LeLe seguin de la chèvre

Depuis sa fenêtre, Féli­cien regar­dait la ber­ge­rie et, plus dis­tante, la mon­tagne, dont le pied était dans l’ombre tan­dis que la crête émer­geait déjà dans la lumière du soleil levant. Il y avait tant d’années qu’il n’avait plus grim­pé jusqu’à ces som­mets. De là-haut, le pano­ra­ma était gran­diose, englo­bant toute la val­lée et les cimes voi­sines. Par­fois, quand le temps était par­ti­cu­liè­re­ment clair, on pou­vait aper­ce­voir les miroi­te­ments de la mer loin­taine, que Féli­cien n’avait jamais vue de près.

« Féli­cien, ferme cette fenêtre, les mous­tiques vont entrer ! »

Il ne se retour­na pas, ne répon­dit pas. Et bien sûr, il ne fer­ma pas la fenêtre. C’était inutile, Mathilde trou­ve­rait bien vite un autre pré­texte pour râler. C’était son carac­tère.

Dans sa jeu­nesse, Féli­cien avait eu quelques envies de par­tir, de s’en aller au-delà de cette vie si bien, trop bien réglée. Il rêvait de voyages, de contrées loin­taines, de langues étran­gères, même. Ça n’était pas une chose facile, alors, car nulle fenêtre ne s’ouvrait sur le reste du monde pour le mon­trer et le rendre dési­rable. Il n’avait pour espé­rer mieux que quelques jour­naux, de rares ren­contres et son ima­gi­na­tion, qui fai­sait ce qu’elle pou­vait pour construire des uto­pies.

Le temps était pas­sé. Féli­cien avait com­men­cé à aider son père à s’occuper des bêtes, et petit à petit il avait pris la relève. Il s’était marié à Mathilde, il y avait eu les enfants, le bétail à traire deux fois par jour, la mai­son à faire tour­ner, les gosses qui gran­dis­saient, ses parents qui sont par­tis pour un monde qu’on dit meilleur…

Féli­cien aurait vou­lu que ses reje­tons aient une autre vie, mais son fils avait à son tour pris en main les affaires de la ferme, pen­dant que sa fille épou­sait un type de la ville et s’en allait pen­dant quelques années, avant de reve­nir avec un divorce et un môme.

Ce matin-là, donc, Féli­cien regar­dait la mon­tagne au som­met de laquelle il n’avait plus été depuis si long­temps, depuis que son fils y menait les bêtes chaque été.

« Féli­cien, je te dis de fer­mer cette fenêtre ! »

Alors, Féli­cien tira une chaise, posa un pied des­sus et enjam­ba la fenêtre. Il s’assit sur le rebord et se lais­sa glis­ser à l’extérieur. La der­nière fois qu’il avait fait ça, il n’avait pas plus de sept ans.

« Féli­cien ! Féli­cien ! Mais où que tu vas ? »

Il ne répon­dit pas, enfouit ses mains au fond de ses poches et avan­ça tout droit.

« Reviens ! Reviens ! »

Féli­cien mar­cha tout le jour. Il se sen­tait si léger, d’être ain­si par­ti sans se retour­ner, qu’il avait l’impression de n’avoir plus ni dou­leur ni fatigue. Le soleil, la liber­té et les espaces devant lui le saou­laient de bon­heur. Un souffle de jeu­nesse cares­sait son visage et il sen­tait le sang cou­rir sous sa peau. Ne s’arrêtant que pour cueillir quelque fruit de temps en temps, il appro­cha de la mon­tagne et entre­prit de la gra­vir sans même ralen­tir l’allure.

Il lui sem­blait entendre les cloches des bêtes tin­ter à ses oreilles, il croyait voir son père, appuyé sur son grand bâton, avan­cer devant lui en hous­pillant le trou­peau, il avait l’impression de retrou­ver ses vingt ans et de pou­voir cou­rir dans cette côte comme il le fai­sait jadis.

L’après-midi com­men­çait lorsqu’il par­vint au som­met. Là, il s’accorda enfin une pause et contem­pla le pano­ra­ma. En bas, presque sous ses pieds, petite à se deman­der com­ment il avait pu y vivre, il y avait sa ferme. Plus loin, les pâtu­rages par­se­més de points sombres qui étaient ses bêtes. Plus loin encore, les che­mins qui zig­za­guaient pares­seu­se­ment à tra­vers la cam­pagne, et dont il connais­sait chaque détail. Puis d’autres mon­tagnes et enfin, la mer. La mer, qui lui envoyait des reflets qui étaient autant de clins d’œil et d’appels. Féli­cien en était tout sou­riant.

Il but à des sources vives, par­cou­rut des futaies, goû­ta des châ­taignes, visi­ta des ravins, se repo­sa sur des roches plates écra­sées de soleil…

La jour­née pas­sa si vite que Féli­cien ne la vit point. Mais il vit, sou­dain, la nuit tom­ber.

« Déjà ! » se dit-il, « il faut que je trouve un abri pour les heures qui viennent. »

Dans la val­lée, on par­lait du loup, du ter­rible loup qui, parait-il, pro­fite de l’obscurité pour dévo­rer tout ce qu’il peut attra­per. Mais Féli­cien ne vit pas de loup. Il pas­sa la nuit à décou­vert afin d’admirer le ciel comme il ne l’avait pas vu depuis sa jeu­nesse. Des mil­liers et des mil­liers d’étoiles semées à tra­vers le fir­ma­ment comme pour plaire à lui seul, tant il était cer­tain d’être l’unique homme à contem­pler une telle mer­veille cette nuit-là.

« Hou ! Que c’est beau ! » répé­tait-il inlas­sa­ble­ment.

Féli­cien fut sur­pris par le jour comme il avait été éton­né par l’arrivée de la nuit. À nou­veau, il vit la mer, la val­lée et sa ferme. Sans hési­ter, il se mit à des­cendre, et lorsqu’il par­vint en bas de la mon­tagne, il tour­na sans plus attendre en direc­tion de la mer qu’il n’avait jamais vue de près.

Tou­te­fois, après quelques kilo­mètres, il s’arrêta et se retour­na.

Là-bas, déjà loin­taine, il y avait la ferme où il avait pas­sé toute sa vie avec la Mathilde. Il revint en arrière…

 « Pré­pare-toi, Mathilde, on s’en va.

— Et où que tu veux qu’on aille, à c’t’heure ?

— On va à la mer, Mathilde. J’m’en vais pas par­tir sans toi, tout d’même ! »


Commentaire

Le seguin de la chèvre — 6 commentaires

  1. Très sym­pa cette his­toire. Joli pas­tiche de l’original. Manque un peu de force tout de même.

  2. Acré nom di Diou ! Je m’en vas pas la croire l’histoire celle-là ! Ah que le Féli­cien il amène l’amère mère à la mer ? Et puis quoi, n’encore ? Vont se mettre tout nus et bron­zer sous le soleil, exac­te­ment ? Pazà côté ?
    Acré nom di Diou ! Alors, celle-là, tu m’en vas la copier, tiens !

    Paquo Tille

    PS : sinon, elle est chouette. Je l’aime bien et j’adore la chute. Bisous baveux, mon Clau­dius, comme d’hab.

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