LeLe messager

C’est au moment où le monde a compris qu’une guerre totale était sans doute inévitable que le type s’était présenté devant le siège du gouvernement. On n’a pas pigé, même après l’enquête, comment il était parvenu jusque-là sans se faire remarquer, avec son physique, mais il y était arrivé, et il avait demandé à rencontrer immédiatement le responsable. C’est le mot qu’il avait employé : le responsable.

Bien sûr, les gendarmes de la Garde républicaine lui ont dit que c’était impossible comme ça, sans rendez-vous. Ils le lui ont dit fermement, mais gentiment, parce que le gars faisait dans les trois mètres de haut. Exactement, il faisait trois mètres dix-huit, comme on l’a su après, quand on a pu le mesurer. Il avait la peau très pâle, les cheveux frisés d’un blond très clair et il était vêtu de blanc éclatant de la tête aux pieds.

Donc, il voulait rencontrer le responsable, et les sentinelles ont refusé de le laisser entrer. Il a répondu avec beaucoup de calme qu’en effet, ce serait compliqué, car les portes étaient trop petites et les plafonds trop bas pour lui. Il suffisait, pour simplifier, que le responsable se déplace jusqu’à lui. Il avait, ajouta-t-il, un très important message à lui transmettre.

Le type était un dingue, c’était évident. Toutefois, un dingue de ce gabarit ne se traite pas avec la même désinvolture qu’un cinglé ordinaire. Un gars normal aurait été refoulé ou embarqué de suite. Celui-ci en imposait vraiment, pas seulement à cause de sa haute taille, mais aussi parce qu’il était d’un calme olympien. Des mecs qui veulent rencontrer le président, il s’en présente tous les jours. Même quand ils sont certains d’être reçus dans le grand salon (y en a qui doutent de rien), ils sont nerveux, au moins un peu. Lui, non. Quelque chose se dégageait de lui, quelque chose de… fort. Il en imposait aux gardes, et pour un peu, c’est eux qui se seraient sentis mal à l’aise.

Il a demandé pourquoi le responsable ne voulait pas l’écouter. Pour gagner du temps, les gendarmes ont raconté que c’est pas qu’il voulait pas, le président, mais il était vachement occupé par des trucs très importants, avec cette histoire de guerre imminente. Le grand gars a répliqué sans se démonter que ça pouvait pas être plus important que ce qu’il avait à lui dire, lui.

Toujours pour jouer la montre, ils lui ont demandé ce que c’était, pour que ça passe devant tout le reste, même les questions internationales.

« Je suis un ange. J’apporte au responsable un message de Dieu. Un message vital pour la paix dans le monde. »

C’est à ce moment-là que, trois mètres ou pas, les gardes ont décidé de le dégager. L’un a discrètement appuyé sur le bouton qui appelait des renforts, pendant que l’autre demandait à l’ange de circuler. Il a calmement refusé d’obtempérer, expliquant que sa mission ne pouvait souffrir d’aucun retard, que l’avenir du monde en dépendait, et qu’il devait absolument transmettre le message au responsable le plus vite possible.

Ensuite, un des gardes a commis une erreur. Il a déclaré tout de go que le président ne le recevrait pas, qu’il avait autre chose à faire qu’écouter des cinglés, même aussi haut perchés.

Alors, le grand gars s’est relevé de toute sa taille. Jusque-là, il s’était penché pour s’adresser aux sentinelles. Tout droit, complètement déplié, il était vachement impressionnant. Il ne s’est pas mis en colère, non, mais il a parlé de toute la puissance de sa voix, et ça représentait un sacré paquet de décibels. Depuis l’entrée, sur le trottoir, il a appelé le président, le responsable, en criant qu’il avait un message de Dieu à lui délivrer.

Ça faisait un drôle d’effet, cette voix très calme, ce ton posé, accompagné d’un volume sonore qui a fait éclater plusieurs centaines de vitres dans le quartier. Ça a eu un drôle d’effet sur les deux sentinelles, qui se sont écroulées au sol en se bouchant les oreilles. Et ça a fait un drôle d’effet sur les quinze gardes arrivés en renfort à ce moment-là, et qui ont découvert ce grand mec en train de crier et leurs collègues qui se tordaient de douleur par terre.

Alors, tous ensemble, ils ont tiré sur l’ange.

On avait l’impression que sa chute se passait au ralenti, tellement il tombait de haut. Du sang giclait en élégantes paraboles de toutes les blessures qu’il avait reçues, et sa tête a fait un bruit terrible en touchant le sol.

Il a bougé encore un peu, et puis il s’est immobilisé. Le garde le plus proche l’a examiné et il a dit simplement :

« Il est mort. »

Un autre a prétendu que c’était pas un ange, puisqu’il était mort. Ça meurt pas, un ange. Mais un autre encore lui a ordonné de fermer sa gueule et plus personne n’a ajouté quoi que ce soit. Ils étaient tous là, entourant le grand corps du grand ange qui était tellement blanc qu’il semblait lumineux, et alors, un des gendarmes s’est mis à pleurer. Les autres ont suivi, de sorte qu’en quelques instants, tous les hommes de la Garde républicaine pleuraient.

