105-SonCorpsLe son du corps

Trop vite. Beaucoup trop vite dans le virage. Floriane veut hurler, mais n’y parvient pas. Elle entend Virgil qui crie. La voiture dérape. Elle contrebraque, tourne en sens inverse le volant de toute la rapidité dont elle est capable. En vain. Sort de la route. Un fossé. Des arbres. Un éclat, puis un craquement. Le dernier son entendu par Floriane.

.oOo.

Floriane se souvient de la route, du virage, du volant, du craquement. Elle ouvre les yeux. Une chambre d’hôpital. Il n’y a pas un bruit. Elle se rendort. S’éveille encore. Silence. Replonge…

À son quatrième ou cinquième réveil, il y a une infirmière qui règle une perfusion. Floriane tente de lui parler, ouvre la bouche, mais aucun son n’en sort. L’infirmière lui sourit, semble dire quelque chose et s’en va. Elle revient avec un homme en blouse blanche, un docteur. Il se déplace sans faire de bruit, regarde Floriane, lui sourit à son tour. Il bouge une chaise, pousse un chariot à roulettes, fait tomber un objet. Floriane n’entend rien, mais comprend. Elle est sourde. Le docteur écrit sur un bloc qu’il tend à la jeune femme.

Elle a reçu un choc à la tête, le centre nerveux de l’audition a été gravement lésé. Totalement et définitivement sourde.

La musique. Les rires. Les oiseaux. Le chant. Les vagues sur les rochers. La vie dans la ville. Le vent dans les branches. Le signal du métro. Les mots amicaux. L’aboiement des chiens. Les soupirs de l’amour. Le cri des mouettes. Les pleurs des bébés. Le grondement du tonnerre. Le cliquetis impatient des ongles sur une table. Le raclement des moteurs. Le clapotement de la pluie. Les pétards des gamins espiègles. Le sifflement d’un percolateur. La colère. Le carillon de l’horloge. Le grincement d’une roue grippée…

Perdus à jamais.

Condamnée au silence à perpétuité, elle regrette même celui qui règne lorsque les bruits enfin cessent. Plus que toute autre infirmité, la surdité isole celui qui en souffre. On le lui a dit, mais déjà elle pressent combien c’est vrai.

Soudain elle demande « Virgil ? » sans savoir si un son a franchi ses lèvres. Peut-être a-t-elle seulement murmuré, peut-être a-t-elle hurlé. Le docteur écrit à nouveau.

La voiture a pris feu. Les flammes sans pitié sur les yeux brûlés du jeune homme, qui est désormais aveugle. Totalement et définitivement aveugle.

De ses yeux à elle, des larmes coulent. En vain, car elles ne pourront rendre à leurs vies le bonheur qui en a fui. Culpabilité, car c’est elle qui conduisait. Trop vite, beaucoup trop vite pour ce virage.

Rééducation. Apprendre à parler presque normalement. Retrouver l’équilibre du corps. Retrouver l’espoir de l’âme. Retrouver une raison de vivre.

Retrouver Virgil.

Elle pleure, aussi, sur les couleurs à jamais perdues pour l’homme qu’elle aime. Par sa faute à elle. Il tend la main. À tâtons, il caresse la joue de Floriane. Il lui parle. Elle voit bouger les lèvres qu’elle a si souvent embrassées avec feu, mais ne saisit rien de ce qu’il dit. Les larmes d’eau se font plus nombreuses. Plus bruyantes, sans doute.

Il veut se faire comprendre, tente des signes avec les mains. Mais comment pourrait-il, dans le noir, émettre des gestes précis ?

Elle le voit, mais ne l’entend. Il l’entend sans la voir. Ils sont désormais isolés l’un de l’autre. Totalement isolés à deux.

Être condamné à rester à l’écart du monde est atroce. Mais se retrouver à l’écart de l’être aimé est insupportable. Floriane repousse Virgil, le rejette, le chasse. Il lui semble qu’il serait moins absent au loin que présent, mais hors de communication.

Lui est déchiré, pour les mêmes raisons, ne parvient plus, n’a plus les moyens de toucher le cœur de Floriane, au moment où elle en a le plus besoin, au moment où plus que jamais elle serait sa planche de salut. Coupés l’un de l’autre justement lorsqu’ils sont indispensables l’un à l’autre.

Il refuse de partir.

Alors, retrouvant les gestes qui ne nécessitent ni vue ni ouïe, se souvenant de tout ce qu’ils ont déjà partagé sans recourir aux mots, sans requérir de lumière, sans réclamer d’autres atouts que leur tendresse, il attire la jeune femme dans ses bras et il l’embrasse. Il connaît si bien la voie jusqu’à ses lèvres. Puis, de ses mains et de tout son corps, il lui dit tout son amour, jouant sur son corps à elle pour lui répéter, sans artifices, combien elle est pour lui le monde entier.

Qu’importe la carence d’un ou deux sens lorsqu’on sait provoquer l’embrasement des cinq réunis ? Qu’importe l’impossibilité des mots lorsque les cœurs ont leur propre éloquence ? Langage du corps et de la tendresse, communication des âmes. Floriane, de tout son corps, écoute la ferveur et le désir de Virgil, entend toute la délicatesse du jeune homme. Et lui, du bout de ses doigts, contemple sa beauté à elle, et affirme que nulle autre ne pourra l’égaler.

Leur chemin commun n’est pas terminé…


Commentaire

Le son du corps — 10 commentaires

  1. Merci cher Claude pour ce texte, hymne à la vie. Oui, la tendresse, l’amour vrai, n’ont pas besoin de mots, ni de la lumière du dehors. Seule suffit la lumière de l’âme pour rejoindre l’autre…

  2. Mini format pour un sujet immense. Ton talent permet de fortes évocations qui compense les inévitables raccourcis inhérents à ce type de littérature. Le bilan est positif à mes yeux. Merci pour ce récit :o)

  3. Je ne peux pas commenter ce texte. J’ai travaillé dans un centre de sport pour handicapés et de plain-pied dans la réalité des faits, j’ai constaté que l’amour ne résolvait pas tout. Un peu de rêve ne fait pas de mal et je comprends les intentions louables de ton texte. Amicalement

    • Évidemment que ça ne résout pas tout et que c’est du rêve. C’était juste pour répondre à une conversation au cours de laquelle s’est posé ce cas d’école : « Comment feraient un aveugle et un sourd pour communiquer ? » Mais ni l’amour ni un autre sentiment ne peut résoudre le problème, surtout dans la durée.
      Toutefois, je connais un couple de « diminués » mentaux, avec en plus quelques problèmes neurologiques et physiques (je ne connais pas les détails), et ils s’entendent fort bien. Ils sont conscients, je crois, du regard des autres, mais ils s’en moquent. Ou ils sont habitués…

      • Tu as totalement raison, les couples présentant une déficience mentale font d’excellents couples et s’entraident mutuellement à l’unique condition que cette déficience ne soit pas inférieure à un QI de 70. Souvent, une déficience mentale s’accompagne de problèmes neurologiques et physiques.

  4. Très, très touché par cette minifiction, Claude.

    « se sou­ve­nant de tout ce qu’ils ont déjà par­tagé sans recou­rir aux mots (…) sans récla­mer d’autres atouts que leur ten­dresse »

    Tellement vrai.

    Merci, p@rtner 🙂

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