L’utileL’utile et le futile

Les 7 péchés capitaux. 2- L’avarice

M. Pernac avait quatre ou cinq ans la première fois que quelqu’un avait essayé de lui fourguer une marchandise qui ne servait à rien. C’est sa tante Annette qui était à l’origine de la transaction.

« Tu veux que je t’aime encore plus fort, mon petit Jacques ? Alors, viens me faire un gros bisou. »

Elle ne l’avait pas obtenu. Le petit Jacques n’était pas très prodigue en démonstrations d’affection, et surtout il n’avait que faire d’un surcroît de tendresse de la part de sa parente. Il avait fort bien compris, malgré son jeune âge, qu’elle avait pour devoir de l’aimer quoi qu’il fasse, bien que le motif de cette obligation ne soit pas encore très clair pour lui. Il avait également réalisé que cette affection entraînait une livraison de cadeaux qui se produirait avec ou sans bisous. Tout au plus consentait-il à en distribuer quelques-uns en guise de remerciement après réception des présents, mais il n’était pas question d’en dispenser bénévolement et sans être assuré de retombées matérielles.

Quelques années plus tard, sa mère l’avait entraîné dans une longue explication à propos d’amour, de baisers, et « d’acheter » une petite sœur. Un bébé femelle avait effectivement débarqué chez eux. C’était une chose qui braillait la nuit, bouffait le jour, accaparait sa famille et épuisait tout le monde.

Jacques Pernac en avait conclu que l’amour était une monnaie d’échange avec laquelle on pouvait s’offrir des denrées qui étaient au mieux totalement inutiles et franchement nuisibles au pire.

Encore plus tard, alors qu’il était devenu un bel et fringuant jeune homme, M. Jacques Pernac eut l’occasion de passer un soir par une rue où, sur le trottoir, plusieurs femmes attendaient visiblement quelque chose. L’une d’elles, souriante, assez jolie et peu vêtue, même pour la saison, s’enhardit à l’aborder et lui proposa « d’acheter de l’amour ».

Encore cet amour qu’on ne cessait de vouloir lui vendre ! Il avait parfaitement compris qu’il s’agissait d’un article sans aucune utilité apparente. Toutefois, sur une inexplicable impulsion, il accepta la transaction et suivit la fille.

Quelques instants plus tard, M. Jacques Pernac était de retour dans la rue. Il avait acheté, pour une somme non négligeable, un simple souvenir. Celui-ci était certes agréable, cependant il aurait pu l’obtenir sans bourse délier en y consacrant un peu de temps. Il avait donc acheté du temps, alors qu’il en avait déjà.

Il en voulut à la fille, mais ce sentiment ne dura pas, car il réalisa que grâce à elle, il avait appris des leçons importantes : que cette affaire d’amour était bidon, que ce n’était que du temps et du souvenir, et donc que c’était un piège à gogos.

À dater de ce jour, M. Pernac fit tout son possible pour ne plus rien acheter.

Bien sûr, c’était irréalisable. Il y avait des quantités de choses qu’il ne pouvait faire autrement que d’acquérir, ce qui signifiait les payer. Toutefois, il consacra pas mal d’énergie et de temps, ce fameux temps acheté à prix d’or, à débourser le moins possible.

M. Pernac fit carrière dans les affaires. Afin de se préparer à ce métier, il fit des études pendant plusieurs années, qu’il résuma à sa sœur en ces termes : « Peu importe les marchandises, tu dois acheter le moins cher possible, et revendre le plus cher possible. »

Ça semblait simple, et ça l’était. Dans ses transactions, M. Pernac se concentra sur le prix, sans perdre de vue qu’il devait convaincre les vendeurs de lui céder des articles au meilleur marché, et ses clients à les lui reprendre au prix fort. Il obtint très rapidement à la fois une grande réputation et une fortune conséquente. Cependant, plus cette fortune croissait, plus M. Pernac voulait la faire grossir.

Il savait déjà comment gagner de l’argent, il découvrit comment le garder : tout simplement en ne le dépensant pas.

