100-VendeurRêvesLe vendeur de rêves

Côme était consterné. On était à la veille de l’anniversaire de sa fille, et il n’avait toujours pas de cadeau digne de ce nom. Ou plutôt, digne d’elle, car elle n’était pas n’importe qui, à ses yeux. Et puis… vingt ans ! Ça n’arrive qu’une seule fois, comme on dit. Pour comble de malheur, il avait été retenu plus longtemps que prévu par son travail, et à cette heure-là, les magasins étaient en train de fermer. Il lui restait quelques minutes pour trouver la grande idée et la concrétiser. Bijouterie ? Il lui avait déjà fait ce coup les trois dernières années. Vêtements ? Il était incapable de choisir pour elle. Parfum ? Trop banal. De plus, elle en utilisait rarement.

En général, Côme était optimiste et confiant, mais la nuit tombait et ses ultimes espoirs d’être un papa modèle s’envolaient. Il se retrouva, complètement égaré, dans une ruelle étroite. Mais que faisait-il ici ? Il devrait plutôt chercher un centre commercial qui fermait tard… Il courait, à présent, mais freina brusquement lorsqu’il passa devant une toute petite vitrine, qui accrocha son attention par ses teintes vives et la délicatesse de son agencement.

Il y avait là des articles de toutes sortes, en bois, en pierre, en métal ; finement ouvragés, placés sur des draperies colorées et disposées avec un soin incontestable. Les nuances s’harmonisaient avec élégance, et le regard était irrémédiablement attiré par cet étalage. De quoi s’agissait-il ? Côme était incapable de deviner l’utilité de la plus grande partie des choses présentées, mais il était stupéfié par leur évidente beauté. Sans plus réfléchir, il poussa la porte, faisant tinter la clochette fixée au chambranle.

En avançant sur le parquet où ses pas résonnaient, Côme huma l’odeur qui régnait entre ces murs, un effluve de propreté, d’encaustique et de lieu particulier. Particulier, cet endroit l’était assurément. Il y avait partout des étagères sur lesquelles étaient posés des objets magnifiques à l’usage obscur. Toutefois, l’ensemble ne donnait nullement l’impression d’un fouillis ni d’un entassement. Au contraire, chaque chose avait à l’évidence été rangée avec soin, chacune semblant parfaitement à sa place.

La boutique était plus profonde qu’elle ne le paraissait de l’extérieur. Elle était étroite, mais tout en longueur, et le regard se perdait parmi les rayonnages qui n’étaient pas simplement alignés comme dans n’importe quel magasin ordinaire, mais disposés çà et là, dans un désordre apparent qui pourtant ne devait sans doute rien au hasard. Il n’y avait pas un grain de poussière, pas la plus petite tache ni la moindre trace au sol. Les sons étaient étouffés, donnant une impression d’intimité au visiteur. Le vendeur, un très vieil homme, s’approcha, interrogea Côme sur ce qu’il désirait, et lui présenta patiemment de nombreux objets, tous plus beaux et plus originaux les uns que les autres. Mais Côme secouait la tête. Ces choses étaient magnifiques, mais il ne parvenait pas à imaginer sa fille sourire de bonheur en les découvrant.

Le commerçant lui demanda finalement :

« Vous cherchez sans doute un cadeau pour une personne spéciale ? Et spécialement chère à votre cœur ?

— Exactement. Je ne savais comment l’exprimer.

— Pouvez-vous me parler de cette personne ? »

Côme commença à lui décrire succinctement sa fille, mais plus il s’exprimait, plus il avait à dire. Finalement, il parla longtemps, révélant à ce drôle de bonhomme bien plus qu’il n’en avait l’intention, sur la femme de sa vie. Lorsqu’enfin il se tut, le vendeur hocha la tête. Il s’éloigna, disparut dans l’arrière-boutique, et revint après quelques instants, tenant avec précautions un objet sur ses deux mains en coupe. Il le posa délicatement sur le comptoir en bois, le calant pour qu’il ne roule pas jusqu’au bord.

« Ceci conviendra parfaitement à cette jeune fille, affirma-t-il. Savez-vous de quoi il s’agit ? »

Côme regarda la chose, qui avait la forme et la taille d’un œuf de poule bleuté. Alors, il se souvint…

« Oui, dit-il en souriant. Je sais ce que c’est. »

.oOo.

