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« Bon­jour. Mon nom est Gur­qab, je suis ori­gi­naire de Ke’teeffa, cin­quième pla­nète du sys­tème de Sirius. »

Mady­syn regar­da Gur­qab sans com­prendre.

« Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ? »

Gur­qab écla­ta de rire, virant au bleu sous l’amusement.

« C’est la langue de la pla­nète Terre. Ils appellent ça du fran­çais.

— Ça veut dire quoi ?

— “Bon­jour. Mon nom est Gur­qab, je suis ori­gi­naire de Ke’teeffa, cin­quième pla­nète du sys­tème de Sirius.”

— Ben dis donc, quel cha­ra­bia ! Et ça te sert à quoi de bara­goui­ner ce dia­lecte ? »

Gur­qab s’installa plus à son aise sur le gla­çon, dis­po­sa ses ten­ta­cules sur les cro­chets de repos et sai­sit la coupe d’ammoniaque que Mady­syn lui pré­sen­tait.

« Les habi­tants de ce monde ont appa­rem­ment atteint un stade de déve­lop­pe­ment tech­nique suf­fi­sam­ment avan­cé. Le haut Conseil a déci­dé de leur pro­po­ser de se joindre à l’Empire galac­tique dont les ter­riens ignorent l’existence, bien sûr. Ils ont juste réus­si à envoyer quelques res­sor­tis­sants sur leur satel­lite natu­rel il y a une cin­quan­taine de leurs années, quelques engins un peu plus loin, et c’est tout.

— Ça va leur faire un choc de décou­vrir l’Empire !

— C’est pour­quoi quelqu’un doit être envoyé là-bas pour prendre contact avec eux, et véri­fier qu’ils sont par­ve­nus au stade où une inté­gra­tion à l’Empire est pos­sible.

— Et c’est toi qui as été choi­si ? »

De fier­té, Gur­qab prit une légère teinte jaune.

« Oui. J’ai cap­tu­ré un indi­gène pour apprendre de lui la langue locale. Je vais me rendre sur place dès demain pour com­men­cer ma mis­sion sans plus tar­der… »

.oOo.

Gur­qab n’avait jamais réus­si à s’habituer aux sca­phandres. Mal­heu­reu­se­ment, sur un monde où il n’y avait presque pas de chlore dans l’atmosphère, il était bien obli­gé de s’équiper… ou de mou­rir asphyxié par les gaz locaux tout à fait irres­pi­rables, tels l’oxygène et l’azote. Une fois en tenue, il prit place dans la petite cap­sule, quit­ta le grand vais­seau et se diri­gea vers la sur­face de la Terre.

La pro­cé­dure pour l’approche d’une culture indi­gène pré­voyait une entrée en matière directe et bru­tale. L’expérience acquise par des mil­lions de cas mon­trait que si la civi­li­sa­tion contac­tée n’était pas capable de sur­mon­ter le choc d’une intru­sion exo­gène abrupte, elle avait toutes les chances de ne pas pou­voir s’intégrer cor­rec­te­ment à l’Empire. Donc, Gur­qab posa son engin au milieu d’une grande place, au centre d’une grande ville, sor­tit, et s’avança vers les autoch­tones.

Ils avaient tous fichu le camp en hur­lant. Alors, Gur­qab fit les gestes de paix en usage dans toute la galaxie, et après un cer­tain temps, une délé­ga­tion de ter­riens appro­cha de lui. Il réci­ta sa phrase de pré­sen­ta­tion dans le dia­lecte de ces gens, cepen­dant ils ne parurent pas com­prendre. L’un d’eux finit par émettre des sons dans sa direc­tion.

« Ben­ve­nu­ti a Roma. Par­li ita­lia­no ? »

Gur­qab réflé­chit. Ces êtres s’exprimaient par le même organe que celui dont il avait étu­dié le lan­gage, tou­te­fois de façon un peu dif­fé­rente, et un peu incom­pré­hen­sible. Il insis­ta néan­moins…

« Êtes-vous ter­riens ? Par­lez-vous leur langue ?

— Io non ti capis­co. »

C’était un dia­logue de sourds. Las­sé, et peu dési­reux de perdre du temps alors qu’il avait une impor­tante mis­sion à rem­plir, Gur­qab pré­fé­ra remon­ter dans sa cap­sule et se rendre dans une autre ville. Là, il se pré­sen­ta une fois de plus…

« Vel­kom­men til Oslo. Snak­ker du norsk ? »

Là encore, les gens ne par­laient pas ter­rien, et leur idiome lui sem­bla même dif­fé­rent du pré­cé­dent. Il repar­tit une autre fois, puis une autre, puis encore une autre, puis…

« Dobro­doš­li v Lju­bl­ja­ni. Govo­rite slo­vens­ko ?

Üdvözöl­jük Buda­pes­ten. Bes­zélsz magya­rul ?

Víte­jte v Praze. Mluvíte ?esky ?

Ongi Baio­na­ra. Ez dakite eus­ka­raz hitz egi­ten duzu ?

Vel­ko­minn til Reyk­javí­kur. Talar þú íslens­ku ? »

Et enfin, alors qu’il ne s’y atten­dait plus :

« Bien­ve­nue à Paris. Com­ment avez-vous appris notre langue ?

