LeLe pavé dans la mare

Chris était catastrophé. Le dimanche qui venait de passer avait été pénible, mais le pire restait à venir. Pourquoi diable Cécilia avait-elle accepté l’invitation des M. ? La mère M. avait sans doute appris à cuisiner dans la cantine d’une caserne, toutefois le plus insupportable était la conversation. Après les exploits professionnels de Môssieur, Chris avait dû résister au babil du fils M., adolescent obèse que sa génitrice décrivait dodu, couvert de plus de boutons qu’un clavier d’ordinateur et équipé d’un vocabulaire de moins de trois cents mots. Ensuite, « pour prendre l’air », avait dit le père M., ils avaient effectué une longue promenade dans les chemins aux alentours de la maison des M., aussi isolée qu’une léproserie. Égarés sur leurs propres terres et incapables de retrouver leur route, leurs hôtes leur avaient imposé un très large détour par des sentiers caillouteux envahis d’orties.

Le pire restait à venir, car Cécilia, dans un grand élan de mondanités, leur avait rendu l’invitation, pour le dimanche d’après !

Deux week-ends consécutifs pourris, ça faisait beaucoup pour un Chris qui aspirait à la sérénité et au repos dominical. Sans compter que la semaine suivante serait une longue succession de préparatifs et d’obligations infligés par Cécilia, qui avait une idée personnelle et extrêmement précise des règles de bienséance qu’il convenait de respecter lorsqu’on recevait des gens de bonne famille.

Des gens de bonne famille !

Le père M. était remarié. Il avait répudié sans préavis la première Mme M. pour épouser sa secrétaire, avec qui il couchait sans doute depuis quelques mois. Il s’était pavané aux côtés de cette belle plante qui n’avait d’autres fonctions ni d’autres qualités que décoratives, et qui vivait dans la crainte de faner et de subir le même sort que celle qui l’avait précédée à ce poste. Afin de consolider sa position, elle avait donné le jour au dodu, à qui l’on préparait un avenir dans la société paternelle, puisqu’il s’était fait chasser de toutes les filières pour incompétence.

La semaine fut en effet pour Chris une longue succession de corvées. Il fut chargé des courses, du ménage, de l’ornementation du salon, du ménage encore pour fignoler, et une nouvelle fois des courses, pour ce que Cécilia avait oublié de lui commander en première instance. « Tu n’avais qu’à vérifier », assena-t-elle pour toute excuse.

Le dimanche, avec trois quarts d’heure de retard, les M. arrivèrent. Pour Chris, c’était le début du compte à rebours. Plus que quelques heures à tenir. Pendant le repas, il put, grâce à une longue expérience, se couper mentalement des conversations qui le cernaient. De temps à autre, il opinait poliment et mécaniquement de la tête, adoptant un air mi-admiratif, mi-étonné sous le feu roulant des propos du père M. Sous le prétexte de desservir la table ou d’aller chercher le plat suivant, il s’évadait quelques trop brèves minutes vers une cuisine salvatrice, sous le regard plein de reproches de Cécilia, qui n’était pas dupe de la manœuvre.

Toutefois, après le dessert et le café, il ne fut plus possible de se soustraire à la peine. Il fut obligé de prendre une part active à la conversation, faisant des efforts considérables pour paraître passionné par ce qui se disait, alors que ses yeux se fermaient d’ennui.

Soudain, à force de fouiller au plus profond de lui pour y dégotter des points à aborder, il eut une idée. Et s’il jetait sur la table un de ces sujets qui fâchent, qu’il faut systématiquement éviter lors des réunions de famille et des repas entre amis ? Bien sûr, Cécilia lui ferait la gueule, mais de toute façon, elle lui ferait la gueule. Il ne savait pas encore pourquoi, mais elle trouverait. Cela suffirait-il à faire fuir les M. ? Pas sûr, mais il s’amuserait, et il aurait provoqué au moins une chose dans ce dimanche moribond.

Pour achever d’attiser la sourde colère de Chris, sa fille Josette et le fils M. se retirèrent, lassés des conversations d’adultes. Le dodu entraîna la petite vers sa chambre.

