110-MaraboutFroidLe marabout venu du froid

« Je vous garantis qu’elle va revenir ! »

Le grand black qui venait de proférer cette affirmation avait une voix très basse, des dents très blanches, des épaules de catcheur mal dissimulées sous un boubou vert, et il roulait les R comme d’autres roulent carrosse. Il reprit :

« Je suis le plus grand spécialiste des affaires de cœur. Je connais tous les envoûtements qui vous assurent l’amour d’une femme et sa fidélité. Si vous avez besoin, j’ai aussi un grigri pour redonner de la vigueur à votre glouglou ! »

Et il éclata d’un rire si puissant que les vitres en tremblèrent.

« Nous verrons ça plus tard si nécessaire », répliqua le petit homme qui lui faisait face et qui devait peser le tiers du poids de l’autre. « Tout ce que je veux aujourd’hui, c’est que ma femme revienne.

— Grâce à ma potion, elle va revenir, c’est certain. C’est comme si elle était déjà là.

— C’est que… ça fait vingt ans qu’elle est partie en mission de repérage avec des gars du club alpin. Je ne sais même pas si je la reconnaîtrais.

— Même si ça faisait trois siècles, elle reviendrait. »

Le black s’esclaffa avec encore plus de décibels.

« Allez, buvez le philtre de Biniam Massamba, le plus grand marabout de Paris, mondialement connu dans tout l’arrondissement. Il a été concocté uniquement avec des ingrédients de qualité. »

Le petit homme but jusqu’à la dernière goutte, en faisant la grimace, car le breuvage était dégueulasse, puis régla les cent euros exigés par le marabout.

« Vous aurez des nouvelles de votre femme dans deux jours. »

Deux jours plus tard, le téléphone sonnait chez lui.

« Monsieur Gaétan Sevier ? Police nationale. Il y a vingt ans, vous avez déposé un dossier de disparition sur la personne de votre épouse Élise, née Deschênes. C’est bien ça ?

— En effet.

— Nous pensons l’avoir retrouvée.

— Vous… Retrouvée ? Mais c’est formidable, c’est… Je suis si heureux !

— Nous avons besoin de vous pour identifier le corps, monsieur Sevier.

— Pour… Ah ! »

C’était bien elle. Gaétan avait demandé de l’aide à Biniam Massamba pour la faire revenir, et elle était revenue. Évidemment, il ne pensait pas qu’elle serait dans cet état. Elle a été retrouvée par des alpinistes dans un glacier himalayen. Congelée, bien sûr. Elle portait une robe de soirée ; dans une main, elle tenait ce qui avait dû être une coupe de Champagne, dans l’autre, une laisse reliée à un lévrier afghan, également congelé.

L’enquête dura un certain temps. C’était avec la découverte d’autres corps, ceux de personnes disparues à la même époque, que les policiers français, aidés par leurs homologues népalais, étaient parvenus à reconstituer ce qui était arrivé.

Élise était une montagnarde aguerrie, habituée au trekking de très haute altitude. Elle était effectivement partie avec le club alpin, mais pas pour faire du repérage dans les Pyrénées en vue d’une future expédition, comme elle l’avait dit à Gaétan pour ne pas l’inquiéter. Le but était de réaliser la première hivernale d’une face nord dans l’Himalaya, encore invaincue dans ces conditions. Le camp de base avait été installé à plus de cinq mille mètres d’altitude. Ce qui aurait été pour n’importe qui de la très haute montagne n’était pour eux que le point de départ.

Les membres de l’expédition avaient prévu de faire la fête pour célébrer l’événement, se donner du courage, et renforcer l’esprit d’équipe, indispensable pour mener à bien un tel exploit. La date de la réception avait été fixée à la veille du jour où la première cordée devait s’élancer à l’assaut du glacier. Par jeu, ils s’étaient mis sur leur trente-et-un, en costume ou robe de soirée. Un des grimpeurs était même venu avec son chien, un magnifique lévrier afghan que tous avaient admiré, particulièrement Élise.

Mais sur une arête rocheuse située un peu plus haut que le camp de base, une avalanche s’était déclenchée, entraînant une bonne partie du glacier. Les baraquements avaient été emportés avec leurs occupants.

Comme Élise n’était pas censée se trouver là, Gaétan n’avait rien su de tout cela. Par la presse, il avait appris comme tout le monde la disparition d’une expédition dans l’Himalaya, et l’avait vaguement déploré. À ce moment-là, il avait une autre préoccupation : il n’avait plus de nouvelles de sa chère Élise, et il était parvenu à la conclusion qu’elle l’avait quitté pour un bel et jeune alpiniste sans même le prévenir.

