ger. Ensuite, il y avait des trucs bizarres, dont on n’a com­pris ni l’utilité ni l’utilisation. Par exemple, un car­dio connec­té. Un ten­sio­mètre connec­té. Un impé­dan­ce­mètre connec­té. Le tout en rap­port avec un… e-coach Blue­tooth.

Là, Josette a vou­lu refer­mer le bou­quin. Elle a déjà du mal avec la molette de la sou­ris, pour faire défi­ler les pho­tos des gosses, alors, des trucs aus­si com­pli­qués, ça l’a mise en sur­chauffe, et à son âge, c’est pas bon. Le doc­teur a dit qu’il fal­lait lui évi­ter les émo­tions et le stress. Mais moi, je suis un curieux, et puis, la tech­no­lo­gie et l’électronique, ça m’a tou­jours pas­sion­né. Je pos­sède trois cal­cu­la­trices et un télé­phone por­table dans lequel on peut enre­gis­trer jusqu’à qua­rante numé­ros. Donc, connec­té, je sais ce que ça veut dire : c’est quand c’est bran­ché à un ordi­na­teur. Par exemple, un appa­reil car­dio connec­té, ça se voit si on achète un micro­pro­fes­seur qua­druple cœur.

On a conti­nué à feuille­ter.

Quand on est arri­vés au cha­pitre des télé­phones à grosses touches, des loupes de lec­ture et des casques pour entendre la télé, on a réa­li­sé que c’était un cata­logue pour les vieux, pas pour nous, même si c’est vrai qu’on n’a plus vingt ans et qu’on a du mal à mar­cher vite. Je me contente de trot­ti­ner jusqu’au bou­lo­drome et Josette se déplace en métro. On a quand même conti­nué à regar­der le bou­quin. Il y avait des attelles, des tables de lit, des cou­verts ergo­no­miques, des alèses de mate­las, des sièges de bain, des réhaus­seurs de toi­lette, des ser­viettes pro­tec­trices anti-odeurs, des pilu­liers…

Et on est arri­vés à la page des déam­bu­la­teurs.

Josette m’a dit « Arsène, je pense que ce serait bien pour toi, un machin comme ça. »

Je l’ai regar­dée. C’est vrai qu’il y a trois mois, je suis tom­bé dans la rue mal­gré ma canne (oui, j’ai une canne, pour faire plus digne), mais c’est à cause du trot­toir qui n’était pas bien nive­lé. Et la semaine der­nière, quand j’ai glis­sé à la bou­lan­ge­rie, c’est parce qu’ils avaient net­toyé le sol deux heures avant et que c’était pas sec.

Par contre, quand Josette s’est rat­tra­pée de jus­tesse à la rampe, dans l’escalier du métro et lorsqu’elle s’est bles­sée à la tête en mar­chant sur ses propres lacets, c’est parce qu’elle com­mence à avoir des pro­blèmes d’équilibre et qu’en plus, ses jambes ne la sou­tiennent plus bien. Je n’avais pas encore osé lui en par­ler, tou­te­fois comme elle avait abor­dé le sujet, j’ai pro­fi­té de l’occasion.

« Tu sais, je crois que t’en aurais bien besoin toi aus­si… »

Elle m’a lan­cé un regard noir, elle n’a rien dit. Elle savait que j’avais rai­son.

On n’en a plus par­lé pen­dant quelques jours, mais on n’a pas bazar­dé le cata­logue. Il a été aux toi­lettes, sur la table basse (pas trop basse), sur le che­vet, dans la cui­sine… Il s’est écou­lé une bonne semaine avant qu’on en recause, et cette fois encore, c’est Josette qui a ouvert le feu.

« Arsène, qu’est-ce qu’on fait pour le déam­bu­la­teur, alors ?

— Ben… t’es d’accord avec moi que ça nous serait utile ?

— Oui.

— À toi comme à moi ?

— Oui.

— Où il est, ce @#&$£ % de cata­logue ? »

Ce qui nous gênait, à part qu’on allait pas­ser pour des vieux, c’était le prix de ces engins. Ils assemblent trois tubes en alu, ils ajoutent des poi­gnées en haut, des bou­chons en bas, et ils vendent ça une for­tune. Si tu prends le modèle avec panier pour les courses et rou­lettes, ça devient car­ré­ment du luxe. Josette et moi, on a vite fait nos comptes. Ce serait un seul truc pour tous les deux. Et ça, ça vou­lait dire qu’on pour­rait plus se pro­me­ner ensemble, comme on le fai­sait encore par­fois, comme quand on était jeunes.

