LesLes fruits défendus

« C’est pô juste, c’est pô juste ! »

Sandi, rouge de colère, se tenait, les mains sur les hanches, buste penché en avant, avec l’attitude de la justicière prête à en découdre avec le monde entier si nécessaire afin de remettre les choses dans le droit chemin. Si elle avait mesuré plus d’un mètre vingt, on l’aurait volontiers imaginée avec une cape rouge et un masque noir, dans le rôle du superhéros vengeur, pourfendeur des méchants, protecteur de la veuve, de l’orphelin et du smicard.

Pour l’heure, sa tenue était moins tapageusement constituée d’un t-shirt blanc, d’un short en coton gris équipé d’un ruban en guise de ceinture, et d’une paire de sandalettes parfaitement adaptées à la chaleur ambiante de cette fin d’été.

« C’est ben vrai que c’est pô juste. T’as raison. »

Benoit n’était pas plus grand que Sandi, mais il était plus gros. Lui n’avait rien d’un glorieux redresseur de torts. Maillot orné d’un lionceau, jean trop court, chaussures trop épaisses pour la saison, lunettes rondes aux branches trop écartées sur sa face poupine, il avait généralement du mal à se faire accepter à cause de son embonpoint, sauf auprès de Sandi, qui aimait tout et tout le monde, à part les méchants.

« On va faire quelque chose pour que ça change. »

Sandi était bien décidée à aller jusqu’au bout.

« Ouais, d’accord. »

Et Benoit était toujours prêt à la suivre.

« Et toi, tu vas m’aider.

— Ouais, d’accord. »

Et Benoit, se grattant la tête, ajouta :

« Mais on va faire quoi ?

— Viens, je vais te montrer. »

.oOo.

Les habitants du village furent fort troublés, dans les heures qui suivirent, de découvrir les décorations inédites qui ornaient les environs. La place de la mairie était parsemée de poires jaunes et juteuses. Tout autour de la petite église, on pouvait voir, accrochés à la grille à intervalle régulier, des pêches et des citrons, en alternance. Sur la pelouse du square semblaient avoir poussé des bananes en grande quantité. Suspendus aux branches des arbres pendaient des melons, des fraises et des mûres. Ornés de rubans multicolores, des ananas et des kiwis avaient été disposés près de la fontaine, tandis que des abricots, des avocats, des prunes et du raisin étaient apparus dans les diverses jardinières de la municipalité ou des particuliers.

Qui avait bien pu arranger tous ces fruits ainsi, de manière aussi étrange ? Et surtout, pourquoi ?

Pourquoi diable s’être donné tant de mal pour réaliser cette mystérieuse décoration ?

L’enquête fut menée par le garde champêtre, qui aboutit très vite à des conclusions nettes et sans appel : le coupable n’était pas le maire, ni le curé, ni l’instituteur. Bien sûr, ça pouvait être n’importe qui d’autre.

Les fruits furent rapidement rassemblés et rendus à leurs légitimes propriétaires avant de se gâter. La gendarmerie fut prévenue, mais déclara avoir d’autres chats à fouetter que de courir après les plaisantins qui s’amusaient avec des fruits.

Si l’affaire ne fut jamais totalement enterrée (on n’oublie jamais rien, dans ces petits villages), elle fut officiellement classée et l’on s’efforça de passer à autre chose. Après tout, personne n’était mort…

.oOo.

Ce fut le curé qui, seul, connut le fin mot de l’histoire, reçu en confession. Sandi lui avoua que c’était elle qui, avec l’aide d’un ami (elle resta évasive sur ce point), avait fait le coup des fruits.

« Mais pourquoi avoir fait tout ça ? »

Le brave prêtre voulait bien accorder l’absolution, toutefois il voulait aussi comprendre les motivations de la coupable.

« Pour la justice ! », déclara fièrement la petite. « Il existe des pommes de pin, des pommes de terre, des pommes d’api, des pommes d’amour, des pommes d’Adam… mais rien pour les kiwis, les abricots et tous les autres. Alors, on a voulu rétablir l’équilibre et combattre les inégalités. C’est pô juste pour les aut’fruits. Donc, on a fait des poires de terre, des fraises d’arbres, des ananas en rubans, et des citrons de muraille ! »

Le curé était une bonne poire, mais faillit tout de même en tomber dans les pommes. Cerise sur le gâteau, il se rendait compte que cette gamine, avec ses yeux en amande, n’avait pas qu’un petit pois dans la tête.


Commentaire

Les fruits défendus — 4 commentaires

  1. J’adore. Bien raison cte gamine. 😆 cela me fait penser à la chanson : »salade de fruits, joli, joli… je plais à mon père… je plais à ma mère. .. » 😉

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