Ce grand corps d’ange mort, avec ces militaires armés en train de pleurer autour de lui, ça attirait des gens, et tous ceux qui approchaient chialaient aussi, sans savoir pourquoi.

Plus tard, on a appris qu’au même moment, dans tous les pays de la Terre, un ange s’était présenté devant le gouvernement, et qu’il avait demandé à parler au responsable pour qui il avait un message de paix de la part de Dieu. Tous ces anges avaient été abattus, tous ceux qui étaient présents avaient pleuré, et pour une fois tout le monde était d’accord : c’était une grosse gaffe. De les avoir tués, pas d’avoir pleuré.

Après ça, des représentants de chaque nation se sont réunis, pendant longtemps, pour décider s’il valait mieux se faire la guerre comme prévu, ou s’il fallait changer d’avis. Ils ont eu beaucoup de mal à se parler normalement, parce qu’ils n’avaient pas l’habitude, mais chaque fois qu’ils commençaient à s’engueuler, l’un d’eux rappelait aux autres les anges blancs morts, criblés de balles, dans une grande mare de sang rouge, et ça les calmait. Finalement, après beaucoup, beaucoup de temps, de palabres et de concessions, ils ont décidé que le mieux serait de faire la paix.

Moi, je suis pas sûr que c’était la chose à faire. On doit pas se laisser manipuler, même par des mecs de trois mètres !


Commentaire

Le messager — 11 commentaires

    • Pas cette nuit, je n’attends évidemment pas le dernier moment pour écrire mes minifictions.
      Celle-ci tombe bien ou mal, selon le point de vue du lecteur. Mon premier réflexe a été de penser que ça tombait mal, mais à bien y réflechir, je trouve au contraire que c’était peut-être le bon jour.

  1. Drôle de message pour aujourd’hui ou la France ferme ses frontières s’imaginant que l’horreur vient de l’extérieur, alors que depuis longtemps le danger est installé à l’intérieur.

    • Je dois dire que je ne comprends pas bien l’intérêt de fermer les frontières aujourd’hui. Est-ce pour empêcher d’autres terroristes d’entrer, ou pour garder au chaud les loups qui sont déjà dans la bergerie ?
      Combien d’anges sont morts cette nuit par la faute de quelques fous et de ceux qui les soutiennent et les alimentent ? Car ils ne sont évidemment pas seuls.

    • Dans mon histoire, l’image de Dieu est à prendre dans le sens symbolique. Il représente, disons, le côté lumineux de la force.
      La dernière phrase casse mon narrateur, elle s’est écrite « toute seule », j’ai laissé faire. À la lumière des attentats de cette nuit, ça chamboule, bien sûr.

  2. Elle ne tombe ni bien, ni mal.
    Elle devait tomber, cette minifiction, c’est tout. Le reste est une coïncidence. Troublante, certes, mais une coïncidence.
    Après, si les lecteurs ne savent pas faire la part des choses, cela les regarde.
    Mais vu ceux que l’on croise chez toi, p@rtner, il n’y a aucun souci à se faire :
    – ils ne se laisseront pas manipuler.
    – ils continueront à vivre, aimer, à faire la fête, à se cultiver.
    Carpe diem !

    • Avec l’esprit gaulois, le bien nommé, qui caractérise le français moyen et qui consiste à résister encore et toujours à l’envahisseur, ils sont pas près de gagner.
      Alors, continuons à vivre, aimer, faire la teuf, se cultiver et lire des minifictions !

  3. Cruelle la fin…
    Ceci dit, je trouve que tout cela est une brillante analyse de l’ampleur de la bêtise humaine… je n’arrive pas à comprendre comment, sur la terre entière, personne n’a eu la curiosité (sans parler de l’envie) de chercher à savoir ce que Dieu avait à dire, à fortiori recevoir la preuve qu’il existait vraiment…
    ou pas.

    • Par définition, Dieu est comme l’amour : la preuve de son existence le tuerait.
      Exemple… Tu as confiance dans l’amour qui vous unit, ton homme et toi. En un mot, tu as la foi. Si tu lui demandes de te prouver cet amour, tu avoues un doute et par réciprocité, tu l’incites à douter à son tour. En un autre mot : tu n’as plus la foi, et il est en droit de se poser des questions lui aussi.

      L’idée de Dieu exige qu’on croie en lui sans preuve. Seule agit la certitude personnelle. Que deviendraient les religions s’il descendait du ciel pour s’exhiber devant les foules ? Elles disparaîtraient rapidement, à mon avis.

      Le cas des fanatiques est différent, il ne s’agit nullement de religion, de Dieu ou de foi, il s’agit de manipulation, probablement politique, par de gros cons qui utilisent les croyances et l’ignorance de certains pour les pousser à des actes qui les arrangent, eux. Le procédé n’a rien de nouveau. De tout temps, des gens haut placés ont envoyé les plus modestes se faire tuer à leur place afin qu’eux en tirent du profit. Les croisades du Moyen-Âge, par exemple, étaient éminemment politiques et économiques. Beaucoup plus près de nous, le déferlement américain sur l’Irak, qui cause encore des morts (civils) chaque jour, n’a pas grand-chose à voir avec la préservation du territoire des USA. Et la tuerie de vendredi soir à Paris n’a sans doute qu’un très lointain rapport avec Dieu tel que ces gens-là prétendent le connaître.

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