Furieux contre Biniam Massamba, Gaétan alla le revoir pour lui demander des comptes. Certes, sa femme était revenue vers lui, mais ce n’était évidemment pas comme ça qu’il avait prévu ce retour. Il estimait que le marabout avait failli à sa promesse.

Le grand Africain, vêtu cette fois d’un boubou bleu, semblait sincèrement étonné du succès relatif de son intervention. Toutefois, habitué aux réclamations de clients déçus, il ne se laissa pas démonter.

« Ce n’est pas possible », rugit-il, roulant toujours les R comme d’autres roulent un patin. « J’ai appris l’art des envoûtements de maître Babacar Toumaï Mounsef, le plus grand marabout de tout le peuple Guiziga. Certains traversaient tout le Tchad pour lui demander conseil, et moi, Biniam Massamba, j’ai eu la grande chance d’être choisi par lui-même pour être son élève. Il m’a appris tout ce qu’il savait de la manière de parler aux ancêtres, de préparer les potions, de fabriquer les grigris les plus efficaces. J’étais comme son fils, et à sa mort, j’ai cru mourir moi aussi. Mais il fallait que je continue à vivre pour perpétuer son œuvre et apporter dans le monde entier l’immense savoir de mon maître. Votre femme n’est-elle pas revenue comme je l’avais annoncé ? Le philtre que j’ai préparé n’a-t-il pas prouvé son efficacité et les grandes connaissances des marabouts du peuple Guiziga ?

— Oui, elle est revenue. Mais morte et congelée. Alors, les immenses connaissances de votre peuple… »

Biniam repassait dans son esprit toutes les étapes de la préparation de sa potion. Il l’avait bien cuisinée une nuit de pleine lune. Il n’avait pas oublié la langue de lézard séchée. Évidemment, c’était du lézard français, pas du vrai, mais ça marchait aussi. Il y avait l’urine de chien, les trois écailles de couleuvre, le lait de chamelle, si difficile à dégoter loin de chez lui, la muscade, et bien sûr l’igname de Guinée.

L’igname ! Impossible de trouver de l’igname de Guinée dans ce pays. Ces imbéciles de Culs-blancs n’étaient pas capables de la distinguer de l’igname du Japon ou de l’igname Khmer ! La seule qu’il parvenait à se procurer était…

« Je sais pourquoi votre femme était dans cet état quand elle est revenue ! », s’écria Biniam, se dressant de sa haute taille.

« Pourquoi ?

— C’est l’igname ! Ici, je n’arrive pas à obtenir de l’igname de Guinée fraîchement cueillie. Celle que j’ai utilisée pour préparer votre potion, c’est de l’igname surgelée. Alors bien sûr, votre femme aussi… »

Et cette fois encore, le marabout éclata d’un rire tonitruant.


Commentaire

Le marabout venu du froid — 9 commentaires

  1. Certes…
    Mais certaines vont y voir la possibilité d’une jeunesse éternelle.
    On aura donc des commentaires pro Picard.
    Et d’autres, pro Bio.
    Le tout agrémenté de quelques pubs pour les congelos Whirlpool…
    Si tu as bien négocié, te voilà riche !
    (merci pour ces sourires hebdomadaires, Claude 🙂 )

  2. Surtout, ne donne pas l’adresse de ce Marabout. Trop de monde, hi?! hi?! hi?!, s’adresserait à lui pour une congélation, vite faite bien faite, dans les règles de l’art, pour se débarrasser des gêneurs et autres.

  3. Je suis épatée par la variété de idées qui te viennent en tête. Ces trucs absolument absurdes… mais qui se tiennent ! Et ça donne chaque semaine une nouvelle qu’on lit jusqu’au bout avant d’éclater de rire ! Merci pour ce petit moment.

    • Pour moi, tout le jeu est là : passer du coq à l’âne, changer chaque fois de décor et de genre, partir de n’importe quelle idée et parvenir à la faire « se tenir ». Cette image de femme congelée, en robe de soirée, avec un chien et une coupe de Champagne, ça fait bien un an que je l’ai en tête et que je cherche l’histoire qui va avec. Quel plaisir quand enfin la lumière se fait, que les éléments se mettent en place et que l’affaire est dans le sac !
      Merci à toi pour ces encouragements, Marie-Jeanne.

  4. Oui, Marie-Jeanne le dit si bien, et je rajoute : c’est formidable le résultat de cette « maturation » perpétuelle. Je sens d’ici la marmite qui bouillonne… J’aime tellement ces images drôles que tu fais naître et qui, par ricochet, en font mûrir chez moi… Merci Claude !

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