LeLe repas du guerrier

La famine et le besoin avaient déferlé sur le monde, et avec elles ses cohortes de pleurs, de cris, de morts et de trahisons.

Si la guerre tuait surtout des soldats, la faim terrassait tous les humains sans distinction, en beaucoup plus grand nombre que la mitraille. Les ventres étaient vides, les os saillaient. Pour manger, pour nourrir leurs petits, les femmes et les hommes commirent des actes atroces. Ils volèrent leur voisin, ils engloutirent des restes, ils se repurent de viande faisandée, de rats, finalement de ceux qui étaient morts avant eux.

Avant d’en arriver là, bien sûr, ils avaient dévoré tous les animaux des troupeaux, et tous ceux qui se trouvaient dans les zoos.

Non, pas tous. L’un d’eux était parvenu à échapper à la fois à sa cage et aux dents des affamés.

Lui aussi avait faim. Lui aussi avait peur, loin de son espace naturel, loin de son territoire natal. Ses craintes, sa fringale et le souvenir des mauvais traitements subis se mêlèrent sous son crâne et firent de lui une bête féroce. Désormais, le chasseur, c’était lui.

Il devint invisible. Il frappait, tuait, mais ne se montrait pas. Il semblait être partout à la fois, ici aujourd’hui, demain très loin, de manière imprévisible. On ne trouvait comme preuve de son passage que les restes de ses repas. Et, bien sûr, un vide, un manque, l’absence de celui ou de celle qu’il avait mangé.

Car il aimait la chair humaine. Elle était facile à obtenir, et en grand nombre autour de lui. Chaque jour, plusieurs personnes disparaissaient, dont on ne retrouvait que quelques os épars et des lambeaux de vêtements.

Il y avait peu d’empreintes, tout juste de vagues traces de passage, des traînées dans l’herbe, des excréments, des coups de pattes ou de groin, toutefois rien de précis ni d’identifiable à coup sûr. Certains affirmaient qu’il s’agissait d’un tigre, d’autres d’un ours, ou d’un caïman. On prétendit même que c’était un cheval rendu fou par la faim, ou de plusieurs bêtes, chacals, serpents, singes, jaguars, réunis par la nécessité de se nourrir en une seule troupe carnassière qui parcourait la région en pourchassant les proies accessibles et peu combatives qu’étaient les humains.

Alors, puisqu’elle n’avait pas de visage et qu’elle frappait aveuglément, on appela cette bête Guerre.

Les hommes jeunes et travailleurs, ayant davantage de besoins alimentaires, étaient pour la plupart déjà morts de faim ou partis au loin gagner leur vie. Les habitants désignèrent un vieil homme, naguère chasseur, pour traquer et abattre Guerre. Il examina les traces laissées, huma l’air, effleura quelques poils perdus. Le vieux choisit un fusil très long, le démonta, huila soigneusement chacune des pièces métalliques, remonta l’arme et la chargea. Il s’entraîna à tirer sur une cible et vit qu’il savait toujours viser, aussi bien et à peine moins rapidement que dans sa jeunesse. Le chasseur étudia encore les empreintes, pendant que d’autres personnes continuaient à être dévorées, puis il s’élança, son flingue prêt à faire feu.

On retrouva de lui quelques ossements éparpillés, sa veste en cuir déchiquetée, et le fusil, tordu comme du fil de fer.

Alors, plusieurs chasseurs, tous des hommes d’un âge déjà avancé, se groupèrent pour traquer Guerre à plusieurs. Ils étaient douze, et ne doutaient pas de tuer la bête, car, enrichis par la malheureuse expérience de leur prédécesseur, ils avaient un plan. Ils voulaient attirer leur cible dans un piège, la rabattre dans un labyrinthe de rues de plus en plus étroites jusqu’à une venelle d’où elle ne pourrait s’échapper et où il leur serait facile de la cribler de plomb.

Ils choisirent soigneusement l’endroit où Guerre devrait finir sa vie sous leurs coups, définirent avec précision par où ils feraient passer la bête, et ils évacuèrent toute la zone. Puis ils préparèrent leurs armes et, dès que le monstre fut signalé, par une nouvelle tuerie, ils se mirent en route vaillamment. Faisant beaucoup de bruit en tapant sur des boîtes vides, tirant en l’air et criant, ils tentèrent de diriger Guerre vers le piège. Est‐ce qu’au contraire, l’animal fut attiré par ce bruit vers les chasseurs ? Peut‐être. En tout cas, tous furent massacrés, sauf un qui, du temps qui lui resta à vivre, ne réussit plus jamais à prononcer une phrase cohérente.

Un soldat vint à passer par ce pays. Il était jeune, vaillant, valide et habitué à répandre la mort avec des armes. Il n’hésita pas à se lancer courageusement aux trousses de Guerre, il put l’apercevoir et tira plusieurs coups de feu dans sa direction. Parce qu’il était vraiment très bien entraîné, la bête le tua seulement le troisième jour.

Alors, la panique fut à son comble. Il était évident que nul ne parviendrait à abattre le monstre. Certains voulurent s’enfuir au loin, on retrouva des corps déchiquetés sur diverses routes. D’autres se donnèrent eux‐mêmes la mort pour ne pas la recevoir de Guerre. Il y en eut qui tentèrent de l’amadouer, et lui apportèrent leur propre voisin en pâture, elle dévora les deux.

Ce ne fut qu’après de nombreux mois, alors qu’il ne restait que quelques survivants, oubliés par hasard ou échappés par miracle, que Guerre, repu, quitta la contrée dévastée, allant porter la désolation vers d’autres peuples.

Ceux qui vivaient encore rebâtirent la ville, attirèrent de nouveaux habitants et se reproduisirent. Lorsque tout fut achevé, ils contemplèrent fièrement leur œuvre et virent qu’elle était belle. Afin de ne pas oublier les malheurs passés, ils fondèrent un zoo flambant neuf et y enfermèrent des bêtes féroces…


Commentaire

Le repas du guerrier — 2 commentaires

  1. Mais quelle bête t’a mordu, Claude, pour écrire un conte aussi terrible en cette période de fêtes ? La farce du chap(er)on est mal passée ? 😉
    Terrible, c’est vrai, mais je l’avoue, il m’a terriblement plu, ton terrible conte…

    • Les idées vont et viennent sans forcément suivre l’actualité. À moins, au contraire, que je sois content de voir s’éloigner cette année 2017 qui a été assez ardue !

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