LeLe poireau

Tableau des arrivées. Avions en provenance d’Oslo. Numéro du vol Scandinavian Airlines. Pas de retard annoncé. Terminal 3, porte… pas encore affichée.

Paolo se planta au milieu de l’immense hall et poireauta. Il avait prévu large, au cas où il y aurait un incident avec le RER, et il avait trois heures d’avance. Il avait prévu vraiment très large, mais il s’en moquait. Il avait attendu pendant toute sa vie de rencontrer une fille comme Kirsten, et il n’était plus à ça près. Paolo tira de sa poche son smartphone, et pianota sur l’écran jusqu’à afficher sa photo préférée de Kirsten.

Wouahou ! À chaque fois, il craquait. Blonde, d’immenses yeux si bleus qu’ils semblaient peints, une bouche rose vif, une peau pâle, une silhouette de rêve, une poitrine extraordinaire, Norvégienne jusqu’au bout des cils… Paolo éteignit l’appareil du pouce quand il réalisa que le type à côté de lui regardait aussi l’image, se dirigea vers une zone où quelques bancs étaient disposés, s’assit, et s’arma de patience.

Il eut le temps de relire sur son téléphone une bonne partie des messages échangés entre Kirsten et lui depuis que leurs routes s’étaient croisées sur les réseaux sociaux. Bien sûr, il avait tout d’abord été séduit par la photo de profil de la jeune femme, et il était entré en contact avec elle, comme sans doute beaucoup d’hommes avant lui. Ils avaient engagé une conversation virtuelle, s’étaient progressivement découverts, avait fait la liste de leurs points communs, de leurs goûts similaires, de leurs espoirs convergents, et de ce que chacun voulait réaliser dans la vie. Ils s’étaient rapidement rendu compte qu’ils se ressemblaient dans leurs attentes, tout en se complétant par les moyens dont chacun disposait pour atteindre ces objectifs. Ils étaient faits l’un pour l’autre, mais à ce jour, ils ne s’étaient encore jamais rencontrés physiquement.

Les trois heures s’écoulèrent plus vite que Paolo l’avait cru. Bientôt, Kirsten allait sortir de la zone duty free et entrer dans sa vie. La batterie de son appareil avait rendu l’âme depuis un moment, toutefois cela n’avait aucune importance, puisqu’ils pourraient dialoguer de vive voix dans quelques instants.

Les voyageurs commencèrent à franchir le sas, seuls ou en couple, parfois en famille. Cadres pressés, touristes un peu perdus, enfants excités… le défilé présentait un bel échantillon d’humanité. Quelques jolies filles aussi, mais aucune autant que Kirsten… qui se faisait désirer.

Le flux ralentit, devint mince ruisseau, puis se tarit. Paolo était tout seul devant la barrière que Kirsten n’avait pas franchie.

Il jeta un coup d’œil désespéré à son téléphone inerte, fâché de ce contretemps, et encore plus de ne pouvoir en connaître la cause. Car Kirsten lui avait certainement envoyé un texto prévenant de son retard. Il s’en voulait, trop tard, d’avoir tant sollicité l’appareil et de se trouver désormais dans l’incapacité de communiquer.

Paolo se rua sur le tableau d’affichage, chercha le prochain vol en provenance d’Oslo, et constata qu’il n’arrivait que le lendemain. Kirsten avait sans doute loupé l’avion, elle viendrait par le suivant. Le soir, Paolo acheta un sandwich, s’installa par terre, dos au mur, et s’assoupit.

Il dormit mal. À plusieurs reprises, il fut réveillé par des annonces dans les haut-parleurs, par les équipes d’entretien, par un chien, par des enfants qui pleuraient… Mais il était devant la porte d’arrivée à l’heure dite, souriant pour accueillir la femme de sa vie.

Qui ne se trouvait pas non plus dans cet avion.

Paolo en prit un coup au moral, mais sa confiance resta intacte.

Kirsten ne débarqua pas non plus par le vol du début d’après-midi. Ni par celui de fin d’après-midi. Ni par celui de la soirée. Ni le lendemain. Ni le surlendemain. Ni…

Paolo acquit des habitudes et s’installa dans la routine. Il avait ses endroits favoris pour manger, pour dormir, pour attendre. Rapidement, il connut par cœur les horaires et épuisa l’argent liquide qu’il avait sur lui. Il en retira dans un distributeur automatique ; la seconde fois, fatigué par le manque de sommeil, il se trompa à trois reprises en tapant le code, et sa carte bleue fut avalée par la machine.

