LesLes origines

Le professeur Palver avait réussi. Pas tout seul, bien sûr. Il y avait toute une équipe qui avait bossé à ses côtés pendant des années. Il avait également sollicité l’avis, les conseils et parfois l’intervention de nombreux autres savants dans divers pays. Il s’était appuyé, aussi, sur les travaux de tous les scientifiques qui s’étaient penchés sur cette question avant lui, et il y en avait eu beaucoup, bien plus qu’on l’aurait cru.

Finalement, il avait réussi à construire la première machine à voyager dans le passé !

C’était évidemment une invention extraordinaire, qui lui vaudrait sans coup férir le prix Nobel, au minimum. Il faudrait même songer à créer une distinction rien que pour lui, tant ce qu’il avait réalisé surpassait tout ce qui avait été fait auparavant.

Il y avait tout de même une ombre au tableau : c’était une machine à voyager dans le passé. Et seulement dans le passé. En d’autres termes, il était possible de retourner en arrière aussi loin qu’on le désirait, mais c’était un aller simple. Une personne utilisant l’invention ne pourrait jamais revenir, car la machine ne fonctionnait que dans une direction.

Il fut procédé à une expérience sur un être vivant. Le professeur Palver envoya un chat à cinq minutes dans le passé. Toute l’équipe était présente pour assister à l’essai. Les assistants furent même en avance, et ce fut une bonne chose, car le chat apparut à l’intérieur de la machine cinq minutes avant que le professeur ne l’expédiât cinq minutes en arrière. Quelqu’un demanda ce qui arriverait si, au dernier moment, on n’envoyait pas le félin dans ce proche passé, mais il fut décidé de ne pas tenter le coup, au moins pour cette fois-ci.

Le professeur Palver était certain que son nom resterait dans la postérité, toutefois il ne savait que faire de cette invention géniale, qui n’était guère utilisable, il fallait bien l’avouer. Il croquait une poire (il adorait les poires, c’était son péché mignon), lorsque son téléphone sonna.

Son interlocuteur était un fou. C’est sous ce terme que le professeur parla de lui à son équipe un peu plus tard. Ce fou était un historien, un spécialiste du XIIe siècle, qui demandait à être expédié dans son époque favorite, quelles qu’en soient les conséquences. On lui expliqua à plusieurs reprises, pour être sûr qu’il avait bien compris, qu’il ne pourrait en aucun cas revenir un jour à son ère d’origine, mais il n’en avait cure. Il n’avait pas de famille, peu d’amis, seulement une passion : le XIIe siècle. Il se proposait de l’étudier sur le terrain, d’en faire la première et la plus complète analyse possible. Il emporterait avec lui le nécessaire pour enregistrer toutes ses observations sur un support quasi indestructible qu’il placerait à un endroit convenu avant son départ, afin que ces documents traversent les époques et que ses confrères puissent en prendre connaissance.

Le professeur Palver prit une poire. Il en avait toujours dans les poches de sa blouse. Il réfléchit à la proposition de son interlocuteur, hésita, et finalement donna son accord.

Dans le flash produit par l’engin, l’historien fut envoyé en l’an 1137, juste à temps pour assister au mariage entre Louis VII et Aliénor d’Aquitaine. La machine à voyager dans le passé avait à peine refroidi que les collègues du pionnier se précipitèrent sur le lieu convenu, où ils découvrirent les documents rédigés par leur confrère presque neuf cents ans auparavant. Une extraordinaire mine de renseignements, qui allaient remettre en question tout ce que l’on croyait savoir sur cette époque de l’Histoire, et même sur bien d’autres points.

Le professeur Palver n’était toujours pas satisfait. Il aurait tant voulu pouvoir faire des allers-retours, et ainsi circuler librement et en toute sécurité dans le temps. Mais il avait beau se goinfrer de poires (il prétendait que cela lui stimulait le cerveau), il ne parvenait pas à résoudre cet épineux problème.