Lorsque lui-même avait eu vingt ans, son père lui avait offert un cadeau identique. Ses vingt ans à lui étaient loin, désormais. L’événement avait été considérable à l’époque, mais aujourd’hui, avec le recul, c’était devenu un anniversaire comme les autres. Les vingt ans de sa fille étaient pour lui bien plus importants que les siens, périmés depuis belle lurette.

Le petit œuf bleu avait donc disparu de sa mémoire, ainsi que l’appréhension de son père lorsqu’il le lui avait présenté. C’était un cadeau assez particulier, et il n’était pas sûr de lui. Mais ce que Côme n’avait pas oublié, et qu’il n’oublierait jamais, c’est ce qu’il avait trouvé à l’intérieur de cet œuf. Il contenait un rêve !

Pas une vague promesse tout juste digne d’une pause publicitaire. Non, il s’agissait réellement d’un rêve. Pas non plus un de ces songes nocturnes, dont on ne garde qu’une trace ouateuse au petit matin, des bribes souvent sans queue ni tête qui nous font sourire avant de s’évaporer définitivement de notre mémoire.

Avez-vous déjà rêvé de quelque chose pour votre avenir ? « Je rêve de faire un jour telle chose. » Ou « Je rêve de devenir… de faire… d’être… » Oui, bien sûr. Cela arrive à tout le monde, si désespéré soit-on.

Dans l’œuf se trouvait un rêve de ce genre, mais… avec quelque chose de plus. Une force, une lumière, une brillance particulière. Le jeune Côme de vingt ans n’avait pas seulement rêvé ce qu’il y avait dans l’œuf.

Il l’avait vécu.

Il fallait simplement briser l’objet, comme on le ferait d’un œuf comestible. Les images venaient alors. Était-ce de la magie ? Un truc électro-psy qui s’en prenait à vos pensées, s’immisçant dans votre cortex et faisant vibrer vos ondes alpha ou delta ? Le fruit d’une science très en avance sur son époque ? Peu importait à Côme. Ce qu’il savait, c’est que ce dont il avait « rêvé » ce jour-là avait décidé de sa vie. Le jeune adulte qu’il était alors s’était vu lui-même, quelques années plus tard. Non, il ne s’était pas vu, ou pas seulement. Il s’était « senti ». Pendant la durée de ce rêve, il avait vécu, avec toute la précision du tangible et de l’authentique, tel qu’il avait envie d’être, dans le futur. Et surtout, il avait su que c’était possible, puisqu’il l’avait déjà été, en quelque sorte. À partir de ce jour, il avait abordé son quotidien et ses projets avec une confiance, une foi inébranlable en lui-même, en ce qu’il pouvait réaliser, et dans cet avenir qui s’ouvrait devant lui.

Alors, bien sûr, ça avait marché. Il avait « réussi », comme on dit. Pas seulement parce qu’il gagnait correctement sa vie, ni parce qu’il faisait ce qu’il aimait faire, ou puisqu’il ne manquait de rien, mais surtout du fait qu’il était heureux et qu’il rendait heureux les gens qui l’approchaient, vivant une existence sereine et riche avec son épouse et sa fille.

Son père avait tenté de situer le petit magasin où il avait acheté le rêve, mais en vain. Il avait parcouru en tous sens les ruelles du quartier, sans jamais retrouver l’échoppe. S’était-elle évaporée ? Était-elle bien réelle ? Avait-il… rêvé ?

Côme était sûr que sans le cadeau de ses vingt ans, sans cette confiance, son existence n’aurait certainement pas été aussi fructueuse et féconde. Sans rêves, nul ne pouvait avancer dans la vie, puisque tout commence par un rêve. Les rêves avaient mené les hommes jusque sur la Lune ! Bien sûr, il offrirait à son enfant un œuf d’avenir, de rêve et de confiance.

Côme ressortit dans la rue avec le précieux présent et s’éloigna de quelques pas. Il réalisa qu’il n’avait pas noté l’adresse du magasin. Il ne voulait pas faire la même erreur que son père, alors il fit demi-tour, mais le vieux vendeur (était-ce le même qu’une génération auparavant ?) avait déjà éteint et baissé le store. Il n’y avait aucun numéro au-dessus de la porte. Parvenu au bout de la ruelle, Côme ne vit nulle plaque indiquant son nom. Il revint encore sur ses pas, mais, sans doute à cause de l’obscurité, il ne retrouva pas le petit commerce. Il sourit. Il avait confiance, cette confiance qui était sa force depuis ses vingt ans. Il était certain que le jour où elle en aurait besoin, sa fille trouverait la boutique.


