083-HommePoingFermeL’homme au poing fermé

On s’adressait généralement à lui en disant « monsieur Adriel », par habitude, sans trop savoir s’il s’agissait de son nom ou de son prénom. Il était si âgé que plus personne n’était assez vieux pour s’en souvenir. La seule chose dont on était sûr à son sujet, c’est qu’il avait vécu un grand malheur.

Il avait perdu sa fille, sa chère petite fille, très longtemps auparavant.

Quel horrible péché avait-il commis pour mériter un pareil sort ?

On disait qu’elle s’appelait Soléa, mais d’autres prétendaient que c’était Maora, et d’autres encore Lorette. La vérité, c’est que personne ne le savait, alors on inventait. Son père, M. Adriel, était fou d’elle. À ses yeux, elle était la plus jolie petite fille que la Terre ait portée. Pourtant, la plupart des gens ne la trouvaient pas si belle que ça, mais c’est seulement que lui était son père et ne la regardait pas avec les mêmes yeux que les autres. Il n’y avait qu’un seul point sur lequel tout le monde s’accordait, c’était la chevelure de la petite. Elle avait les cheveux les plus fins, les plus harmonieusement bouclés et les plus blonds qu’on ait jamais vus, plus lumineux, disait-on, que le soleil lui-même.

Elle faisait le bonheur de son père. Quelles que soient les circonstances, quels que soient les coups du sort, quelles que soient les difficultés de la vie qui pouvaient mettre M. Adriel de méchante humeur, il suffisait que la fillette fasse son apparition pour qu’il retrouve le sourire, l’entrain et la joie de vivre.

Nul ne sait plus depuis longtemps qui était sa mère. Certainement une femme à la très belle chevelure, dont nul désormais ne se rappelle le visage ni le nom. De même, plus une âme ne se souvient si elle est morte ou partie au loin.

Le drame eut lieu à la colline des cyprès. Pour tous les enfants des environs, il y avait une défense absolue de s’y rendre. En effet, il se trouvait là-haut, sans doute déposés par la main du Diable, d’énormes rochers que les petits adoraient escalader. Plus d’un déjà s’était rompu le cou en chutant de l’un d’eux. Malgré l’interdiction et les risques, tous les gosses le faisaient.

Un jour, M. Adriel, cherchant sa fille des yeux, aperçut au sommet sa lumineuse chevelure qui brillait tant qu’elle était visible de très loin. Il grimpa en hâte jusque-là, et, parvenant en haut, il découvrit la petite qui avait gravi un roc, au ras de l’abîme, et qui se trouvait très près du bord.

Tournant la tête, elle vit son père et, de surprise, elle sursauta… et fut déséquilibrée. Elle glissa sur la pierre, tandis que M. Adriel criait, et elle se retrouva les jambes dans le vide. Elle avait pu se retenir, de justesse, à une minuscule saillie, ses doigts si crispés qu’ils en saignaient.

M. Adriel, fou de terreur, escalada à son tour le rocher et se jeta à plat ventre à sa surface, tendant le bras pour saisir la main de sa fille.

Mais la petite, épuisée, lâcha prise à cet instant précis.

On dit qu’il tenta même de la rattraper par sa magnifique chevelure. Il la vit partir dans le gouffre qui semblait l’aspirer. Alors, il hurla. Il hurla longtemps, debout sur le rocher, hurla comme un loup hurle à la mort, jusqu’à cracher du sang.

Sa voix et son existence brisées, il redescendit enfin. Sa main, avec laquelle il avait essayé de sauver la vie de son enfant sans y parvenir, était restée crispée, fermée comme un poing, si fort que ses articulations étaient blanches.

Les années passèrent. M. Adriel retrouva sa voix, mais plus jamais il ne sourit et plus jamais il ne réussit à rouvrir sa main. Il ne pouvait pas, disait-il.

Le même Diable qui avait déposé les rochers sur la colline des cyprès protégea la vie de M. Adriel, qui vécut encore de nombreuses années. Mais quelle vie ! Il ne se passa pas une heure sans qu’on le vît pleurer, sans qu’on le vît, hagard, tendre les bras, poing serré, pour rattraper sa petite fille. Sans cesse, son regard se portait vers le roc maudit.

Il ne parla presque plus. Il était vieux depuis longtemps, depuis le drame, mais il continuait à vieillir tellement que sa fille, si elle n’était pas morte, serait devenue femme, serait devenue mère, serait devenue vieille à son tour. Et M. Adriel était toujours en vie, souffrant en silence comme un damné, semblant être oublié par la mort elle-même.

Elle vint pourtant le prendre, un soir.

M. Adriel était assis chez lui, tourné vers le rocher qui avait dévoré son existence. Il tremblait un peu, depuis plusieurs années, et cette vibration, ce jour-là, ralentit progressivement, jusqu’à cesser. Alors, il poussa un profond soupir et son cœur s’arrêta de battre.

Et son poing, enfin, se desserra, libérant quelques cheveux incroyablement fins, d’un blond plus lumineux que le soleil lui-même, qui furent emportés par le vent en direction de la colline…


Commentaire

L’homme au poing fermé — 3 commentaires

  1. Un texte très sensible. La perte d’un enfant est un évènement anormal dont il est impossible de s’en remettre sans séquelles. Il fait soleil, je vais vite sortir pour me changer les idées.

  2. Cet homme au poing serré, tel le jeune homme qu’il fut, revendiquant la réalisation de ses espoirs, avant qu’il ne le serre dans sa poche au temps des désillusions… bref, je préfère la sentimentalité de ton texte que l’interprétation « coup d’vieux » qu’il m’a inspirée…

  3. Quel horrible péché avait-il commis pour mériter un si triste sort ?
    Purée ! Ça me fait bondir ça !!!
    Et toi, et moi ? On a commis quoi comme péchés pour souffrir ce qu’on a souffert ?

    Excellent texte au demeurant,
    Merci Claude

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