SONY DSCLoué soit le Seigneur

À la fin de l’office domi­ni­cal, et avant de rega­gner à pied le pres­by­tère en tra­ver­sant le cime­tière, le père Fran­cis pre­nait com­mu­né­ment quelques minutes pour faire un bilan de la messe avec les enfants de chœur, un « débrie­fing », comme ils disaient, afin de dres­ser la liste de menues erreurs qu’il ne vou­lait plus voir se repro­duire. Ensuite, il ran­geait les acces­soires et vête­ments sacer­do­taux, véri­fiait l’alignement des bancs dans l’église, remi­sait les Saintes Écri­tures à leur place, et réglait quelques petits détails. Une fois tout cela ache­vé, il se sen­tait tou­jours brus­que­ment à plat, et n’avait plus qu’une envie : ren­trer pour souf­fler un peu.

Aus­si ne fut-il guère satis­fait, ce dimanche-ci, lorsqu’il vit s’avancer vers lui un homme d’âge mûr alors qu’il allait fer­mer la grande porte avant de par­tir.

Il l’avait déjà croi­sé en ville, mais il ne se sou­ve­nait pas l’avoir aper­çu dans un lieu saint. Bien sûr, tout le monde n’était pas pra­ti­quant. Le père Fran­cis le déplo­rait, mais il était conscient du fait que si toute la popu­la­tion de l’agglomération se ren­dait aux offices, il fau­drait pous­ser les murs de la mai­son de Dieu très loin ! Quoi qu’il en soit, l’important était que les gens finissent par venir vers lui, et c’était pré­ci­sé­ment ce que celui-ci était en train de faire. Alors, il se pré­pa­ra à l’accueillir de la meilleure manière pos­sible.

L’homme sou­riait en ten­dant la main au curé qui la prit et la ser­ra cha­leu­reu­se­ment en atten­dant la suite, mal­gré sa las­si­tude.

« Bon­jour, mon père. Édouard Lalonde.

— Bon­jour, mon fils. Je suis le père Fran­cis, et enchan­té de faire votre connais­sance.

— Moi de même. »

Édouard Lalonde hési­tait. À l’évidence, il était venu pour une rai­son pré­cise, mais il ne savait com­ment l’aborder. Le prêtre l’encouragea :

« Que puis-je pour vous, mon fils ?

— Voi­là… je vais pro­chai­ne­ment marier ma fille et je vou­drais connaître les tarifs. »

Le père Fran­cis fut inté­rieu­re­ment un peu déçu, mais il s’efforça de n’en rien lais­ser paraître. Comme bien d’autres, cet homme venait vers lui pour un besoin pré­cis, et une fois que celui-ci serait satis­fait, il dis­pa­raî­trait, sans doute défi­ni­ti­ve­ment. La reli­gion consom­mable et jetable. Il répon­dit pour­tant avec natu­rel.

« Il n’y a pas de tarifs. Vous don­nez ce que vous vou­lez, sans perdre de vue que l’entretien de la mai­son de Dieu est une lourde charge.

— Mais Dieu sera-t-il pré­sent en per­sonne à la noce ? »

Le curé hési­ta imper­cep­ti­ble­ment.

« Heu… bien sûr. Dieu est tou­jours pré­sent en sa demeure. »

Le type tor­dait ses mains l’une dans l’autre, visi­ble­ment per­plexe.

« Mais est-ce qu’on le ver­ra ? Est-ce qu’il sera VRAIMENT là ? »

Le père Fran­cis ouvrit la bouche, la refer­ma, la rou­vrit une nou­velle fois, et l’oublia dans cette posi­tion tan­dis que l’autre pour­sui­vait :

« Parce que j’ai enten­du dire qu’il fal­lait louer Dieu. C’est pour ça que j’ai deman­dé, pour les tarifs. Pour ma fille, je veux ce qu’il y a de mieux. Je veux pour elle des épou­sailles par­faites, n’est-ce pas. Comme on dit, quand on aime on compte pas. Mal­gré tout, je suis bien obli­gé de mettre une limite, je suis pas mil­lion­naire, moi. Alors, il faut comp­ter com­bien, s’il vous plaît ? »

Non seule­ment le prêtre gar­dait la bouche ouverte, mais aus­si, ses bras étaient para­ly­sés dans une pose assez gro­tesque, l’un le long de son corps, l’autre levé. Mal­gré sa sou­tane, il res­sem­blait davan­tage à un agent de la cir­cu­la­tion qu’à un curé. Au bout d’un temps non négli­geable, il retrou­va assez d’énergie pour bafouiller une réplique.

« Mais… mais… il ne s’agit pas de loca­tion, mon­sieur Lalonde !

— Mais je vous assure qu’à plu­sieurs reprises j’ai enten­du par­ler de louer Dieu.

— Mais ce n’est pas louer dans ce sens. Ça parle de louanges, pas de loca­tion.

— Je vous assure qu’on m’a dit louer Dieu, répé­ta l’autre. Pas lui mettre des langes.

— J’entends bien, et je vous répète que cela signi­fie pro­di­guer des louanges. C’est une manière d’exprimer sa joie en res­sen­tant l’amour de Dieu, en consta­tant sa vic­toire sur le mal, son immense bon­té… »

Lalonde était per­plexe. Il dévi­sa­geait le père Fran­cis en fron­çant les sour­cils, comme si le curé venait de dire une chose incom­pré­hen­sible, ou comme s’il avait par­lé dans une langue étran­gère. À l’évidence, il était contra­rié.

« C’est comme ça depuis long­temps ?

— Ça fait un sacré bail !

— Ah, vous voyez…

— Je veux dire… Depuis tou­jours, évi­dem­ment. »

Le type res­tait pen­sif.

« Mais alors, com­ment je vais faire, moi, pour le mariage de ma fille ? Je lui ai pro­mis un truc géant, la pré­sence d’un pipole, et moi, quand je pro­mets, je tiens. »

Le prêtre était esto­ma­qué. Ce gars vou­lait la pré­sence d’une per­son­na­li­té, il avait pen­sé à Dieu comme il aurait fait venir un clown ou un père Noël.

« Et… le pape ? Il pour­rait pas venir, le pape ? Si je paye ce qu’il faut ? »

Devant l’air sombre que prit le père Fran­cis, Lalonde n’insista pas. Il se retour­na et s’éloigna sans dire au revoir, ron­chon­nant tout seul. Le brave curé eut le temps de l’entendre mar­mon­ner : « Bon, je vais essayer d’avoir un Elvis, alors… »


Commentaire

Loué soit le Seigneur — 6 commentaires

  1. Fabu­leuse his­toire ! J’en sou­ris encore et je vais l’avoir en tête toute la jour­née, je pense. La toute der­nière réflexion de Lalonde est du pur régal. Mer­ci beau­coup, Claude, ça met en forme pour la jour­née.

  2. Pauvre curé… et sacrée langue fran­çaise qui, avec ses mots à sens mul­tiples, peut ame­ner de tels qui­pro­quos !

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