L'enterrementL’enterrement du phasme

La nouvelle avait fait le tour du bosquet en moins de temps qu’il en faut à une araignée pour emmailloter sa proie dans un cocon : Oster le phasme était mort, tombé comme une bûche entre deux fourrés !

L’événement était d’importance, car même s’il était la discrétion personnifiée, Oster vivait dans le massif depuis plusieurs mois, et il était un des plus anciens résidents du buisson nord. Organiser des funérailles dignes du cher disparu était indispensable.

Un trio de courtilières se chargea de creuser la tombe. Elle n’avait guère besoin d’être large, Oster étant taillé en aiguille à tricoter. Par contre, il était long, et son caveau devait l’être aussi. Les fouisseurs étant efficaces, l’affaire fut promptement menée. Oster reposerait pour l’éternité (qui est encore plus longue que lui) au bord d’un petit monticule donnant sur un vert boqueteau. Crotty le bousier en fut tout ému et s’imposa en maître de cérémonie, rôle que nul ne lui contesta, car lorsqu’il se mettait en colère, ça sentait mauvais.

La première chose à faire était de désigner ceux qui porteraient la dépouille jusqu’à sa dernière demeure. Sans hésiter, Scolopo le mille-pattes avança d’un pas, car il était un ami de longue date de Oster. Presque en même temps, Annélien le lombric offrit également ses services de croque-mort. Lui aussi était comme cul et chemise avec le défunt. Pourtant, par un des mystères existentiels insondables et étranges, Scolopo et Annélien ne pouvaient pas se piffer.

Une vieille rivalité entretenait entre eux une haine fumante. La cause de ce différend était d’origine anatomique. Annélien trouvait profondément injuste de devoir glisser sur le sol à plat ventre alors que l’autre disposait pour se déplacer de centaines de pattes, tellement qu’il en ignorait le nombre précis. En retour, Scolopo toisait le ver, le traitant de rampant.

Les circonstances n’étant pas au conflit, les deux récents employés des pompes funèbres décidèrent tacitement d’enterrer la hache de guerre le temps d’en faire de même de leur regretté compagnon. La cérémonie commença, Crotty prenant la parole pour prononcer le vibrant hommage de rigueur.

« Oster, vieille branche, tu n’es pas encore cassant que tu nous manques déjà. Tous ici, dans le buisson nord, garderons de toi le souvenir ému de ces conversations à bâton rompu auxquelles tu aimais te livrer, et même si certains sujets te laissaient de bois, tu les supportais avec stoïcisme. Aujourd’hui, c’est ton absence que nous devons supporter, tandis que nous te portons en terre. »

Crotty écrasa une larme qui roulait vers ses mandibules.

« Est-ce que quelqu’un veut ajouter quelque chose ? », demanda-t-il en se retirant, trop ému pour poursuivre.

« Moi, je peux chanter. », proposa Scolopo.

L’iule ioula tristement une complainte de circonstance. On était musicien, dans sa branche, et il s’en tira bien. Si bien que cela raviva la jalousie d’Annélien qui aurait bousculé le myriapode d’un coup d’épaule s’il en avait eu. Il déclama, pour ne pas être en reste :

« Oster, mon ami, la vie est trop injuste. Pourquoi est-ce toi, qui faisais feu de tout bois et ne menais pas une vie de bâton de chaise, qui t’en vas aujourd’hui ? C’est une maîtresse branche de notre voisinage qui est rompue avec ton départ. Je touche du bois pour que tu ne fasses pas de vieux os, d’autant que tu n’en avais pas. »

Annélien et Scolopo soulevèrent la dépouille de feu le phasme et, emboîtant le pas au coprophage, se dirigèrent vers la tombe, suivis en funèbre convoi par la quasi-totalité des habitants du bosquet. Impossible de le porter côte à côte tant il était maigre. Le lombric se mit devant et le mille-pattes derrière. Hélas, celui-ci, peu habitué à avancer de la marche lente qui sied à ces circonstances, piétina malencontreusement le périprocte du ver, qui aurait bien voulu fuir à toutes jambes. Il préféra échanger sa place avec celle du myriapode, et le cortège repartit. Mais à l’inverse, l’apode ne parvenait pas à suivre le train imposé par Crotty et Scolopo et, juste retour de bâton, il réclama une pause. La procession cessa.

« À procéder ainsi, nous n’en verrons pas le bout », se plaignit une mante, qui priait religieusement pour le repos du défunt.

« C’est à cause du ver », râla le mille-pattes. « Il se traîne au lieu d’avancer. Quand je pense qu’on parle de filer ventre à terre !

— Comment, c’est ma faute ? Si ce millipède ne mobilisait pas autant de membres, il y en aurait peut-être pour tout le monde et j’irai plus vite… »

Annélien, sous le coup de la colère, ne parvenait plus à lutter contre les vagues de jalousie et menaçait de les laisser s’exprimer, sans plus d’égard pour le mort. Edgar le hanneton langard en rajouta une couche.

« Faut reconnaître qu’il n’a pas tort. Scolopo, tu as beaucoup de pattes, pour une seule bestiole. Tu ne pouvais pas te contenter de six, comme pas mal de gens ? »

Annélien approuvait, ravi d’avoir quelqu’un de son côté. Pénélope la tisseuse de toile aux huit membres tenta de calmer le jeu et les protagonistes.

« Voyons, mes amis. Nous sommes ici pour un ultime hommage à Oster. Songez à lui, et cessez vos insanités de têtes de bois. »

Elle avait raison, et tous le savaient, même si Scolopo et Annélien ne l’auraient pour rien au monde avoué publiquement. Ils reprirent la dépouille d’Oster sur leur échine et se remirent en route vers la tombe, talonnés par le cortège, chacun faisant des efforts louables pour que la marche funèbre fût digne.

Arrivés au trou, ils y déposèrent le corps du regretté phasme et se recueillirent encore une fois. Ensuite, les courtilières refermèrent le caveau et tout fut terminé. Après l’échange d’un dernier regard hostile, Scolopo partit de son côté et Annélien du sien. Crotty, hochant la tête, resta encore un moment dans le petit cimetière improvisé.

« Quand même, il était encore trop vert pour s’en aller. Il a dû scier la branche sur laquelle il était assis… »


Commentaire

L’enterrement du phasme — 4 commentaires

  1. Gaffe, La Fontaine va te la piquer pour en faire une fable…

    Merci, p@rtner.

    Je retourne où tu sais, avec qui tu sais… 🙁

  2. S’il n’y avait le triste évènement du décès du pauvre Oster, le phasme, je dirais que ce texte est un petit régal et que j’espère lire d’autres comptes-rendus de la vie des minuscules habitants de nos jardins et buissons.

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