097-LUltimatumL’ultimatum

Quoi de plus banal qu’une tour­née de réveillon, pour trin­quer à l’année nou­velle, échan­ger des vœux et prendre des réso­lu­tions ? Pour­tant, ce simple verre aura eu de nom­breuses consé­quences pour Lucia.

C’est Mathieu qui avait ser­vi le cham­pagne aux sept fêtards pré­sents. Un pre­mier tour, avec la mousse qui monte brus­que­ment à l’assaut de la flute, et un second, en tâchant de faire le même niveau par­tout, afin qu’il n’y ait pas de jaloux. Il n’y en avait pas eu. Avec une rare maî­trise et un coup d’œil sans faille, cha­cun avait exac­te­ment autant à boire que les autres. La der­nière goutte avait conclu ce bel équi­libre en tom­bant dans le der­nier verre, celui de Lucia.

« C’est toi qui as fini la bou­teille, tu dois te marier dans l’année » avait décla­ré le ser­veur. L’avait-il fait exprès, pous­sant son savoir-faire jusqu’à déci­der où il fini­rait sa tour­née ? Peut-être.

Lucia s’imagina un ins­tant avec la bague au doigt. Quelle hor­reur ! Trois gosses, des bour­re­lets, les couches, la les­sive, les four­neaux, même plus le temps de se coif­fer… Et se marier avec qui ? Quel mec res­te­rait un mec une fois les épou­sailles ache­vées, sans se trans­for­mer en macho, puis en père de famille qui lit le jour­nal au lit et gratte son ventre velu en se levant ?

Lucia avait écla­té de rire. Mariée dans l’année ? Et pour­quoi pas hal­té­ro­phile, aus­si ? Lucia aimait trop les hommes pour n’en choi­sir qu’un seul !

Deux semaines après, elle avait oublié cette his­toire. Depuis le temps qu’elle buti­nait les gar­çons, elle n’allait pas s’inquiéter pour une bou­tade et encore moins s’arrêter de papillon­ner comme elle le fai­sait depuis qu’elle était en âge de le faire.

Pour­tant, lorsqu’un mois et demi plus tard, à la Saint-Valen­tin, un gars auquel elle ne pen­sait déjà plus la deman­da en mariage, elle trem­bla. La banale plai­san­te­rie du réveillon réson­na à ses oreilles comme un oracle, et même comme un mena­çant com­man­de­ment. « Avant l’an neuf, épouse d’un mâle tu seras ! »

Lucia mit les bou­chées doubles avec l’arrivée du prin­temps. Jusque-là, elle pas­sait pour une fille qui avait de l’appétit, mais elle devint bou­li­mique. Trois ou quatre hommes par semaine, voire plus si affi­ni­tés, ne lui fai­saient pas peur. Au contraire. Frô­lant la sur­chauffe, elle enchaî­na les aven­tures, aidée par un phy­sique qui atti­rait les mecs comme un pot de miel attire les ours.

Mais c’était une erreur. Mul­ti­pliant les par­te­naires, Lucia mul­ti­pliait du même coup les risques que cer­tains tombent amou­reux d’elle. Il ne se pas­sait pas un mois sans qu’on lui adres­sât une demande de convo­lage. À chaque fois, le scé­na­rio était le même : elle pani­quait, elle bafouillait, elle repous­sait le pauvre gar­çon sans déli­ca­tesse et se jetait au plus vite dans les bras du pre­mier venu.

Quand l’été fut sur son déclin, Lucia en était à une dou­zaine de refus, ce qui consti­tuait un incon­tes­table record à cin­quante bornes à la ronde.

L’automne ne vit pas de chan­ge­ment notable dans le com­por­te­ment de Lucia. Pour­tant, au fond d’elle, quelque chose était dif­fé­rent, puisque la moi­tié de cette ter­rible année était pas­sée, et le compte à rebours désor­mais enta­mé. Le dan­ger, tou­te­fois, était tou­jours là, la mena­çant autant qu’au jour de l’an. Cette crainte devait avoir un sub­til effet sur elle, la ren­dant plus belle, ou la fai­sant paraître plus fra­gile, car les pro­po­si­tions se fai­saient de plus en plus nom­breuses. Mais qu’avaient donc tous ces mecs à vou­loir abso­lu­ment se marier, et en plus avec elle ? Étaient-ils tous inca­pables de se faire à man­ger, qu’il leur fal­lait abso­lu­ment une boniche pour s’acquitter de cette tâche ? Elle était de plus en plus vio­lente dans ses refus.

Puis elle s’avisa que de risques il n’y avait point, en réa­li­té.