Commentaire

Le vendeur de rêves — 26 commentaires

  1. Oui, Côme avait raison : c’était le plus beau cadeau à faire à son enfant. D’ailleurs, l’oeuf n’est-il pas le symbole parfait de la Vie ?

  2. Pourquoi pas ?
    A côté de chez moi, au fond d’une impasse, il existe vraiment, ce magasin. Enfin, il existait : il a fermé depuis une dizaine d’années, il ne reste plus que la devanture dont la peinture s’effrite. Il a fermé exactement un an après l’ouverture d’un super-marché, non loin de là. Il faut dire qu’on ne pouvait pas payer avec la carte bleue. Pff !
    Enfin, moi, je m’en fous, j’ai racheté tout le stock. C’est entreposé dans ma cave. Enfin, c’était entreposé dans ma cave, parce que la mairie a fait des travaux dans la rue, à côté, et tout s’est effondré. C’est malin. Ils ont tout rebouché.Pff !
    Bon, je m’en fous, j’ai creusé et je suis tombé sur une galerie avec le stock du magasin éparpillé tout du long. Enfin, éparpillé… j’ai tout ramassé et je suis allé plus loin, le poser dans une cave à l’autre bout de la galerie. Je ne sais pas chez qui je suis, pour tout dire. Enfin, je ne savais pas parce qu’aujourd’hui, le propriétaire est venu alors que j’étais au milieu de mon stock au milieu de sa cave. Le proprio, il tenait une centaine de feuilles dans ses mains et il avait l’air malheureux. Enfin, malheureux jusqu’à ce qu’il me voit. Pff ! Ma galerie, elle tombait pile dans la cave de Claude.
    Pff ! C’est malin.
    Du coup, il a retrouvé le sourire, et tous les deux, on a discuté au milieu du stock au milieu de sa cave. Enfin, discuté, pas longtemps, parce que sa femme est venue. A table, qu’elle disait. Pff ! Pourquoi pas à chaise, non plus ?
    Pff !
    Alors, on s’est séparé, lui à table et moi dans la galerie. Je suis remonté chez moi et là, ma femme m’a dit :
    je te quitte.
    Pff ! Putain de magasin à la noix !

  3. Une bien jolie nouvelle que cette 100e ! Très touchant, ce cadeau, il est en quelque sorte aussi le rêve de tous les parents.
    Encore bravo pour tes 100 nouvelles ! Mais « sans » nouvelle de Claude, qu’est-ce qu’on va devenir ?

  4. L’un des textes les plus poétiques de ta boutique fictionnelle. Il pose le rêve et la foi, pas forcément dogmatique, qui va nécessairement avec. Ce que je trouve chouette, en plus, c’est la notion de transmission, de partage que tu y ajoutes. Tout le propos de l’écrivain ou de l’artiste, quel qu’il soit.
    Un pilier de ta collection, merci Claude.

    • Ma définition personnelle de l’art, quel que soit sa forme (écrit, musique, peinture, photo…), est que c’est un moyen d’exprimer, donc de transmettre.
      Ceci exclut de fait les formes « d’art » obscur, intello et compliqué, réservées à une « élite » qui se pâme d’admiration en sifflant du champagne.

      • Quel beau cadeau que cette 100ème fiction! C’est de la poésie! Le rêve permet d’avancer, de marcher, de tenir debout quand tout s’effondre autour de nous… Et le rêve que tu partages avec nous, c’est LE Cadeau, une bonne tranche de bonheur, mille mercis cher Claude!

  5. J’éprouve une tendresse toute particulière pour cette #minifiction, et pas seulement parce que c’est la 100e.
    En raison de son contenu, très poétique en effet mais peut-être bien plus personnel à l’auteur qu’il n’y paraît.
    Pour ma part, je retiens ceci (entre autres) : « Sans rêves, nul ne pou­vait avan­cer dans la vie, puisque tout com­mence par un rêve. »
    En raison également des commentaires des lecteurs (Alain, je te reconnais bien là^ ^)
    Mais il y a autre chose.
    Cette 100e marque la fin d’un cycle et annonce le début d’un autre (en forme de retour vers le « long »). Or, je crois savoir d’où provient cette #minifiction. Et en ce sens, elle a été extrêmement bien choisie pour ce 100e opus. Je dirais même qu’il me semble qu’elle s’est imposée d’elle-même.
    Certes, je peux me tromper.
    Mais bon, on s’en tape.
    Tu nous as fait rêver 100 fois, Claude, et je sais que ce n’est pas terminé.
    Alors, chapeau bas, et… 100 fois merci.
    S’il te plaît, continue de nous offrir des oeufs.

