LeLe meilleur et le pire

Corentin arrivait en vue de l’abri. Heureusement qu’il disposait d’un GPS d’une fiabilité à toute épreuve, car s’il n’avait pas été correctement guidé, les conséquences auraient pu être très graves dans de telles conditions. Malgré le brouillard, la visibilité restait assez bonne, et Corentin parvint assez vite à destination. Avant de pénétrer dans le refuge, il ôta de ses pieds les raquettes, à grand-peine à cause de ses épais gants, les tapa l’une contre l’autre et entra.

Aussitôt, il fut accueilli par des cris de protestation, car un souffle d’air très froid avait profité de l’occasion pour se ruer à l’intérieur. Corentin referma bien vite l’ouverture, laissa tomber au sol le lourd sac en peau qu’il portait, et sourit à sa famille.

Sébastien, douze ans, ne daigna pas quitter la chaleur des trois couvertures sous lesquelles il s’était blotti. Il se replongea dans le manga qu’il était en train de relire pour la douzième fois depuis le début de leur séjour (faute de stock suffisant), se fendant juste d’un grognement qui pouvait passer soit pour une salutation adressée à son père, soit pour l’expression d’une satisfaction légitime, à présent que l’entrée était hermétiquement close.

Amélie, quinze ans, vint vers lui avec un sourire triste et l’aida à ôter sa parka, car avec ses mains gelées malgré les gants, il n’arrivait pas à défaire les boutons qui la fermaient.

Florence approcha aussi, effleura ses lèvres d’un rapide baiser, et regarda dans le sac.

« Tu rapportes quoi ?

— Des ombles. J’en ai pêché quatre, un pour chacun d’entre nous.

— Encore de l’omble ! J’en ai marre, de ces poissons ! Et j’en ai marre de bouffer ces boulettes de graisse qui puent.

— Tais-toi, Sébastien. Ton père est sorti par moins vingt-cinq degrés pour nous trouver à manger, la moindre des choses est de ne pas te plaindre. Et la graisse est vitale, par les températures qui règnent ici.

— Mais on a toujours les mêmes trucs dans l’assiette.

— Je te rappelle que le supermarché le plus proche est à six cents bornes. »

Le gamin bouda encore plus, se recroquevilla davantage dans ses couvertures, et fit mine de se replonger dans sa BD. Sa grande sœur approuva timidement ce qu’il venait de dire.

« C’est vrai que c’est pas très réjouissant, ici. On peut même pas sortir.

— Bien sûr qu’on peut sortir !

— Oh, oui ! Après avoir passé deux heures à enfiler trois tonnes de vêtements, et à condition d’accepter de risquer sa vie au moindre pas.

— Tu parles de vacances ! »

Florence pinça les lèvres et regarda son mari, qui achevait d’enlever ses bottes. Ce fut lui qui répliqua :

« Je pensais que la raison de notre présence ici pendant les vacances était claire pour tous.

— Elle est claire, depuis le temps que tu nous la rabâches », relança Sébastien. « C’est la même que l’an dernier, quand on s’est retrouvés au milieu du bush australien, où il aurait fait cinquante degrés à l’ombre s’il y avait eu de l’ombre, et qu’il y a deux ans, quand on était dans des marécages tropicaux infestés de moustiques gros comme des moineaux, et que la fois d’avant, où…

— C’est bon, c’est bon…

— Et tout ça, bien sûr, dans des endroits où il n’y a ni réseau, ni électricité, ni tout-à-l’égout, ni eau courante.

— Ça te fera des souvenirs.

— J’ai hâte que ce ne soit que des souvenirs. »

Corentin soupira en dévisageant Amélie. Avec un peu plus de diplomatie et de délicatesse, l’adolescente prit le relais des récriminations de son frère.

« C’est vrai qu’on aimerait bien, au moins une fois, aller dans un lieu où il y a des gens, une plage avec de la flotte à 25 degrés, des sites pour se promener ou pique-niquer, des boutiques, restaus, glaciers…

— Et qu’est-ce qu’on ferait dans un coin comme celui que tu décris ?

— On se baignerait, on se ferait des copains, on se baladerait, et on ferait des photos pour les montrer au retour à ceux qui sont pas venus ou qui étaient ailleurs.

— Et ça te ferait quoi de montrer ces clichés ?

— Ça me rappellerait les bons moments passés dans cet endroit.

— Exactement. Et tu aurais le cafard que ce soit terminé, que ces vacances si agréables soient désormais révolus, et de devoir attendre encore plusieurs mois pour retourner dans cet coin de rêve. »

Amélie soupira, tourna les talons, et alla s’asseoir près de Sébastien, qui accueillit volontiers sa sœur sous les couvertures, puisque cette promiscuité leur permettrait de se réchauffer mutuellement. Elle s’était fait avoir une fois de plus. Comme d’habitude, son père lui avait fait dire ce qu’il voulait, pour l’amener à ce constat où il parvenait à chaque conversation sur ce sujet : les villégiatures dans des endroits paradisiaques condamnaient les vacanciers à supporter de la nostalgie pendant le reste de l’année.

« Croyez-moi, mes enfants, en revenant de la banquise, du bush, des marécages, ou autre lieu de ce genre, non seulement vous n’y repenserez pas avec mélancolie pendant onze mois, mais en plus vous apprécierez énormément ce qui fera votre quotidien pendant toute cette période ! N’est-ce pas finalement formidable, d’aller à l’école ou au boulot chaque jour, d’être un peu bousculé dans le bus, de poireauter dans les bouchons, de voir chaque jour les mêmes voisins, la même rue d’apparence tristounette ? D’ailleurs, puisqu’on parle de vacances, savez-vous à quoi j’ai pensé, pour l’année prochaine ? Je me suis dit que… »

Florence interrompit son mari.

« Heu, Corentin… à ce sujet, j’aimerais qu’on ait une conversation. J’ai pensé à quelque chose qui nous changera un peu… »

Et elle entraîna Corentin de l’autre côté de l’igloo, sous le regard plein d’espoir de leurs enfants.


Commentaire

Le meilleur et le pire — 4 commentaires

  1. Belle philosophie.
    Je crois que je ne vais plus lire ces mini-fictions, juste pour ne pas avoir la nostalgie de ne pas en avoir durant 7 jours.

    Bon, je retourne dans la cave, froide et humide, avec les rats et les scorpions parce qu’ici, dans le chalet tout en bois avec une belle cheminée et ces canapés confortables, j’ai envie de vomir.

    A plus.

    Scolopendre.

  2. Cela fait la 4eme année où l’on ne part pas… pour differentes raisons, non dépendantes de notre volonté… et je rêve de partir juste quelques jours, histoire de briser ce train train quotidien dont les jours ne se ressemblent pas… ou peu. Pour les enfants, c’est plus dur, à chaque rentrée scolaire, on leur demande à l’école où ils sont partis et ce qu’ils ont fait de leur 8 semaines de congés… les visites par ci, par là, les expos et autres balades s’échappent de leur mémoire comme par hasard.
    Mais il est vrai que l’on ne regrette rien le reste de l’année… on rêve, on lit, on s’évade comme on peut en cherchant à faire des trucs de dingues avec des choses simples. Tout un programme 😉

    • Pour ma part, j’aime bien partir, non pour rompre la monotonie (bien qu’assez réglée, ma vie ne me semble pas routinière), mais pour le plaisir de découvrir une nouvelle région. Cette année, nous ne bougerons pas, exceptionnellement, et ça me manque déjà.

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