LeLe secret du bonheur

Le visage de la jeune fille rayonnait sur l’écran de la télé. Sans être moche, elle était loin d’être jolie. Pourtant, il émanait d’elle un tel bien‐être que cela la rendait absolument irrésistible. Elle souriait, ses yeux pétillaient, elle était détendue, de toute évidence parfaitement à l’aise.

Le présentateur expliquait qu’elle s’appelait Emmanuelle Favreau, qu’elle avait vingt‐neuf ans, et qu’elle venait d’être reconnue comme la personne la plus heureuse du monde.

L’attention de Bertrand de Métivier fut attirée par ces derniers mots. Selon les critères les plus communément admis, il avait tout pour être heureux, lui aussi. Héritier d’une puissante famille, il possédait une fortune immense pour laquelle il ne s’était jamais fatigué. Il était à la tête d’un empire industriel et bancaire que des gens compétents géraient pour son compte et qui ne risquait pas de s’effondrer. Après avoir profité des femmes durant sa jeunesse, il s’était marié à la plus jolie et la plus riche d’entre elles, et malgré les sommes en jeu, ils formaient un couple sincèrement uni. Il était respecté, craint, influent, beau, courtisé.

Et malheureux.

Bertrand n’avait que très rarement l’occasion de regarder la télévision, car il était sans cesse en conseil d’administration, à l’opéra, en voyage, ou invité aux tables les plus prestigieuses. Et pour la première depuis des années qu’il passait une soirée tout seul chez lui, son épouse étant à un gala de dames bienfaitrices, pour une fois qu’il allumait la télé, le hasard avait voulu qu’il traîne près de l’appareil juste au moment où cette fille était présentée au public.

Emmanuelle œuvrait bénévolement dans des associations caritatives. Elle donnait de son temps pour soulager les personnes malades, les enfants, surtout. C’est pour cela qu’elle s’était fait connaître, car son engagement était total. Petit à petit, ses actions avaient été médiatisées, et son évident bonheur avait attiré l’attention des psychologues et autres scientifiques. Ceux‐ci avaient mis au point une grille de test destinée à quantifier le ressenti que les gens ont de leur propre vie. Le verdict était sans appel. Sur des millions de cas étudiés dans le monde entier, Emmanuelle était la personne la plus heureuse.

Bertrand composa immédiatement le numéro de son secrétaire particulier, même à cette heure tardive.

« Cette fille, dans la télé. Je veux lui parler le plus rapidement possible. Trouvez ses coordonnées et appelez‐la. »

Dans le petit écran, Emmanuelle, souriante, expliquait qu’il était extrêmement simple de baigner dans la quiétude, qu’il suffisait surtout de le décider, c’est-à-dire d’être prêt à abandonner tout ce qui pouvait lui faire barrage.

« Le bonheur est déjà là. Le chercher est stupide, on l’a sous les yeux et dans les mains. Il faut juste ôter tout ce qui s’interpose entre lui et nous. »

Quelques minutes après la fin de l’émission, le secrétaire de Bertrand se présenta chez lui, un téléphone portable à l’oreille.

« Ne quittez pas, mademoiselle. Je vous passe M. de Métivier. »

Et, s’adressant à Bertrand…

« Il s’agit de la jeune personne de la télé, monsieur. »

Bertrand saisit le combiné.

« Melle Favreau ?

— C’est moi. Enchantée, monsieur.

— De même. Votre bonheur… Je veux savoir comment vous faites. Donnez‐moi votre tarif, c’est accepté d’avance.

— Mon prix pour quoi ?

— Pour le secret. Le mode d’emploi pour être heureux. Votre prix sera le mien.

— Mais… ça n’a pas de prix, voyons !

— Tout a un prix. Que diriez‐vous de… »

Il annonça une somme avec des termes qu’Emmanuelle ne connaissait pas.

« Ce que je veux dire, monsieur, c’est que le bonheur est un état d’esprit, pas une technique ni une recette. Je peux vous dire comment je vis, comment j’en suis venue à me sentir aussi bien dans ma vie, mais je ne peux en aucune façon vous garantir que vous obtiendrez le même résultat.