— J’ai cap­tu­ré un de vos res­sor­tis­sants, et j’ai trou­vé dans son cer­veau cen­tral la connais­sance du par­ler en vogue sur votre pla­nète. Tou­te­fois, j’ai ren­con­tré avant d’arriver ici de nom­breux ter­riens qui ne pigeaient que dalle. Par exemple, ils m’ont dit ceci… »

Et Gur­qab répé­ta sans se trom­per d’une syl­labe et sans défor­mer l’intonation, plu­sieurs des phrases qu’on lui avait adres­sées lors de ses pré­cé­dents atter­ris­sages.

« Vous avez visi­té d’autres pays. Cha­cun, ou presque, a sa langue. Ici, nous par­lons fran­çais.

— Vous vou­lez dire que vous avez plu­sieurs façons de dia­lo­guer sur une même pla­nète ?

— Bien sûr.

— Com­bien de jar­gons avez-vous ? Une dizaine ?

— Beau­coup plus. Nous en avons plu­sieurs mil­liers !

— Vous n’êtes pas par­ve­nus à vous mettre d’accord pour vous expri­mer tous de manière iden­tique ?

— Nous n’avons même pas essayé.

— Mais alors… com­ment faites-vous pour com­mu­ni­quer ?

— En effet, ce n’est pas tou­jours facile. Cela pose quelques pro­blèmes, mais nous avons l’habitude, et nous finis­sons par y arri­ver. »

Gur­qab dévi­sa­gea son inter­lo­cu­teur, qui sou­riait. Com­ment ces gens-là, qui n’étaient pas capables de s’exprimer de façon homo­gène, allaient-ils pou­voir s’intégrer dans l’Empire galac­tique ? Il pro­cé­da à un der­nier test.

« Pou­vez-vous ima­gi­ner un monde peu­plé de plu­sieurs tril­lions d’êtres civi­li­sés par­lant un même lan­gage ? »

L’ambassadeur émit un son que Gur­qab inter­pré­ta comme un éclat de rire.

« Des tril­lions d’êtres par­lant la même langue ? Mais c’est impos­sible, inima­gi­nable ! Ils ne seraient pas civi­li­sés, s’ils étaient aus­si res­sem­blants ! »

Alors, Gur­qab remon­ta dans sa cap­sule, rega­gna le grand vais­seau et, au moyen de puis­sants canons lumi­niques, il rédui­sit en cendres la pla­nète qu’il venait de quit­ter. Com­ment ceux-là avaient-ils pu par­ve­nir à ce niveau de déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique avec un tel han­di­cap lin­guis­tique ? Des êtres même pas capables de se mettre d’accord pour par­ler tous de façon iden­tique… Quelle stu­pi­di­té ! Ils n’auraient jamais pu être assi­mi­lés par la galaxie, et la règle était simple : soit une culture s’intégrait à la civi­li­sa­tion, soit elle dis­pa­rais­sait. Il n’y avait pas de place pour les sau­vages, dans l’Empire galac­tique.

Gur­qab fit demi-tour. Il avait hâte de revoir Mady­syn.


Commentaire

Lingua universalis — 8 commentaires

  1. Quelle ima­gi­na­tion Claude ! Il existe une langue inter­na­tio­nale sur la terre qui est l’esperanto mais qui n’intéresse que peu de monde. Il est vrai qu’avec une langue com­mune, les peuples pour­raient avoir moins l’idée de se faire la guerre ????

    • Oui, il y a eu quelques ten­ta­tives de créa­tions de langues uni­ver­selles. L’espéranto et le volapük sont les plus “connues”. Pour moi qui n’ai jamais réus­si à apprendre une langue, Babel est une cala­mi­té, et je suis en admi­ra­tion devant ces gens qui parlent cou­ram­ment plu­sieurs langues.

  2. ah je l’aime bien celle-là, super ori­gi­nale, jolies trou­vailles ! et puis savoir qu’on peut être annu­lés aus­si faci­le­ment, ça ras­sure… y pour­raient pas envoyer un mis­sile sur la mai­son blanche des fois ?
    mer­ci Claude !

    • :mrgreen: Je vais y pen­ser, mais il n’y a que dans les film hol­ly­woo­diens que les extra­ter­restres visent uni­que­ment les États-Unis. Les vrais ne font pas tant de détails, ils mettent tout le monde dans le même sac.

  3. Pas mal du tout ! J’aime.
    Une langue com­mune à tous ? Pour­quoi pas ? Mais quid du râpeux de l’Allemand, du chant de l’Espagnol et de l’Italien ? Quid de tous les petits bruits des langues de l’Amazonie ? Quid de toutes les mignon­ne­ries de chaque idiome ?
    La diver­si­té est une richesse et non un han­di­cap.
    C’est Gur­qab qui se fout le doigt dans l’œil, s’il en a un. Sinon, il peut se le mettre ailleurs. En tout bien tout hon­neur, bien sûr !

    Bave en bisou

    Paquo

    • Si tu savais ce qu’il a à la place des yeux…
      Mon idée n’était pas de jeter l’anathème sur les par­ti­cu­la­ri­tés musi­cales de cha­cun des nom­breux idiomes qui par­sèment notre belle pla­nète, mais de mettre en avant les dif­fi­cul­tés de com­mu­ni­ca­tion qui séparent les hommes qui la foulent, même lorsqu’ils causent le même dia­lecte.

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