Un jour, pour mieux réfléchir, il s’assit dans sa machine en croquant bien sûr une poire. Tout en s’échauffant les méninges, il mit tous les curseurs de l’appareil sur zéro, et il réalisa alors qu’il n’avait pas calculé la limite de son invention, c’est-à-dire l’époque la plus lointaine qu’il était possible de joindre. Un de ses assistants l’appela. En se retournant, le professeur actionna malencontreusement la manette de mise à feu. Il y eut un flash, et le professeur disparut de cette époque.

Curieusement, sa première pensée fut qu’il allait savoir quelle était cette fameuse limite. Il regarda autour de lui, redoutant (ce fut sa deuxième pensée) de découvrir des sauvages ou même des dinosaures. Tout ce qu’il vit, ce fut un magnifique parc planté d’arbres et de massifs proprement taillés. Il fit quelques pas sur l’herbe, nota la présence d’un pommier, déplora l’absence de poirier, huma l’air, cueillit une fleur… Ce jardin était vraiment paradisiaque.

Il fut étonné de voir s’avancer vers lui un couple de jeunes gens très beaux… et presque nus ! Ils n’étaient vêtus, si l’on peut dire, que d’une feuille de vigne à l’endroit le plus sensible. Cela évoqua quelque chose au professeur, toutefois il ne parvint pas à se rappeler quoi, car il était encore sous le choc de son voyage involontaire. Les jeunes gens ne semblaient pas gênés de la situation, alors le professeur s’efforça de ne pas accorder d’importance à leur tenue. Ne sachant quoi leur dire, il leur proposa une poire. Le garçon la refusa, mais la fille mordit dans le fruit, et le recracha en faisant une grimace de dégoût. Ils s’éloignèrent, sans plus faire attention au professeur.

La jeune fille continuait à s’essuyer la bouche afin de se débarrasser du goût de la poire, qu’elle n’avait vraiment pas appréciée. Son compagnon s’attarda pour contempler un massif de fleurs, et elle, un peu plus loin, rencontra un serpent.

« Veux-tu manger cette excellente pomme ? » lui demanda le reptile ?

« Ah, non ! » s’exclama-t-elle. « J’ai déjà goûté un fruit aujourd’hui, et j’ai trouvé ça absolument dégueulasse ! Ne tente même pas de me faire croquer dedans, je n’aime vraiment pas ça ! »


Commentaire

Les origines — 9 commentaires

  1. coucou
    c’est bien de penser revenir en arrière pour changer l’histoire!!
    c’est un bonheur de te lire à nouveau!!
    c’est aussi un plaisir de manger une poire ou pourquoi pas une banane?
    A très bientôt…

  2. Si seulement c’était une histoire vraie……Ce serait le rêve. On vivrait nu, à chaleur constante, sans soucis, nos désirs tous comblés en dehors de manger des pommes. Personnellement, je n’aime pas les pommes, cela ne m’aurait donc pas manqué.

  3. Un monde sans bien ni mal, paradisiaque? Pourquoi ce monde-là aurait-il engendré le besoin de savoir, le scientifique, etc… ?
    D’accord. Inutile d’enquiquiner le conteur, fut-il à rebours, dans cette histoire dépourvue, voire au-delà de tout paradoxe, fût-il temporel…
    J’en profite pour poser LA question : avec quoi la faisaient-ils tenir, la feuille de vertu, hein (il te l’a dit le prof, j’en suis sûr) ?

    • Si le prof Palver pouvait retourner chez lui, il trouverait le même jardin, le même couple presque à poil, et tout pareil, car rien n’aurait évolué.
      Le coup de la pomme a créé la curiosité, qui a entrainé tout le reste… pour le meilleur et pour le pire.
      Quant à ta question sur la feuille de vigne, la réponse est très simple : la tige de la feuille est tressée dans la toison pubienne. 😉

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