En quelques jours, le fringant jeune homme qui était venu accueillir la femme de sa vie s’était transformé. Désormais, il était amaigri par le manque de repas convenables, ses vêtements étaient d’autant plus sales qu’il s’asseyait ou se couchait fréquemment au sol, ses joues étaient envahies par une broussaille informe et malodorante, sa chevelure ressemblait à un plumeau mouillé et ses dents étaient jaunes.

Le personnel de l’aéroport était dorénavant familiarisé avec la présence de Paolo. Si quelques-uns le toisaient d’un air méprisant, la plupart ne lui accordaient pas plus d’attention qu’aux autres sans-abri qui hantaient les lieux. Certains, toutefois, ainsi que des voyageurs, lui donnaient de temps en temps une pièce ou de la nourriture.

Paolo avait perdu toute notion du temps et de son état. Les jours passaient, les nuits aussi, l’ensemble ne formant pour lui qu’une succession un peu floue d’attentes entre deux avions arrivant d’Oslo. Après deux semaines, les services d’entretien s’inquiétèrent des nuisances qu’il pourrait provoquer, mais comme il n’en produisait aucune, sa présence fut signalée à l’infirmerie.

Paolo expliqua à la jeune femme en blouse venue le visiter qu’il était là pour accueillir sa fiancée norvégienne, qui arriverait probablement par le prochain vol ou celui d’après. Pleine de compassion, l’infirmière pensa qu’il n’avait plus toute sa tête, lui fournit un repas convenable et lui offrit un café.

Ce fut au bout d’un mois que Paolo tomba malade. L’infirmière revint, toujours aussi attentionnée, et décida de l’hospitaliser. Cependant, Paolo refusa d’être emmené. Il répéta les raisons de sa présence, et pour prouver sa bonne foi et l’existence de Kirsten, il proposa à la jeune femme de lui montrer la photo, avant de se souvenir que son téléphone était depuis longtemps encore plus démuni que lui.

« Elle a certainement tenté de me joindre », ajouta-t-il.

Les collègues de l’infirmière ricanaient et se gaussaient de ce niais qui poireautait depuis tout ce temps et n’avait toujours pas compris que la blonde se moquait de lui encore plus qu’eux. La jeune femme proposa à Paolo de brancher son téléphone pendant qu’il mangerait.

Lorsqu’enfin il ralluma son smartphone, Paolo découvrit de nombreux messages de Kirsten, qui s’inquiétait de son silence et lui demandait s’il n’avait pas oublié son arrivée le 20 août.

« Le 20 août ? » s’exclama l’infirmière, « mais… vous êtes là depuis le 20 juillet !

— Je… me suis trompé d’un mois ?

— Vous devez être très amoureux et très impatient de la rencontrer ! »

Alors, tout le monde aida Paolo. On lui trouva une douche, un rasoir, des vêtements propres… et le lendemain 20 août, il vit la porte du terminal s’ouvrir pour livrer passage à la ravissante Kirsten sous les applaudissements du personnel de l’aéroport.


Commentaire

Le poireau — 8 commentaires

  1. Il m’arrivait de ne pas trop aimer tes mini-fictions. Dans ce cas, en principe, je ne dis rien.

    Mais depuis quelques temps, je les trouve très à mon gout. Pas vu venir la chute ! J’avais une impression de déjà vu mais je m’en foutais parce que tu racontes bien et j’aurais lu jusqu’au bout et commenté aussi.

    Mais quand en plus, en invité d’honneur, on a Surleux-Gato Cerise , alors.…

    Merci jeune fou.

    • C’est que moi-même je me sens plus inspiré à certaines périodes qu’à d’autres. Tu dois connaître ça, toi qui traverse en ce moment une crise de prolifiquité aiguë. Quand ça vient sans effort, j’ai évidemment plus de plaisir à écrire, et s’il y a une chose dont je suis sûr et que j’ai vérifiée à moult et moult reprises, c’est que je plaisir du lecteur est directement proportionnel à celui de l’écriveur.

  2. J’aime beaucoup vos textes que j’ai découverts par hasard.
    Je me demandais comment ce poireau allait finir.

    Bravo et merci.

    Dominique

    • Je me souviens de cette histoire et du film qui en a été tiré (même si je ne l’ai pas vu). Ce type a vécu pendant des années dans l’aéroport, je crois. J’ai un peu pensé à cette affaire en écrivant ma minifiction, mais surtout à ce fait divres plus récent.
      La ratatouille est un bon début. Tu dois poursuivre l’effort…

  3. J’adore cette histoire aux poireaux. Pauvre bonhomme, s’il avait seulement pensé à recharger son gsm… j’aime les fins qui se terminent bien. Merci pour ce sourire du dimanche matin ? et bon dimanche à toi.

    • Moi aussi, j’aime bien quand ça se termine en happy end. On m’a déjà traité “d’incurable optimiste” !
      Bon dimanche à toi aussi.

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