— Ne vous inquiétez pas pour ça, mes experts s’en chargeront, ils sont efficaces. Mon chauffeur passera vous prendre demain peu avant dix heures. La somme sera à vous, apportez un RIB. »

Bertrand raccrocha. Emmanuelle resta un instant perplexe, avec le combiné à la main, puis elle éclata d’un rire joyeux, tant tout cela lui semblait drôle. S’adressant à l’appareil muet, elle déclara :

« Il est dingue, celui‐là. Il croit que ça se met en bouteille, le bien‐être ? Que ça s’achète au poids ? Que ça s’étudie au microscope ? Idiot, va ! Je suis heureuse parce que je n’ai envie de rien que je ne possède déjà, et que je me moque de perdre ces choses‐là. »

Le lendemain, Emmanuelle n’y pensait plus du tout lorsqu’on sonna à sa porte. Elle ouvrit à un chauffeur en livrée qui, casquette à la main et raide comme l’obélisque de la Concorde, expliqua qu’il venait la chercher afin de la conduire à son rendez‐vous avec M. de Métivier.

« Mais… je croyais que c’était une plaisanterie.

— M. de Métivier ne plaisante jamais, mademoiselle.

— Et il s’étonne de ne pas être heureux ? »

Emmanuelle était curieuse de voir ce type de près. Elle planta là le chauffeur et alla se préparer tranquillement.

Bertrand était irrité. Son temps était compté. Il avait prévu de consacrer une heure à cette histoire de bonheur, ce qui lui semblait amplement suffisant. La fille venait, lui fournissait le secret, il payait, et il passait à la suite. À onze heures, il devait recevoir le ministre de l’Industrie et même lui ne pouvait faire attendre trop longtemps un ministre. Or, il était déjà dix heures vingt, et elle n’était toujours pas là. Que faisait‐elle, et que faisait son chauffeur ? À la demie, il perdit vraiment patience et fit appeler sa voiture. Le secrétaire revint rapidement, gêné d’annoncer que personne ne répondait.

« Mais qu’est-ce qu’ils fabriquent ? Je n’ai pas que ça à faire ! Il n’y a aucun moyen de les joindre ?

— Ils sont peut‐être encore chez cette jeune dame. Je vais passer un coup de fil à son numéro. »

Mais là non plus, personne ne décrochait. Il était presque onze heures quand le téléphone sonna sur le bureau du secrétaire. C’était le commissariat. La voiture de M. de Métivier avait eu un accident très grave sur le périphérique, prise dans un carambolage qui impliquait de nombreux véhicules et qui avait entraîné la mort de dizaines de personnes, dont celle du chauffeur et de sa passagère.

Bertrand fit les seules choses qui lui semblèrent logiques. Il ordonna qu’on prépare sa seconde automobile, qu’on recrute un nouveau chauffeur, et qu’on appelle les studios de télévision pour savoir qui était la personne suivante la plus heureuse du monde, afin de lui demander son secret.


Commentaire

Le secret du bonheur — 9 commentaires

    • Si c’était aussi simple…
      Je pense que mes petites histoires apportent au mieux un peu de plaisir. Le bonheur est un peu plus compliqué et durable. Serait‐ce une énergie renouvelable ?

  1. Cette fois, après “Infiltration” à l’inéluctable final, Claude impose à sa nouvelle un final aussi imprévisible et brutal que l’accident lui‐même.
    Deux questions demeurent : le malheur serait‐il aussi contagieux que le bonheur ? Et, surtout, plus puissant ?

    • Je VEUX croire que le bonheur est plus fort et plus puissant ! Malheureusement, je constate que le malheur semble plus contagieux. Comme une maladie honteuse.

  2. Encore une fois tu nous as eus! Je ne m’attendais pas du tout à cette fin… tragique.
    Ceux qui ne sont jamais contents, quoi qu’ils fassent, sont pénibles, laids dedans, et polluants quand ils se délectent à faire “profiter” leur entourage de leur vision du monde toute pourrie. Si on ne peux pas mettre une distance physique entre eux et soi, ce qui est le mieux, la distance psychologique ça aide.J’en connais un rayon.

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