    • Tu as raison sur beaucoup de points. Je n’ai pas fait exprès de mettre le n° 100 sur cette histoire, mais je l’ai écrite à un moment particulier de ma vie de famille.
      Je vais bien sûr continuer à pondre des œufs, avec ton amitié précieuse pour me rappeler de le faire. Merci à toi d’être là. Mon lapin.

  6. Je ne puis vraiment rien ajouter à ces nombreux commentaires auxquels j’adhère complètement. Une centième qui trottinera longtemps avec moi.

    • Nous avons fréquemment discuté de l’indispensable confiance à avoir dans nos enfants, Véro. Il s’agit là de la même, sous une autre forme.

  7. Cent nouvelles de toi et l’assurance de ne pas rester sans nouvelles de toi.
    A part ce mauvais jeu de mots, tout est parfait.
    Bravo et merci

  8. Standing ovation pour cette sentie-aime pleine de cent-si-billes-ité (missa est). Je n’ai pas reçu d’oeuf, mais quand il aura 20 ans, mon fils, je chercherai le marchand… merci Claude !

      • Volontiers… mais tu sais en ce qui me concerne, à 20 ans je me faisais bien…. enfin tu vois, pour moi c’est bien plus tard que j’ai commencé à savourer, du coup, a partir du moment où il aura reçu son oeuf, mon fiston le couvera quand il voudra ou pourra…

  9. Je ne sais qu’ajouter à ce qu’ont dit les autres (Pffff peut-être ?)
    Oui, je prend mon tit dej si tard, je le prend quand je veux d’abord :p
    Bonne route et bonne écriture, continue à nous faire rêver, en quelques mots ou en bien plus, à ta convenance !

    • En effet, c’est une matinée tellement grasse qu’elle doit avoir beaucoup de cholestérol ! 😀
      T’inquiète pas, je n’arrête pas déjà de pondre des œufs.

  10. Merci Claude,
    Je ne commente pas toujours, mais la nouvelle de la semaine dernière m’a fait beaucoup rire et celle-ci je l’ai postée immédiatement à Laura, 20 ans et 2 semaines…
    Bisous et merci.
    Françoise

  11. Bonjour Claude,
    Cette 100e minifiction m’a autant touchée que 2 des rares romans que j’ai lu dans ma vie : le grand Meaulnes et Princess Bride (complètement délirant et très poétique).
    Alors que certains récits peuvent être rébarbatifs par la profusion de leurs détails, celui-ci donne envie de toujours fouiller plus loin dans cette boutique et bien sûr de connaître la sensation qu’ils ont pu avoir en ouvrant cet œuf.
    J’espère que tu le prendras bien, mais j’ai aussi eu cette sensation d’être dans la boutique des baguettes d’Harry Potter, où le magicien cherche la baguette parfaite pour l’apprenti qui se présente à lui. Le fait de trouver l’objet parfait pour une personne qu’il n’avait jamais rencontré auparavant…
    J’ai bien sûr été touchée pour d’autres raisons que tu connais et qui sont propres à notre histoire commune. Damien reçoit toujours ta confiance et ton amour. La transformation que tu as faite de cette vie est une leçon aussi belle que les détails de ce texte subtil.
    Mon Esteban, lui, reçoit mon combat pour lui depuis 20 ans et peut-être enfin un diagnostic libératoire… Drôle de cadeau. 😉

  12. Bonjour Claude,
    C’est Karine, la sœur de Séverine.
    Je viens de lire cette nouvelle très belle (c’est Valérie qui m’a donné le lien)
    J’essaye de ne pas attendre leurs 20 ans pour que mes enfants croient en leurs rêves, mais ils sont incroyablement dans la réalité. Un jour, Nola m’a demandé de retirer tous les contes qui étaient dans sa chambre ; elle croyait que les sorcières et les méchants risquaient d’en sortir et de lui faire du mal…!
    Pour ma part, c’est à 40 ans que j’ai commencé à croire en mes rêves et il faut beaucoup de courage pour ne pas y renoncer. C’est bien de les y préparer aussi, non?
    Merci pour cette histoire où il n’y a pas de méchant ni de sorcière.
    Karine

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