L'hommeL’homme à la tronçonneuse

Maxime avait toujours apprécié l’ambiance des fêtes foraines et cette foule pleine de visages disparates. Il y avait là des gens que Maxime avait l’impression de ne croiser que dans ce genre de circonstances, au point de se demander où ils étaient en dehors de ces périodes. À croire qu’ils se terraient durant des mois, attendant qu’ait lieu une foire pour quitter leurs antres et se mêler à la population. Maxime aimait aussi le mélange des musiques, techno, rock, percussions et sirènes, formant une cacophonie en bruit de fond, un peu soûlante, mais qui participait de manière indispensable à la mise en scène. Les panneaux en couleur des manèges attiraient le regard par les images qu’ils arboraient : playmates aux poitrines démesurées juchées sur des motos énormes, athlètes aux muscles disproportionnés, caricatures de stars emblématiques telles qu’Elvis Presley, Marilyn Monroe ou James Dean… Et les lumières, les flashs, les claquements des stands de tir, les cris des filles, l’odeur des barbes à papa, les rires des enfants, les hurlements des alarmes, les boniments des saltimbanques tentant d’appâter le chaland…

Tout cela formait un monde particulier dans lequel Maxime aimait se plonger, et s’en éloigner après quelques heures pour entendre siffler ses oreilles, soulagées d’être enfin au repos.

Pourquoi était-il monté dans le train fantôme, ce jour-là ? Parce qu’il s’était laissé entraîner par la compagnie de son pote Lucien et d’Alexia, son amie. Maxime n’appréciait pas trop ces attractions. Tout y était trop « gros » pour avoir peur, bien sûr, mais quand on est à plusieurs, difficile de faire bande à part, alors il les avait suivis.

Le wagonnet s’était engouffré dans le tunnel et avait avancé le long d’un couloir obscur où résonnaient des hululements qui se voulaient lugubres. De fausses toiles d’araignées pendaient jusqu’aux visages des voyageurs, un squelette aux yeux clignotants s’inclina sur leur passage. Un type déguisé en gorille fit mine de se jeter sur eux avec force cris de fureur, cependant rien de tout cela n’impressionna Maxime.

Jusqu’au moment où jaillit un autre acteur grimaçant, revêtu de loques et tartiné de traces sanglantes, faisant de grands gestes agressifs vers eux, armé d’une tronçonneuse. Au dernier moment, Maxime aperçut les yeux du tueur. De magnifiques yeux bleus qui se plantèrent dans les siens juste une fraction de seconde.

« C’est une fille ! »

Le train jaillit à l’air libre et à la lumière. Alexia, rouge d’excitation, était blottie contre Lucien qui profitait de la situation. Ils repartirent dans les allées de la fête, toutefois Maxime ne voyait plus ce qui l’entourait, ne réagissait plus aux incessantes stimulations, n’entendait même plus le chahut discordant qui les cernait. Il était plein des yeux bleus du serial killer de charme, dans le tunnel de la peur. Être victime d’un coup de foudre dans un endroit plein d’éclairs lumineux, c’est peu banal !

Il suivit ses amis vers un stand de tir où il se révéla incapable d’éclater un nombre significatif de ballons, trop déconcentré pour viser correctement. De là, ils filèrent dans des nacelles qui les firent tournoyer dans des loopings sans fin, au point qu’ils ne parvinrent pas à marcher droit pendant plusieurs minutes. Ils se rabattirent vers des montagnes russes, des motos-tampons, un toboggan géant…

Lucien acceptait toutes les demandes d’Alexia, et il laissa une somme rondelette dans les caisses des différentes attractions. Maxime les accompagnait, les suivant parfois sur les manèges, oubliant même de profiter de cette ambiance qu’il affectionnait pourtant.

Bientôt, il n’y tint plus. Prétextant une soudaine fatigue, il les quitta, et s’enfonça seul dans la foire à la recherche du train fantôme. Il eut un peu de mal à le retrouver dans le labyrinthe des allées, prit un billet et s’installa dans un wagonnet, cette fois en compagnie de deux adolescentes trop maquillées. Il y eut les hululements, les toiles d’araignées, le squelette, le gorille… L’homme à la tronçonneuse leva son engin, poussa son cri de rage et s’élança.

La gamine assise à côté de Maxime s’était armée de son téléphone portable et fit une photo, au jugé dans le noir. Le flash partit. L’homme à la tronçonneuse, sans doute dans l’obscurité depuis plusieurs heures, fut ébloui, trébucha et tomba sur eux.

Plus précisément, sur les genoux de Maxime, qui le reçut dans ses bras.

« Pas de doute, c’est une fille. »

Si la sensualité du tueur était masquée par son accoutrement, le corps que Maxime accueillit avec plaisir était indéniablement celui d’une femme. À nouveau, il se plongea dans les iris bleus, de plus près cette fois. La fille ne put s’empêcher de rire, tandis que les adolescentes criaient ensemble, de peur. L’incident n’était pas prévu au programme du train fantôme, et elles avaient été réellement surprises. Maxime aussi, mais il était bien décidé à profiter de l’aubaine. La fille se tortilla, se releva, et cligna des yeux avec eux lorsqu’ils parvinrent au bout du tunnel, en pleine lumière.

Elle s’excusa en souriant et repartit dans les profondeurs des corridors, tandis que Maxime la suivait des yeux. Il n’avait pas été victime des flèches de Cupidon, mais de la tronçonneuse d’un tueur fou !

Maxime attendit jusqu’à trois heures du matin que le rythme fou de la fête ralentisse enfin. Le train fantôme ferma ses portes. Maxime dut parlementer avec le vigile de la sécurité pour rester encore un peu.

Il faillit manquer l’homme à la tronçonneuse. C’était une fille mince et brune, elle s’appelait Olivia. Elle le reconnut immédiatement et devina sans peine pourquoi il était encore là. Il l’invita à boire un verre. À cette heure-là, bien sûr, tout était fermé. Ils marchèrent en attendant qu’ouvrent les premiers bistrots. Olivia expliqua qu’elle faisait ce job pendant que les forains étaient dans la ville, mais ne repartirait pas avec eux.

Ensuite, tout s’accéléra comme lorsque, parvenue au sommet d’une montagne russe, la nacelle plonge dans la descente à une vitesse terrifiante. Ils se revirent. Elle resta dormir chez Maxime. Puis elle s’installa avec lui. Un an après, ils étaient mariés. Deux ans plus tard, Olivia était enceinte. Elle accoucha d’une fille, Clémentine. Passé une vingtaine de mois, ils eurent un garçon, Jacques. L’école maternelle, puis la primaire, puis le collège et le lycée. Clémentine était aussi jolie que l’avait été sa maman. Tandis que Jacques préparait le bac, Clémentine cherchait un job d’été pour financer ses études en fac.

Elle annonça qu’elle avait trouvé quelque chose, dans une fête foraine. On lui avait proposé de faire l’homme à la tronçonneuse dans le train fantôme.

Maxime sourit.

« Méfie-toi des flashs. », dit-il, songeur…


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