M. le dodu était dans la chambre de Josette !

Chris n’hésita plus…

« Dites-moi, mon cher, » attaqua-t-il le père M. de sa voix flatteuse n° 25, « je sais que vous avez un regard perçant sur les enjeux sociaux de notre monde, alors, quelle est votre opinion sur le mariage gay ? »

Et, évaluant à sa juste largeur l’ouverture d’esprit de l’autre, il ajouta :

« Il convient de jouer la carte de la tolérance, n’est-ce pas ? »

Le silence qui s’abattit sur la tablée était assez pesant pour faire fléchir le tablier du pont de Normandie, pourtant mis au point par des techniques de pointe et testé dans des conditions extrêmes. Le père M. bafouilla un instant, atrocement déchiré entre l’obligation d’approuver l’avis de son hôte, et sa haine viscérale des pédés.

Chris éprouva une vive douleur au tibia gauche, à l’endroit où le coup de pied de Cécilia l’avait atteint, avec une force surprenante pour une femme de son gabarit. Le choc avait été rude, pourtant il parvint à ne pas broncher ni frémir d’un millimètre. Il aurait dû s’y attendre, mais il était concentré sur l’attaque et avait négligé la défense. Tant pis, son tir avait porté. « Soldat, je suis fier de vous ! », se congratula-t-il.

Avec une habileté qu’on ne lui aurait pas soupçonnée, la mère M. sauva la situation à la volée, s’inventant un cousin (éloigné) dont les mœurs sexuelles étaient déviantes, prouvant par là qu’il importait de considérer la question avec du recul, ce qui avait l’avantage de la tenir à distance. Cécilia enchaîna en proposant un pousse-café, tout en jetant à Chris un regard à haut pouvoir calorifère. Il ne fléchit pas, bien décidé à ne pas se contenter d’avoir remporté une simple bataille. Après le laps de temps nécessaire à la remise en veille des méfiances, il lança :

« On dira ce qu’on veut, mais tout de même, ce gouvernement fait beaucoup pour l’aide aux démunis. Il paraît même que les allocations aux étrangers ont été augmentées. »

Un ange passa ; un ange des enfers. Chris précisa :

« C’est pas « les autres » qui auraient fait ça. »

Cette fois, il ne put réprimer une grimace lorsque le coup l’atteignit, presque au même endroit. Il s’était méfié, à l’évidence pas suffisamment.

D’une rapide œillade vers le père M., il s’assura que la moutarde montait bien au nez de celui-ci, ce qui était le cas, par grosses vagues rouges. À nouveau, ce fut de la mère M. que vint le salut.

« Mon Dieu ! », s’écria-t-elle en regardant sa montre. « Il est déjà quinze heures trente ! »

Tout se passa très vite. Le dodu fut rappelé au pied, les vestes récupérées au portemanteau de l’entrée, quelques salutations expédiées… Chris était satisfait, il avait gagné la guerre. Certes, il allait devoir à présent affronter Cécilia, avec qui il n’avait pas l’ombre d’une chance, mais il fut d’avance récompensé des tourments à venir en croisant le regard reconnaissant de Josette, délivrée du dodu.

Eh ben M., alors !


Commentaire

Le pavé dans la mare — 13 commentaires

  1. Dit donc, ton Chris je le trouve un peu mou et je trouve qu’il se contente de peu. C’est sûrement une excellente représentation de l’homme d’aujourd’hui.

    • Ben… en fait… Chris est la caricature d’un habitué de ce site, que je ne nommerai pas, et la situation présentée est une caricature d’une réunion entre amis qu’il a été obligé de se farcir.
      C’est moi qui lui ai suggéré, la prochaine fois, d’abordé ce genre de sujets.
      J’ai un peu forcé le trait, c’est tout…

        • Ben… on peut pas dire non plus qu’il est « nouveau ». Il a quelques kilomètres au compteur, mais il conserve en son cœur une verdeur de bon aloi. L’essentiel, quoi. 🙂

  2. Je trouve qu’il pourrait s’appeler Nicolas ton Chris, ça lui irait bien… quoique, il est peut-être un peu trop intelligent… Bon, tout ça ne résout pas le problème… comment tu fais quand c’est de famille qu’il s’agit et que tu ne peux pas plus l’éviter ?

  3. Parce que Cécilia… (avant Carla) (oui je sais c’est relou.. mais bon, lui aussi !)
    La famille ça va, je sais, j’ai payé pour le savoir et demain je paie encore… (mais au moins c’est moi qui choisis quand ^^).
    Sinon, j’ai avalé Quand tu es dans le désert en quelques heures et j’ai trouvé génial !!! je continue sur la suite…

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