Être obli­gés de mar­cher avec un machin comme ça, alors qu’on s’est connu dans un bal ! Ah ! fal­lait la voir, la Josette, dan­ser et vire­vol­ter avec ses gui­boles de vingt ans cha­cune ! Elle pre­nait à peine le temps de boire une gor­gée entre deux airs, d’éponger son front ruis­se­lant de sueur, et elle y retour­nait. Elle pétillait de beau­té, de gaie­té, de joie de vivre, elle sou­riait à la vie, à la musique, à l’avenir et à tous les gar­çons qui l’invitaient à guin­cher. Mais c’est moi qui l’ai eue, la jolie Josette. C’est ensemble qu’on a eu des enfants, des joies et des peines, et tou­jours, elle a sau­tillé un peu par­tout, s’en allant aux quatre coins de Paris pour cra­pa­hu­ter comme elle a tant aimé le faire toute sa vie. Et aujourd’hui… un déam­bu­la­teur pour deux. Enfants, on avait appris à mar­cher avec des you­pa­las, et on allait finir dans des trucs du même genre. J’ai brus­que­ment réa­li­sé que c’était un achat vache­ment impor­tant.

« Non ! », j’ai gueu­lé. « Faut qu’on en ait un cha­cun.

— Mais com­ment on va faire, mon Arsène ? »

Quand elle m’appelle son Arsène, je craque, depuis la pre­mière fois qu’elle l’a fait, le len­de­main du bal.

« Tu vas voir » ; j’ai répon­du.

Une heure après, on se pro­me­nait ensemble le long des quais, Josette et moi. Avec deux déam­bu­la­teurs. On était allé au super­mar­ché du bout de la rue, on avait glis­sé deux pièces d’un euro dans les mon­nayeurs de deux cad­dies, et on les avait piqués pour ce prix. Deux trucs à mar­cher pour vrai­ment pas cher, avec paniers et rou­lettes ! Josette était radieuse, juste un petit pli qui lui bar­rait le front. Je la connais, depuis le temps. Je savais que quelque chose la tur­lu­pi­nait…

« Dis, mon Arsène… Com­ment que je vais faire, avec ce machin, pour prendre le métro ? »


Commentaire

Mamie dans le métro — 11 commentaires

  1. Ouais. Du coup, ça explique beau­coup de chose. J’étais ce matin au super­mar­ché, à l’ouverture et j’ai cru être dans une mai­son de retraite.
    En plus, avec ce que tu viens d’expliquer, je com­prends tout.
    Moi, j’ai pris un panier… à rou­lettes.

    Bou­hou­hou­hou­hou

    • T’as qu’à y aller un autre jour que le same­di. C’est bien connu, les vieux y vont tous ce jour-là, et ils râlent qu’il y a trop de monde !

    • Per­so je com­prend mieux pour­quoi il y a des anti-vols des­sus magné­tiques et tout pour que le p’tits vieux ne les volent plus !
      Nan mais fran­che­ment après on en trouve plein devant les immeubles, qui gisent là tels des béquilles sans jambes à sou­te­nir

  2. Vrai­ment, elle est trop, cette his­toire ! J’ai bien ri.
    Mais il y a un truc qui me tur­lu­pine : il l’a ren­con­trée à quel âge, sa Josette ?
    “Ah ! fal­lait la voir, la Josette, dan­ser et vire­vol­ter avec ses gui­boles de vingt ans cha­cune !”
    Pour­quoi “vingt ans cha­cune” ? Pour dire qu’elle avait qua­rante ans ? Quel inté­rêt pour l’histoire ?
    Est-ce que “avec ses gui­boles de vingt ans” ne serait pas plus clair ? (Je sais, je suis un peu autiste, je prends tout au pied de la lettre 😉 )

    • Je ne sais pas pour­quoi j’ai écrit ça de cette façon, ça m’est venu tout seul. Tu es autiste ? Je suis schi­zo : j’entends des voix qui me dictent des his­toires, et je les rédige… 😆
      NB : À mon avis, elle avait 20 ans, la petite Josette. Et ses jambes aus­si, for­cé­ment. Ensemble ou sépa­ré­ment, elles avaient 20 ans. Cha­cune. 😐

  3. C’est tel­le­ment vrai ces cata­logues !!!
    Ma voi­sine uti­li­sé un lan­dau sans nacelle.?
    Elle ne pique pas les cad­dies?

    • Bien sûr que c’est vrai. 😀 L’idée de cette mini­fic­tion m’est venue d’un cata­logue offert par ma phar­ma­cienne habi­tuelle. Je l’ai feuille­té, je me suis fait la remarque que les déam­bu­la­teurs à rou­lettes res­sem­blaient à des cad­dies de super­mar­ché, et j’ai tri­co­té le reste autour de cette image. :mrgreen:

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