SONY DSCL’œuvre du Diable, la part de Dieu

Le père Francis était content : il allait revoir son vieil ami Gilbert. Ils avaient été à l’école ensemble, s’étaient retrouvés au séminaire et avaient prononcé leurs vœux en même temps. Ensuite, ils avaient pris des voies différentes. Francis avait préféré rester au contact des ouailles et devenir curé dans une petite paroisse tandis que Gilbert avait souhaité intervenir dans les décisions de l’Église et avait « pris du galon ». Pour tous, il était désormais Monseigneur Cazagne, évêque. Pour tous, sauf pour Francis, évidemment. Les deux hommes ne s’étaient pas vus depuis plusieurs années et les responsabilités de Gilbert l’amenant dans la région où son ami officiait, ils entendaient bien ne pas louper une si bonne occasion de passer un moment ensemble.

Point de soutanes, pour une fois. L’anonymat étant préférable par souci de tranquillité, ils avaient convenu de se retrouver dans le restaurant d’un bourg voisin, en vêtements banalisés.

Gilbert n’avait pas changé. Juste un peu grossi, comme Francis le lui fit remarquer ironiquement après les chaleureuses accolades qu’ils échangèrent.

« Tu n’as pas particulièrement minci toi non plus », rétorqua son ami en lui tapotant la bedaine.

« Eh bien, nous ne corrigerons sans doute pas ces défauts aujourd’hui », affirma Francis en s’emparant du menu que la serveuse leur présentait.

Il fit rapidement son choix et jeta un coup d’œil sur le journal plié que Gilbert avait posé sur la table à côté de lui.

« Mon Dieu, s’écria-t-il, encore un séisme en Malaisie ! Pauvres gens…

— C’est en effet terrible, répliqua Gilbert. Nous sommes peu de choses entre les mains de notre Seigneur. »

Francis continuait à feuilleter le périodique.

« Avec ça, un ouragan dans le Pacifique, la sécheresse en Australie, et une vague de froid en Islande…

— Dieu nous envoie les épreuves qu’Il juge nécessaires. C’est à nous, religieux, qu’il incombe de le faire comprendre par les autres hommes.

— Tu crois vraiment que de telles calamités nous sont adressées par Dieu ?

— Évidemment ! Par qui, sinon ? Il cherche à tester notre foi en lui. »

Ils furent interrompus par la serveuse qui, carnet en main et sourire radieux aux lèvres, vint prendre leur commande. C’était une jeune femme ravissante, aux longs cheveux bruns, aux yeux pétillants, à la démarche souple… Elle portait un jean serré et une chemisette ouverte sur une poitrine frémissante. Elle les remercia et s’éloigna dans un déhanchement qui trahissait son bien-être. Gilbert se racla la gorge tandis que Francis poursuivait :

« Je ne suis pas sûr que semer la mort et la misère soit le meilleur moyen pour renforcer la foi des hommes envers Dieu.

— Prétendrais-tu que notre Seigneur se fourvoie en affligeant les populations ?

— Non. C’est juste que… je ne suis pas certain que ce soit Lui l’expéditeur.

— Qui serait-ce, alors ?

— Les forces du mal me semblent plus susceptibles de nous faire crouler sous l’adversité et le deuil qu’un Dieu de bonté.

— Que racontes-tu là, mon ami ? Le malin a été terrassé. Seul notre Dieu triomphant règne désormais sur le monde. »

Francis allait répliquer, mais la serveuse approcha à nouveau, toujours aussi souriante, et posa les entrées sur leur table. Le curé ne put s’empêcher d’admirer son visage, qui respirait le bonheur et la joie de vivre. Gilbert surprit son regard. Dès que la fille se fut éloignée, il déclara :

« Le mal a été vaincu, mais il tente encore et encore de revenir. Il peut prendre les traits les plus charmants et les plus accueillants. Par exemple ceux de cette créature, si tentante que même des prêtres comme toi ne peuvent s’empêcher d’être attirés.

— Selon toi, répliqua Francis après quelques secondes de réflexion, elle serait là pour nous pousser au péché et nous éloigner de notre voie ?

— C’est évident.

— Dieu envoie des séismes, le Diable nous envoie des filles comme celle-ci ?

— Bien sûr. L’Un nous montre sa puissance tandis que l’autre est réduit à nous appâter comme un simple gibier. »

Francis déplia sa serviette et la posa sur ses genoux. Il prit le pain, le rompit, et le donna à son ami pendant que celui-ci emplissait leurs verres de vin d’un rouge profond.