Per­sonne ne pour­rait l’obliger à convo­ler. Nul ne la condui­rait de force à l’autel pour lui extor­quer un “oui” fatal et défi­ni­tif. Alors, qu’avait-elle à craindre ? Rien.

Si. Elle-même. Car alors que les tem­pé­ra­tures bais­saient et que l’hiver appro­chait, ce fut Lucia qui tom­ba amou­reuse.

Il s’appelait Alexis. Il était grand, beau comme un soleil cou­chant, fort comme un tau­reau, avec qui il par­ta­geait d’autres attri­buts, néan­moins doux comme un agneau, gen­til, calme en toutes cir­cons­tances, galant, un peu voyou… et il avait ce petit quelque chose bien à lui, un argu­ment indé­fi­nis­sable et sans nom qui avait fait cra­quer Lucia.

Car elle avait cra­qué com­plè­te­ment, au point de ne plus repen­ser à la menace qui la pani­quait encore quelques jours plus tôt. Et même… elle espé­rait, elle atten­dait la demande d’Alexis.

Comme cette demande ne sem­blait pas devoir venir, Lucia se réso­lut à prendre le tau­reau par les cornes, en quelque sorte, et à pré­sen­ter elle-même la fati­dique requête.

À laquelle Alexis oppo­sa un net refus.

Alors, Lucia se remit à pani­quer, mais de manière inverse, cette fois. Elle voyait appro­cher la Saint-Syl­vestre et sa main était tou­jours dépour­vue de bague. Elle se sou­vint du mot que Mathieu avait employé : ” tu dois te marier dans l’année”. Tu DOIS !

Il y avait de l’obligation dans ce terme. Que se pas­se­rait-il si elle n’accomplissait pas son des­tin ? Quelles seraient les consé­quences ?

Le réveillon arri­va. Lucia, comme chaque année, fut invi­tée à une soi­rée. Elle s’y ren­dit avec les impres­sions contra­dic­toires de l’avoir échap­pé belle et d’avoir lou­pé quelque chose.

Alexis y par­ti­ci­pait. À minuit, ils burent le cham­pagne. Le jeune homme fit le ser­vice et… fût-ce volon­tai­re­ment ? Sans doute. Il ter­mi­na par le verre de Lucia.

« C’est toi qui as fini la bou­teille, tu dois te marier dans l’année » lui lan­ça-t-il.

Il leva sa coupe, trin­qua avec elle et ajou­ta : « Ta pro­po­si­tion tient tou­jours ? Alors, c’est quand tu veux… »


Commentaire

L’ultimatum — 5 commentaires

  1. Tout est bien qui finit bien. Hum?! pour ceux condi­tion­nés par la socié­té. Vive l’amour libre sans bague au doigt, pour quelques mois ou pour des années, mais sans chaine accro­chée aux pieds.

  2. Tiens, je ver­rais bien une chute légè­re­ment dif­fé­rente, du genre:

    À minuit, ils burent le cham­pagne. Mathieu, comme de cou­tume, fit le ser­vice et… fût-ce volon­tai­re­ment ? Sans doute. Il ter­mina par le verre d’Alexis.
    « C’est toi qui as fini la bou­teille, tu dois te marier dans l’année » lui lan­ça-t-il.
    Alexis, pris au dépour­vu et de panique, vida d’un trait sa coupe. Une fois sa stu­peur pas­sée, un peu vaseux, il se tour­na vers Lucia et lui chu­cho­ta : « Ta pro­po­si­tion tient tou­jours ? Alors, c’est quand tu veux… »

    • Cher maître, je m’incline devant tant d’à pro­pos. C’est en effet une bien meilleure chute, qui tombe moins à plat que la mienne.

  3. Le mariage comme réponse à une super­sti­tion ; ton texte n’y va pas quatre che­mins. Reste une ques­tion ; le mariage est-il un enchaî­ne­ment ou un désir d’offrande mutuelle ? Que cha­cun trouve sa propre réponse et l’assume libre­ment, peut-être. Car l’illusion fait sou­vent écho à la peur dans ce domaine , peur de la soli­tude, de l’indigence, etc…
    Une bonne intro, ce texte que tu nous as pon­du là, Claude, mer­ci :o)

  4. Chouette texte. Sais pas com­ment me posi­tion­ner. J’ai res­sen­ti (en son temps) cette urgence au même ulti­ma­tum, et voi­là qu’aujour’dhui, si c’était à refaire, je n’aurais plus besoin du tout de ce genre de sécu­ri­té… Peut-être parce qu’on a par­ta­gé les couches, les petits pots et les bour­re­lets plus qu’équitablement ?
    Ah si on pou­vait savoir à l’avance com­ment ça se pas­se­rait… Pythie, vous avez dit Pythie ?

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