Désormais, il effectua ses déplacements professionnels en train. Si l’avion était indispensable, il privilégia les vols low cost. Il ne but que de l’eau lorsqu’il était seul et, s’il ne pouvait éviter d’inviter des clients, il faisait transvaser du vin ordinaire dans des bouteilles de crus réputés. Son bureau affichait le tape-à-l’œil indispensable à ses affaires, mais le reste de son personnel (rémunéré au minimum) devait s’acclimater à des conditions spartiates.

Toute la vie de M. Pernac fut organisée autour de cet impératif : réduire les coûts. Ainsi, il tirait son épingle du jeu en toute circonstance.

Et bien entendu, il ne se maria pas ni n’eut d’enfants. Non seulement cela représentait un investissement qui n’était jamais amorti, mais en plus cela entraînait des frais qu’il était impossible d’anticiper : maladies infantiles, tours de manège, repas en famille, cadeaux d’anniversaires et de Noël, vacances onéreuses, temps perdu, etc.

Après quelques décennies, M. Pernac parvint au terme de son existence. Sentant sa fin approcher, il fit convertir tous ses avoirs en argent liquide (grosses coupures afin de limiter le volume), qu’il rangea dans une valise, laquelle fut placée à proximité du lit où il avait prévu de s’éteindre.

Lorsque son heure fut venue, M. Pernac tenta de saisir ladite valise, mais ne put y parvenir, étant désormais immatériel.

Il fut aspiré comme par un courant d’air le long d’un tunnel lumineux au bout duquel un ange l’accueillit.

« Bonjour, Jacques. As-tu bien profité de cette existence ?

— En effet, je suis assez satisfait de moi.

— As-tu accumulé beaucoup de valeurs ?

— Oh, oui ! Mais il m’a été impossible de les emmener avec moi.

— Je ne parle pas de ces valeurs-là. Les seules acceptables, que tu peux emporter jusqu’ici, sont l’amour et la connaissance.

— Je n’ai pas perdu de temps avec l’amour, mais j’ai une connaissance : il faut acheter le moins cher possible, et revendre le plus cher possible. »

L’ange le dévisagea en fronçant les sourcils, puis reprit :

« Je suis désolé, mais ce n’est pas suffisant. Tu dois repartir là-bas… »

M. Pernac revint donc sur terre, et renaquit dans le corps de Franck Monestier.

M. Monestier avait quatre ou cinq ans la première fois que quelqu’un essaya de lui fourguer une marchandise qui ne servait à rien…


Commentaire

L’utile et le futile — 11 commentaires

  1. Bien sympathique, cette série sur les péchés capitaux.
    Ça me rappelle un recueil de nouvelles intitulé « les petits péchés capiteux », mais d’un genre différent 😉
    Pour cette minifiction, c’est ce qu’appellerais : se faire rendre la monnaie de sa pièce 😛
    Merci, p@rtner !

    • Je me souviens de ce recueil, de l’amie Catherine. Je n’ai pas voulu le relire avant de faire cette série, mais j’y reviendrai.

  2. Ce « Laisser un commentaire » me paraît une pure demande de gratification de la part de l’auteur, mais n’entraînera probablement aucun avantage pour le lecteur que je suis.
    Donc, je ne laisse pas de commentaire.
    Signé : Harpagette, la fille de Jacques Fernac

    • Au voleur, au voleur, à l’assassin, au meurtrier. Justice, juste Ciel. Je suis perdu, je suis assassiné, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon commentaire !
      Harpagette, mon amie, avez-vous vu le coupable ? Qui est-il, qu’on l’arrête, qu’on le pende…

  3. J’aimerais bien savoir où il allait chercher ses bouteilles vides de crus réputés pour transvaser le mauvais pinard s’il ne buvait pas…
    Je devais avoir 7 ou 8 ans la première fois que j’ai réalisé que tout se payait dans la vie et qu’on pouvait obtenir ce qu’on voulait pourvu qu’on y misse le prix en argent, flatteries, promesses…
    je me demande bien ce que le bon ange va trouver à y redire…

  4. Ouais, comme ça tu pourras passer en lousdé derrière moi.. tu me donnes combien pour que je l’occupes comme tu dis ?

  5. Pour ceux que ça intéresse, je connais des anges corrompus.
    Il y en a un qui vendrait son âme pour se faire opérer d’une varice. Ah ! La varice ! Quels veinards que ceux qui n’en ont pas !

    Alain

    PS : je sors.

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