L'enversL’envers des cartes

J’ai revu Sylvaine. Par hasard, bien sûr. Je n’ai tout de même pas fait exprès de la rencontrer, celle-là ! Mais je ne l’ai pas reconnue de suite. Elle qui avait toujours l’air tarte, qui avait un gros cul et des cheveux qui ressemblaient à de la filasse ; elle qui rigolait bêtement, qui savait pas s’habiller, qui avait des lunettes qui lui bouffaient la moitié de sa sale gueule ; elle est devenue une fille… pas si moche que ça.

À l’époque du lycée, les garçons faisaient un détour pour l’éviter, quand ils la voyaient. Les filles comme moi, on chassait le matou, bien sûr. On avait… combien ? Seize ou dix-sept ans. Alors, les mecs, on les attirait comme la confiture attire les mouches. On les prenait, on jouait un peu avec, on les jetait, ou on se les refilait entre nous, on leur faisait croire que c’est eux qui menaient la danse…

De temps en temps, l’une d’entre nous franchissait le pas et allait au lit avec un garçon. À tour de rôle, on y est toutes passées. Le lendemain, devant les autres, on racontait que c’était super, génial, l’extase, le grand pied… Et on rentrait chez nous pleurer dans un coin parce qu’on s’était fait avoir. On est bête, à cet âge.

Mais Sylvaine, non. Sylvaine n’avait pas ce genre de souci. Son problème à elle, c’était que les gars la regardent sans se marrer. Nous, on l’entraînait parfois, quand on sortait. Elle était tellement cruche qu’on paraissait encore mieux, à côté d’elle. Elle, elle pigeait rien. Les mecs faisaient semblant de lui tourner autour pour déconner, et elle s’y croyait vraiment.

Un jour, l’un d’eux a parié qu’il l’embrasserait. Il a gagné son pari, mais je pense que ça lui en a quand même coûté, de lui rouler un patin. Sylvaine s’imaginait qu’il l’aimait, elle sautait dans tous les sens…

Une autre fois, un mec complètement bourré me tournait autour. Il puait la bière, il était moche… J’ai proposé à Sylvaine de l’aider à se trouver un copain.

« Sans blague ? Tu ferais ça pour moi ? Julie, t’es vraiment une amie ! »

Je me suis laissée entraînée par le mec dans la rue, en faisant signe à Sylvaine de nous suivre. Dehors, il faisait noir, on n’y voyait pas grand-chose. Et puis, il était tellement torché… Je me suis barrée en collant Sylvaine entre les pattes du gars. Elle est revenue dix minutes plus tard, le chemisier déchiré, le soutif arraché, la jupe retroussée, en train de chialer… Qu’est-ce qu’on a rigolé, ce jour-là !

L’année d’après, on s’est retrouvées en fac. On avait toutes un peu mûri, même elle, mais nous, on continuait à prendre du bon temps quand on pouvait. Un jour, elle nous a raconté qu’elle avait rencontré un gars super. Benoit, il s’appelait, il avait vingt-six ans, et un poste important dans une grosse boîte qui faisait du commerce international, ce qui l’obligeait à beaucoup voyager. Elle ne le voyait pas beaucoup, toutefois elle lui parlait souvent, avec Skype, et il lui envoyait des cartes postales de toutes les villes où il allait.

Elle nous les montrait, ces cartes. Et c’était vrai qu’il y en avait d’un peu partout. Sydney, Rabah, Toronto, Buenos Aires, Londres, Bangkok, Johannesburg, Kuala Lumpur, Mexico, Prague, Nouméa, Oslo… Discrètement, on a vérifié, les timbres et les cachets de la poste avaient l’air tout à fait vrais. Il lui écrivait des trucs tendres, mais quand même pas trop « pointus » parce que les cartes voyageaient comme ça, sans enveloppes.

Bien sûr, on lui a réclamé une photo de son Benoit, et elle nous a montré, sur son téléphone, une copie d’écran un peu floue d’un mec plutôt mignon.

« Tu le vois quand, ton Benoit ?

— Je sais pas. En ce moment, il est au Brésil…

— Mais il te manque pas ?

— Si, bien sûr, mais c’est juste le temps que je termine mes études. Après, on va se marier et je voyagerai avec lui. »

Nous, on pensait surtout à s’amuser au maximum, et elle, elle parlait de mariage !

On a essayé de la rendre jalouse en lui demandant ce qu’il faisait dans tous ces pays où il devait y avoir plein de filles exotiques, mais elle rigolait. On n’était pas dupe. On savait bien que son histoire de Benoit, c’était du pipeau, qu’elle l’avait inventé pour nous faire mousser. Elle avait dû trouver un moyen, avec Internet, pour se faire envoyer des cartes postales bidon depuis l’étranger ; la photo, elle avait dû la récupérer sur un site.

À la fin de l’année, elle nous a annoncé qu’elle allait rejoindre son Benoit en Croatie pendant les vacances. En effet, elle a disparu pendant un moment. Et puis, ma frangine a eu une crise d’appendicite, et elle a été hospitalisée. Je suis allée la visiter, et en passant devant une autre chambre, qui j’ai vu dedans, couchée sur le lit avec des perfs dans les bras ?

Oui. Sylvaine.

Quand elle m’a reconnue, elle a changé de couleur. Elle a commencé à me raconter une histoire d’opération, de voyage tombé à l’eau, un truc sans queue ni tête. Tu parles ! Elle avait inventé cette histoire de virée à Zagreb, mais la vérité, c’est qu’elle était là, sur ce lit d’hôpital.

On ne l’a plus revue, après ça. Ni à la fac, ni en ville, nulle part. Jusqu’à aujourd’hui.

Ce qu’elle a maintenant et qu’elle n’avait pas à l’époque, c’est un mec. Mais un mec beau comme t’as pas idée ! Grand, costaud, souriant, bien sapé, du genre qui est tout le temps de bonne humeur, prévenant avec elle, et des yeux, mais des yeux… Comment une greluche comme elle a-t-elle pu mettre le grappin sur un gars aussi top que celui-là ? Il avait une tête qui me disait vaguement quelque chose…

« Julie, je te présente mon mari, Benoit. Tu te souviens ? »

J’ai joué le jeu, pour comprendre, j’ai fait celle qui était ravie de revoir sa vieille copine… Elle m’a expliqué que c’est l’amour qui l’avait rendu comme elle est devenue ; Benoit m’a dit qu’elle a une qualité de plus en plus rare, la gentillesse, et que c’est ça qui l’avait fait de suite craquer pour elle. Quelle connerie ! Quand je pense que moi, mon mec vient de me quitter en me traitant de pouf…


Commentaire

L’envers des cartes — 7 commentaires

  1. Toujours bien écrit ce texte, mais t’aurais pas fréquenté trop de connes et trop des simplettes pour nous présenter deux styles de femmes aussi débiles ?

    • Bien sûr, j’ai eu l’occasion de fréquenter quelques connes. C’est comme les flics, tôt ou tard, on tombe dessus. Ou dessous, selon les goûts de chacun… 😆

  2. Je me suis toujours demandé si les histoires de greluches qui se transformaient en pin-up c’est pas pour que les pin-up arrêtent d’emmerder les greluches en se disant qu’un jour elles allaient se transformer en pin-up et leurs piquer leurs mecs qui les traiterait alors de pouf…

    • En fait, c’est les greluches qui emmerdent les pin-up qui voudraient être des greluches mais qui se transforment en poufs les nuits de pleine lune. Des poufs-garous, quoi…

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