« Eh bien, mon ami, avec tout le respect que je te dois, je ne suis pas d’accord avec toi. Pas du tout, même », déclara le brave curé d’un ton ferme en saisissant sa fourchette d’un geste aussi affirmé.

Gilbert s’apprêtait à faire de même, mais il suspendit son mouvement. Francis sourit avant de reprendre :

« Regarde cette fille, Gilbert. N’aie pas peur, tu ne plongeras pas dans les flammes de l’enfer parce que tes yeux se seront posés sur elle. Admire son corps, ses courbes et ses gestes. À l’évidence, cette jeune personne est très bien dans sa peau, et elle ne demande qu’à faire profiter de ce bien-être tous ceux qui passent à sa portée. Elle partage, ce qui est un acte éminemment chrétien, ou je ne sais plus ce qu’est la charité. Son aspect physique te fait peur, il me semble. Que crains-tu, sinon toi-même ? Elle est quasi parfaite, ce qui est un attribut divin, te ne me contrediras sans doute pas. Et tu voudrais me convaincre qu’elle est une créature diabolique ? Que c’est le malin qui l’a façonnée de ses doigts gourds avant de nous l’expédier pour notre malheur ? Pendant ce temps, notre Seigneur fabriquait des cyclones, de la canicule et des tsunamis comme s’il en pleuvait ? Tu voudrais vraiment me faire croire que ces vagues de morts violentes sont l’œuvre de Dieu et que cette fille ravissante est celle du Diable ? Contemple-la, mon ami, et profite de sa beauté sans arrière-pensées, avec la même insouciance qui te ferait admirer un paysage magnifique. Si Dieu se manifeste quelque part dans ce monde, c’est sans aucun doute à travers ce qui est plaisant. Tu ne crois pas, Monseigneur ? »

Francis reporta enfin son attention sur le contenu de son assiette, tandis que Monseigneur, bouche bée, voyait la divine serveuse s’approcher…

« Tout va bien, messieurs ? », demanda-t-elle en souriant.


Commentaire

L’œuvre du Diable, la part de Dieu — 6 commentaires

  1. +1 avec Francis !
    J’ai connu un jeune curé (à l’époque maintenant il est moins jeune forcément) quand j’étais ado qui ressemblait à Francis. Dans le bus, il était le premier à chanter des chansons paillardes et à boire, en nous expliquant que Dieu avait fait ce qui nous rendait heureux, et que chanter des chants religieux toute la journée, ça ne le rendait pas heureux, lui, alors que boire un coup en compagnie des « chevaliers de la table ronde », si.
    C’est aussi le seul curé qui ait réussi à me faire suivre une homélie en entier, vu qu’il nous faisait rire à chaque phrase (pour un vendredi saint, où on est censé pleurer, c’était pas mal).
    J’espère qu’avec le temps (et les galons) il n’est pas devenu comme Gilbert !

    • Je savais qu’il plairait présenté comme ça, mon curé préféré ! Je me suis totalement mis dans son personnage. Je suis très amoureux de ma femme, mais j’ai toujours autant de plaisir à admirer la beauté des femmes, sans aucune arrière-pensée coquine. Oui, mesdames, un homme peut « mater » sans penser au cul !

  2. Un vrai délice ce texte. Admirer ce qui s’offre de beaux à nos yeux en acceptant ce plaisir comme une bénédiction n’est-ce pas la seule manière de vivre heureux ?

    • La seule… je ne sais pas, mais c’est une voie vers le bonheur. Sans toutefois stagner dans la simple contemplation.
      En tout cas, c’est vrai que les catastrophes sont souvent définies comme épreuves divines. Entre-temps, combien de jolies femmes ont été brûlées pour sorcellerie ? Encore de nos jours, et pas toujours au sens figuré.

  3. 1. Il m’arrive aussi de remarquer de beaux messieurs sans pour autant penser à mal… et je suis TRES amoureuse de mon mari… ce qui est marrant c’est que souvent je remarque chez ces personnes des ressemblances avec mon cher et tendre et c’est ça qui a fait tilt…
    2. Un de mes meilleurs amis et directeur de conscience, quand je vivais à Paris, était un frère mariste. Il aimait beaucoup me sortir au restaurant ou en balade le long des quais de la Seine. Il s’intéressait à toutes les petites choses de ma vie et il n’était pas rare que nous évoquions les « choses de la chair », lui me parlant de son ressenti, de ses choix, de ses curiosités de jeunesse (il avait passé 60 ans au moment des faits)… C’est lui qui a baptisé mon premier fils et qui nous offert une messe juste pour son père et moi quand notre enfant est décédé. Un homme extraordinaire alors même que j’étais athée en ce temps là…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *